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    Chapitre 26
    Entre les flammes
     
     

     
    Résumé du chapitre précédent : A la mort de Sean, Black se rend accompagné de Mynocia dans son village natal où le jeune homme sera enterré. Il partage avec elle le dernier aveu du voyant, et tous deux prennent le chemin du retour. Quelques jours plus tard, les Reflets de Lune proposent au trio de mettre à leur disposition une salle d'entraînement spécifique créée par leurs soins : Illusion. Black y apprend, sous les ordres de Mynocia et les directives de Tom, à manier l'épée et à maîtriser son élément. Pourtant, un soir, tout bascule. Mynocia s'écroule, entre en crise, et seul Tom sait comment réagir. L'événement inquiète Black mais le justicier, sous les conseils du chef de guerre, ne pose aucune question à Mynocia. Les jours passent de nouveau et une nuit, les lumières fusent. Le petit groupe se rue dans les jardins et découvre Nuane, en sang, agonisante. Mynocia panique, supplie sa mère, mais il est déjà trop tard. Son corps sans vie repose dans ses bras et elle hurle, les yeux emplis de vengeance ; "Je te tuerai, Combustor." 
     

     

     

    Ténèbres. Voilà tout ce qu'elle était à présent. Une ombre plongée dans le noir de la nuit, parmi les siens, à ressasser encore et encore les mêmes pensées, les mêmes souvenirs amers, le regard perdu dans les reflets de la lune sur ses longs doigts fins. Assise, une jambe repliée sur le matelas, à regarder couler le temps, flotter les instants. Elle avait abandonné depuis longtemps l'idée de plonger dans le sommeil. Ses paupières closes étaient de toute manière déjà envahies par le sang, les larmes et l'obscurité. Toujours ces mêmes ténèbres, incessantes, effroyables, envahissant son esprit en une immense spirale infernale. Et sur ses lèvres, toujours ce même goût de peur et de mort qui l'avait bercée et poursuivie.


    Mynocia laissa un profond soupir lui échapper. Sa plus grande erreur demeurait peut être celle-ci. Elle avait cru pouvoir résister à la douleur, la combattre, s'en protéger, la parer. Et pourtant, cette nuit-là, jamais son cœur ne lui avait fait aussi mal.

     Elle se souvenait encore, avec une précision morbide, du poids du corps blessé de Nuane sur ses genoux, de la chaleur du sang bouillant coulant sur ses cuisses, de l'odeur sale de terre et de blessures fraîches. Une fois de plus, elle n'avait pu que contempler, impuissante, les dégâts de Kaën et de Combustor. Nuane avait fui l'exilé pour venir la trouver elle, bravant la mort, la douleur, l'interdit. Elle était venue la mettre en garde, au prix de sa vie. La femme avait trouvé la mort par sa faute. Et Mynocia se l'était juré : elle ne se le pardonnerait pas.


    Car même si Nuane n'était pas sa mère, qu'elle ne partageait pas son sang, il existait entre elles un lien si fort qu'il se rapprochait pour Mynocia de l'amour d'une mère pour son enfant. Nuane l'avait soignée, recueillie, prise sous son aile, bravant les interdits, lui offrant enfin la première lumière de son monde de ténèbres.
    Et dans son cœur d'enfant, elle avait pris la place de cette mère qu'elle n'avait pas.

     

    Ravalant sa douleur, envoyant promener au loin le chagrin qui emprisonnait son être, elle avait laissé la haine revenir en elle, s'emparer de chaque parcelle de son corps, brûler son cœur saignant encore. Elle ne pouvait pas se permettre de se lamenter, de regarder le temps passer sans rien faire. Car si Nuane avait bel et bien raison, ce n'était pas seulement son monde qui allait s'écrouler, c'était celui de toute une nation.
    Oh, elle l'avait pressenti. Et sa crise, en plus de confirmer ses soupçons, lui en avait déjà bien trop montré. Elle avait feint de ne pas y croire, de continuer à mener une vie normale, de ne pas reconnaître cette voix, cette douleur, ce sourire.


    Mais le temps des mensonges était terminé. Elle devait l'accepter, cesser de regarder les abysses autour d'elle, saisir les armes et se dresser devant l'ennemi.
    Car à présent, leur plus grande menace était de retour.


    À ses côtés, Black gémit dans son sommeil, la sortant de ses pensées. Elle se détourna de la lune, desserrant le poing qu'elle n'avait pas eu conscience de serrer. Elle tendit la main vers le jeune homme endormi à sa droite, effleurant les mèches rouges d'une caresse aérienne. Instantanément, son visage crispé se détendit, et il se tourna de son côté, un petit sourire perdu sur les lèvres. La vision de Black complètement abruti, soupirant de bonheur la fit sourire à son tour, malgré elle. Encore un peu et elle aurait pu trouver cela mignon.
    Elle ébouriffa doucement les mèches pourpres sous ses doigts, laissant son regard se perdre sur les lignes de son visage.


    Plus le temps passait, plus elle le trouvait beau. Depuis qu'elle l'avait rencontré, elle avait vu son regard changer, devenir plus fort, plus brillant. Et toujours, inlassablement, empli de fougue et d'innocence. Le Black qu'elle avait sauvé en pleurs des décombres de sa maison lui semblait si lointain à présent.
    Entre eux aussi, les choses avaient eu le temps de changer, d'évoluer, de prendre forme.


     Elle se souvint avec nostalgie la haine qu'il lui avait voué lorsqu'elle avait volé la vedette au Justicier Rouge. Et puis, doucement, l'amitié était née entre eux, laissant très vite place à une relation bien plus intime.
    À ce jour, leur relation était devenue plus fine, plus délicate, plus précieuse encore. Le lien entre eux semblait fait du métal le plus fort, le plus léger, et gagnait en intensité chaque jour.


    En public et face aux autres, tout restait pareil. Il répondait de temps à autre à ses piques, rougissait ou boudait aux autres. Mais seuls, elle avait senti les prémices d'une relation beaucoup plus profonde. Le début d'une véritable intimité.


    Leurs étreintes s'étaient multipliées, les mots échangés devenaient rares, le langage ne passait plus que par les regards. La tendresse et la douceur avaient infiltré leurs gestes, transformant le moindre toucher en caresse. Les baisers échangés se faisaient plus fréquents, plus longs, plus profonds, et tous deux sentaient à chaque fois leurs âmes s'enrouler l'une autour de l'autre comme deux jumelles.


    Mynocia avait pressenti depuis longtemps ce qui à ses yeux allait devenir évidence. Le danger était grand, elle le savait, mais elle avait choisi la fuite. Elle préférait ignorer. Parce que chaque frôlement, chaque étreinte, chaque baiser apaisait son cœur meurtri.
    Soupirant encore, elle retira sa main des cheveux de Black, décroisa les jambes, posa une main à côté de l'oreille du bel endormi, et se retrouva face à lui. Elle effleura sa joue d'une main, se baissa et déposa ses lèvres contre les siennes. Si doux. Elle se pencha vers son oreille pour y murmurer les mots honnis, interdits, qui firent naître un sourire sur les lèvres fines.


    Enfin, elle se redressa, descendit du lit en prenant soin de ne pas faire grincer les ressorts, se saisit d'un châle et sortit dans le froid de la nuit.
    La fin de l'hiver mordait sa peau et elle en avait cure. Ses pieds nus claquaient contre les dalles gelées du château, et ses cheveux emportés par la brise nocturne exposaient sa nuque au balayage du vent. Qu'importe. Le froid était son compagnon depuis trop longtemps pour qu'elle ne s'en soucie.


    Après une petite marche dans le château et deux détours pour éviter les sentinelles, Mynocia se retrouva enfin devant la porte de bois sculpté qu'elle cherchait. Susurrant le mot de passe, elle saisit la poignée et pénétra dans les salons de la Reine.


    Plongée dans l'obscurité, la pièce semblait plus marron que jaune. L'élémentaire referma soigneusement la porte derrière elle, ne prenant pas la peine d'allumer une seule bougie, se dirigeant vers la porte de l'ancien débarras. Elle avait vécu dans les ténèbres, elle les connaissait et savait s'y mouvoir avec la facilité d'un chat dans la nuit. Elle posa sa main contre la poignée ... Qui ne broncha pas.


    Illusion avait été scellée.
    Soudain, la lumière se fit, ses ténèbres disparurent et les bougies s'allumèrent.
    « Qui est là ? »
    Mynocia se retourna, faisant face à la Reine, cheveux détachés, en chemise de nuit dorée, les traits tirés et l'air fatigué.


    « Oh, Mynocia, c'est toi ... »
    Il y avait dans la voix de la Reine un mélange de soulagement, de tendresse et de compassion.
    « Attendiez-vous quelqu'un d'autre, Altesse ? Souleva Mynocia, un sourcil en l'air, la main toujours sur la poignée d'Illusion. »


    Pour toute réponse, Clia lui sourit doucement en hochant négativement la tête, posant le livre qu'elle avait gardé dans les mains sur la petite table. La guerrière la suivit des yeux, la regardant slalomer entre les meubles pour se rapprocher d'elle, la défiant du regard d'oser prononcer la moindre parole.
    Ce fut pourtant dans le silence le plus complet qu'elle arriva à sa hauteur, face à elle, la fouillant du regard. Clia leva sa main, caressant la joue de la jeune femme.


    À cet instant, sous les yeux couleur pierre de la souveraine, Mynocia comprit qu'elle savait déjà tout.

    Sans mot dire, incapable de résister plus longtemps à la douleur, mise à nu par ce regard qui ne la jugeait même pas, elle se rapprocha de la Reine et tomba contre elle, enfouissant son visage dans son cou, se fichant de l'éthique, de leurs rangs et du geste déplacé. L'odeur de lin et d'épices de la souveraine lui envahit les narines et Clia lui rendit son étreinte, passant ses mains dans son dos, caressant ses cheveux avec une tendresse qui serra le cœur de Mynocia. Cette douceur, cette chaleur, lui rappelait Nuane. Si fort. L'amour de sa mère ... Qui n'était plus.


    L'élémentaire ferma les yeux, encaissant de nouveau la douleur.
    « Merci Clia. Pour tout.
    - Tu ne me dois rien. Et j'aimerais qu'à l'avenir tu te souviennes que nous sommes avec toi, à tes côtés, et que tu n'as pas à chercher seule l'éclat de la vérité.
    - Il va revenir. Je ne l'ai pas tué.
    - Je sais. J'aurais souhaité notre répit plus long, mais nous y sommes. »
    Elles s'écartèrent l'une de l'autre, les regards toujours soudés.

     

    « Certes, le répit fut de courte durée, mais notre victoire n'en sera que plus belle. »
    Mynocia et la Reine se tournèrent d'un même mouvement vers l'origine de cette troisième voix de femme derrière elles, sortie de l'ombre de la bibliothèque. Nawi se tenait contre le mur, bras croisés, un petit sourire aux lèvres.


    « Je vous croyais assoupie, releva Clia en dévisageant la femme à la peau d'ébène. 
    - Pour tout dire, je l'étais, votre Altesse. Mais j'ai été réveillée par Illusion. A-t-on essayé de forcer son entrée ?
    - C'était moi, déclara Mynocia en fixant l'autre femme d'un air peu rassuré. Qui savait ce qu'elle avait compris et entendu de leur précédente discussion ... »


    Toutes deux échangèrent un regard. Nawi semblait voir en elle, à travers ses yeux.
    « Vous ne pourrez pas entrer à Illusion seule, Mynocia. Du moins pas tant que Liam dormira comme une marmotte. Si vous souhaitez tout de même vous entraîner, je peux vous accompagner cette nuit.  Vous risqueriez de vous perdre dans la dimension. »


    Mynocia garda le silence quelques instants, pesant le pour et le contre. Il fallait qu'elle s'entraîne, à tout prix.


    « Pensez-vous pouvoir vous taire sur ce que vous y verrez ? 
    - Je serai muette, princesse. »
    Mynocia tiqua. Elle avait donc vu à travers ses yeux. Quel dangereux pouvoir, ces reflets de lune ...
    « J'espère que vous ne craignez pas l'eau, Nawi. »
    Et sur ce, toutes deux disparurent à l'intérieur de l'ancien débarras.

     


     Ce n'était qu'une nuit d'insomnie de plus, de toute façon, s'était-elle dit en voyant Mynocia et Nawi pénétrer à Illusion aux alentours de deux heures du matin. Leïnae était enfermée dans son bureau depuis plusieurs jours et Clia ne comptait pas la déranger de ses recherches. Certes, elle avait du pain sur la planche le lendemain, mais elle savait pertinemment que son corps ne pourrait pas dormir. Encore.


    Elle avait donc récupéré son livre resté sur la table basse et s'était plongée dans sa lecture jusqu'à ce que les premiers rayons du soleil ne viennent éclairer son visage et que les chants d'oiseaux ne s'élèvent.
    Quand enfin la porte du débarras s'était ouverte, la matinée était déjà bien avancée. Sortant le nez de son livre, elle avait dévisagé les deux femmes. Nawi tenait Mynocia à bout de bras, une main contre sa hanche pour la soutenir. Comme elle s'en doutait, une barrière était tombée entre les deux guerrières. Nawi venait de rentrer dans le secret.


    Elle avait par la suite obligé l'élémentaire à rendre visite à Jhi-laim pour qu'il la soigne, et Nawi l'avait accompagnée sans un mot.
    Restée seule, Clia avait à peine eut le temps de se servir une tasse de thé pour se secouer les idées que déjà on toquait à sa porte.


    « Entre, Mihaje. »

    A peine l'invitation reçue, l'elfe entra dans les salons. Jetant un coup d'œil au grand carillon face à elle, la Reine esquissa un sourire. Elles avaient convenu d'un rendez vous à dix heures, et il était neuf heures cinquante neuf. Mihaje ne changerait donc jamais. Pourtant, la générale ne lui rendit pas son sourire. Elle avait le regard déterminé, comme résolu et résigné. La Reine fronça les sourcils.


    Ses yeux couleur neige brillaient d'une hardiesse qu'elle ne lui connaissait pas. Une fois de plus, Mihaje était tout en blanc : vêtue d'une longue robe qui dansait autour de ses hanches, elle avait relevé ses cheveux en une haute tresse qui lui donnait l'apparence céleste d'une divinité.


    D'un geste de la main, Clia l'invita à prendre place face à elle, lui servant d'office une tasse de thé encore fumant. Elle avait appris à connaître l'elfe et savait pertinemment qu'elle ne refuserait aucun thé et encore moins le sien, réputé meilleur du royaume.
    « Je t'écoute, Mihaje. Pourquoi vouloir me parler seule à seule ? »

    Face à elle, l'Elfe Blanche se saisit de sa tasse, la portant un instant à ses lèvres, inhalant ce goût exquis de fleurs sauvages. D'un soupir comblé par le breuvage, elle se donna le courage d'oser avouer :
    « Si je viens vous trouver, Altesse, c'est tout d'abord parce que j'ai énormément de respect et d'affection pour vous, et les échos que j'ai de votre santé m'inquiètent. Je ne vous savais pas malade, ma Reine... »
    Elle s'interrompit un instant, cherchant le regard de l'autre femme qui lui sourit doucement.


    « Jhi-laim a tendance à tout dramatiser, tu le sais bien. Je suis certes malade, mais loin d'être mourante. »
    Les cernes sur son visage aux traits si fins criaient le contraire.
    « Le peuple s'inquiète pour vous, votre Altesse. »
    Clia lui adressa un autre sourire, tout aussi rassurant, se resservant du thé.


    « Tu n'as pas de raison de t'en faire, Mihaje. Et tu n'es pas venue ici pour me parler de ma santé, n'est-ce pas ? »

    Mihaje se redressa dans le grand fauteuil couleur safran, posant ses coudes sur ses genoux, joignant ses mains sous son menton, ancrant son regard dans celui de sa souveraine.
    « Non, en effet. Je viens prendre votre place sur le champ de bataille. »


    Comme elle s'y attendait, Clia plissa les yeux, gardant le silence, cessant soudainement de remuer le liquide brûlant au creux de ses mains. Comprenant qu'elle allait se faire sèchement réprimander, Mihaje devança la Reine et s'expliqua.


    « Je connais l'ampleur de mon geste, Altesse. Vous savez aussi bien que moi que l'armée ennemie ne connaît point votre visage mais redoute votre puissance. Or, vous voici faible et fatiguée, et vous laisser combattre serait assurer votre mort. Je me refuse à cela. C'est pourquoi je serai celle qui jouera votre rôle à la guerre pendant que vous mènerez l'Armée de Cristal, en sécurité dans l'ombre. »

    La souveraine posa sa tasse sur la table, faisant claquer le verre d'un bruit sec.
    « C'est hors de question Mihaje. Je ne te laisserai pas devenir la cible des élémentaires. Pourquoi crois-tu que nous avons toujours fait notre possible pour que jamais mon identité ne soit révélée ?


    - Quand ils apprendront que vous êtes malade, et ils le sauront, ajouta-t-elle, car vous accordez votre confiance à des personnes qui ne la méritent pas, vous serez leur premier but, camouflée ou non. Ils savent que c'est en visant le Roi que le peuple s'ébranle, cahote, puis s'effondre. Ma vie ne vaux pas l'or qu'est la vôtre, Altesse. Laissez-moi vous la dédier. »

    « Écoute-moi bien, soupira la Reine, je ne te laisserai pas donner ta vie pour moi. L'avenir est entre les mains de mon fils, il fera un Roi bon et généreux, et je souhaite par-dessus tout que tu demeures à ses côtés pour le conseiller et lui insuffler ce sang froid qui lui fait parfois défaut. C'est de toi que le peuple a besoin, de ton intelligence, ta bonté et ta prestance, et non plus de moi, qui me fait vieille. Vous êtes l'avenir de notre Empire. Je ne suis déjà plus qu'une part de son passé. »


    Comme elle s'en doutait, Clia se savait faible et vivant ses dernières années. Mihaje baissa les yeux, serrant les poings. Elle aurait voulu pouvoir donner à cette Reine qu'elle aimait tant toute la force et la vitalité dont elle avait besoin, l'imprégner de sa propre vie.
    Le thé face à elle remua légèrement. Oui, elle le savait, le débat allait être long. Mais elle ne laisserait pas sa souveraine partir de la sorte.

     La poussière s'amassait à présent en couches de plusieurs centimètres sur les manuscrits de Leïnae. Enfermée depuis bientôt trois jours dans ses quartiers, la voyante nageait dans une mer de grimoires, de parchemins, de vieilles feuilles gardées au fil du temps et de ses recherches. Elle avait retourné son bureau de fond en comble, à la chasse d'un précieux livre ... Qu'elle ne trouvait plus. Le récit des Jours de Cendre avait bel et bien disparu, et elle était persuadée qu'il se trouvait à présent entre les mains de cette Primaire dont l'attaque avait détruit le quartier général.


    Qu'avait-elle bien pu rechercher entre les lignes de cet ouvrage ? Le chaos, la guerre, la mort d'Hibean, Roi de l'Empire Elfe ? Pourquoi diable était-ce précisément cet ouvrage qui lui avait été dérobé ? Le récit de la chute de Combustor pouvait-il ...


    Cessant de tourner en rond en slalomant entre ses papiers, Leïnae s'immobilisa. Oh que si, elle savait pourquoi ce livre intéressait les élémentaires. Mais ils ne trouveraient pas leurs réponses dans les lignes de l'ouvrage. Il y avait tellement plus simple pour retrouver une vie.

     


                                                                      Environ un mois plus tôt.
      

    Après tant d'années, ils étaient enfin de retour. Foulant de nouveau du pied ce château qui avait vu naître l'Histoire et qui avait manqué de disparaître dix ans auparavant.
    Wïane s'arrêta, s'apercevant que son compagnon ne la suivait plus : le regard perdu, comme nostalgique, contre les murs, effleurant de ses doigts tendus les arabesques rougeâtres.


    « Viens Kaën, il nous attend. »
    Le dénommé se détacha de la tapisserie, suivant la silhouette enflammée de Wïane, s'enfonçant dans les couloirs étroits du château. Comme il le pensait, ces murs n'avaient pas changé depuis le temps.
    Tous deux se retrouvèrent devant une grande porte cadenassée, rouillée, dévorée par les années et croulant sous les arabesques.


    Wïane s'avança, se saisissant de l'énorme chaîne, enroulant ses doigts vermeils à l'intérieur du cadenas. Le feu surgit de sa main, pénétrant le métal, le faisant céder d'un petit « clic ». Il tomba à terre et la porte s'ouvrit dans un long grincement.

    Wïane et Kaën entrèrent sans la moindre once d'hésitation, plongeant d'un même mouvement dans les ténèbres que cachaient l'huis. La pièce ronde dans laquelle tous deux se retrouvèrent ressemblait à une vieille salle de réunion : de longues tables fendaient l'espace en deux, recouvertes par quelques toiles d'araignées et de la poussière à foison. Les murs, d'un noir profond, rougeoyaient sous la seule lumière de la pièce : une boule de feu lévitant au milieu de la table.


    Tout au fond, camouflée dans le noir, une Ombre présidait l'immense table de pierre, seule, assise bras croisés, commandant une assemblée fantôme.
    « Quel honneur de vous revoir, maître. »
    Kaën tomba, s'inclinant à genoux sur les dalles, et Wïane l'imita.

    Face à eux, la silhouette se releva, ouvrant les bras, saluant à son tour ses fidèles.
    « Prenez place, nous avons tant à nous dire. »
    Une voix d'homme, rauque et basse, emplie de mensonges et de cruauté. L'Ombre les observa, attendant qu'ils se soient assis sur les sièges de marbre pour s'adresser à l'autre homme.


    «Cela faisait longtemps, n'est-ce pas, mon brave Kaën ? Il m'a été dit que tu avais été banni de notre Empire, est-ce donc vrai ? »
    L'intéressé baissa les yeux quand son regard rencontra celui de son maître. La simple vue de ses pupilles glaçait son sang de toute part. La puissance qu'il sentait en l'Ombre était immense, et insoutenable.


    « C'est la vérité, Seigneur. J'ai été expulsé, humilié, sous le terme de «traître ». Vos généraux les plus vaillants ont été empoisonnés un à un après mon départ, et Wïane semble être la prochaine sur la liste. »

    L'Ombre garda le silence. Son visage, tenu dans les ténèbres par un long voile, sembla être retourné à un repos éternel. Pourtant, son souffle brûlant dévorait la pièce. L'homme releva le menton, caressant d'une main une longue mèche de cheveux noirs dépassant de sous son capuchon.
    « Que reste-t-il de mon armée ? »


    Kaën ferma les yeux un instant, et répondit.
    « Nous en sommes les deux survivants, mon maître. »
    L'air se gela. L'Ombre plissa les yeux. Les deux valets baissèrent la tête, s'inclinant sous la puissance ravageuse qui les écrasait.


    « Kulilaahn paiera. »
    Un sourire perça les lèvres de Kaën, monta dans ses yeux verts et il frissonna de plaisir. L'heure de la vengeance allait sonner.


    « Maître, selon vos ordres, Nuane est morte. Elle m'a échappé mais blessée comme elle l'était, elle repose sûrement avec les rats en ce moment. Là où est sa place.
    - Bien.
    - Kulilaahn la protégeait, mon maître. »

    L'Ombre grogna. Cet homme avait non seulement pris soin de démanteler son armée et tuer ses hommes les plus fidèles, mais avait en plus de cela brisé toutes les règles du royaume en secourant une esclave. Décidément, il allait avoir bien des choses à revoir avec lui.


    « Et Mynocia ? Qu'en avez-vous fait ?
    - Elle vit encore, maître, comme je vous l'ai dis, répondit Wïane. Elle s'est réfugiée chez les Elfes après avoir ... enfin, après vous avoir blessé. Elle est de retour aujourd'hui, liée à un autre élémentaire par une légende. J'ai de nombreuses fois tenté de la soustraire à ce monde, mais elle est comme son père. Insaisissable. »
    À l'instant où ce dernier mot franchit ses lèvres, la Primaire sut qu'elle aurait dû se taire. Le regard de l'Ombre s'était empli d'une colère sans nom.


    « QU'AS-TU DIS ? »


    L'homme se redressa, la surplombant de toute sa puissance et Wïane tomba à terre, se tordant de douleur sur le sol.
    « Ne prononce plus jamais ce nom, Wïane, où tu regretteras que Kulilaahn ne t'ai pas tuée avant moi. »
    La femme, restée à terre, cracha du sang, fixant sans mot dire les dalles devenues rouges.
    « Veuillez m'excuser, Seigneur. »
    L'Ombre se rassit, faisant voler ses cheveux de jais.

     

    « Dis-m'en plus sur cet homme à qui Mynocia est liée. »
    Kaën tendit sa main à Wïane, l'aidant à se hisser de nouveau sur le banc de pierre. La Primaire enchaîna, comme si elle n'était jamais tombée et que rien n'avait jamais eu lieu.


    « Il s'appelle Black Anderson, élémentaire de l'air élevé par une humaine. Je l'avais déjà repéré avant de le savoir lié à Mynocia, il jouait dans sa ville le rôle d'un petit justicier sauvant la veuve et l'orphelin. Mais ses pouvoirs m'ont intriguée, puisqu'ils n'étaient pas ceux d'un élémentaire et encore moins d'un humain. J'ai alors entamé des recherches et retrouvé son père, un certain Wind dont vous aviez massacré la famille lors des Jours de Cendre, et sa mère dont je ne connais pas le nom, mais qui, je le sais, était humaine et vivait chez les Elfes.
    -Chez les Elfes ? Coupa Kaën, intrigué. Je pensais qu'ils n'acceptaient pas les humains. »

     

    Wïane soupira, les sourcils froncés.
    « Justement. Les boucliers d'énergie ainsi que la magie défensive dont se sert ce jeune homme sont elfiques. »


    Elle se tut un instant, consciente de la bombe à vif qu'elle déposait sur la table.
    « Le Rhëeh qu'annonçait la légende, éluda l'Ombre d'une voix grave. L'homme qui aura le pouvoir de soumettre à sa volonté les trois nations ainsi que de les détruire... Pourquoi vit-il encore, Wïane ? Ne pouvais-tu donc pas l'éliminer avant qu'il ne prenne conscience de ses pouvoirs ?! »


    Un sourire de dément perça les lèvres de l'autre femme, et l'Ombre leva un sourcil. Il reconnaissait la démence de Wïane, son fidèle bras-droit.
    « J'ai tué l'humaine qui l'élevait. Comme je m'y attendais, Mynocia l'a immédiatement pris sous son aile et confié aux elfes, ce qui m'a permis de la suivre et de localiser leur QG. Je suis parvenue à étudier sa personnalité en le plongeant quelques temps dans un semi-coma, et j'y ai appris quelque chose de fort intéressant. »


    Elle plissa les yeux, souriant de plus en plus.
    « Ce Rhëeh est humain. Fou amoureux de Mynocia, d'une part. Et de l'autre, comme tout humain, il est faible et manipulable. Plus il souffre, plus il hait la guerre. Quand son cœur se brisera enfin, il viendra de lui même chercher la mort entre nos mains. »

     

     « Et ce n'est pas tout, reprit-elle, lorsque je l'ai plongé dans le coma, c'est Kulilaahn en personne qui m'a ordonné de lever mon sort. »


    L'Ombre se joignit à son sourire. Il avait compris.


    « Mynocia aime cet homme.
    - C'est par son biais que nous pouvons enfin la manipuler, maître.
    - Intéressant, Wïane. Très intéressant ... »
    L'Ombre resta silencieuse quelques instants, la folie miroitant au fond de ses yeux, puis se tourna vers Kaën, sa voix résonnant dans la pièce ronde.


    « J'ai une mission pour toi.
    - Tout ce que vous voudrez, Seigneur, jura celui-ci en posant une main sur sa poitrine.
    - Retrouve l'Insaisissable, et tue-le. Sinon, et avec les récents événements, il reviendra. »
    L'élémentaire s'immobilisa. Comment diable pourrait-il se saisir de cet homme qui leur filait entre les doigts depuis plus de trente ans ?
    -C'est un ordre, Kaën, déclara l'Ombre en voyant son valet le regarder bouche bée. »


    Le silence retomba parmi le trio.

    Ce fut Wïane qui osa le briser la première.
    « Maître, j'aurais autre chose à vous demander. »


    Sans bouger d'un iota, l'Ombre grogna.
    « Parle.
    - L'une des générales de Combustor m'apprécie beaucoup, et je pense pouvoir la faire entrer sous vos ordres. C'est une élémentaire primaire très puissante qui a souffert enfant d'un grave traumatisme qui lui a ôté la voix. Elle se nomme Vanora Erden, bien que nous l'appelions tous Ashes. Ce nom vous dit-il quelque chose, maître ?
    - Pour sûr, souffla l'Ombre, les Erden m'étaient très fidèles et ce sont eux qui étaient en charge d'éliminer les élémentaires de l'air. Va la chercher, Wïane. »
    Sans épiloguer plus, elle se leva, remerciant son maître, s'inclinant une dernière fois ... Et disparut.

     

    Il ne fallut à Wïane que quelques minutes pour se retrouver debout devant les appartements d'Ashes. D'un geste souple, elle toqua contre le bois, s'invitant à entrer avant que quiconque ne le fasse. Elle pénétra dans les quartiers de la jeune femme, prenant soin de refermer consciencieusement la porte derrière elle. Les appartements d'Ashes étaient restés très sobres, grisâtres, sans couleur ni marque de la présence de l'élémentaire, comme si elle pouvait s'en aller à tout instant.


    En la voyant entrer, Ashes l'avait dévisagée un air étonné, lui adressant un petit signe de tête. Il était assez inhabituel de voir Wïane débarquer ainsi. La jeune primaire lui lança un regard intrigué en la voyant se laisser tomber dans un grand fauteuil noir.
    « Assieds-toi, il faut que je te parle. »
    Elle s'exécuta, prenant place face à elle sur le cuir, ne perdant pas son regard de vue.

    « Ce que je vais te dire peut ne pas être très facile à entendre, prévint-elle. »
    Ashes ne commenta pas, n'esquissa pas le moindre geste, et Wïane comprit qu'elle avait toute son attention.
    « Combustor se joue de nous, lança-t-elle à brûle pourpoint, il nous trompe et nous trahit. Il ne faut plus suivre ses ordres, Ashes. »

     


    Avisant l'air effrayé de l'autre femme, elle regretta d'avoir parlé si vite et sans réfléchir.
    « N'aie crainte, tenta-t-elle de nouveau, notre véritable maître est revenu et il nous permettra enfin de gagner cette guerre ! Rejoins-nous Vanora, rejoins-moi. »


    Ashes s'était immobilisée à l'entente de son véritable nom. Depuis des années, plus personne n'avait jamais osé le prononcer. Et Wïane, l'une des rares personnes à qui elle accordait sa confiance, venait de commettre l'irréparable. Elle avait trahi son maître et souhaitait qu'elle la suive dans son mensonge.
    La jeune primaire se releva, souhaitant au plus vite fuir cette femme qu'elle ne reconnaissait plus.
    Wïane suivit son mouvement, la fixant d'un regard fou, tendant sa main vers elle.

    « Viens, Ashes. »
    Elle hocha frénétiquement la tête de gauche à droite. La démence perçait dans les yeux de félin de l'autre femme, et la peur gagnait petit à petit son cœur.


    La Primaire s'avança, la fixant toujours, inflexible, l'empêchant de se dérober. Ashes recula, heurtant le mur derrière elle. Son cœur tambourinait au creux de sa poitrine.
    « Ne fais pas l'idiote, allez, suis-moi. »


    Sa voix était devenue impérieuse, et cette fois-ci, Ashes paniqua. Jamais Wïane ne lui avait parlé de cette manière. Elle secoua encore la tête, cherchant une issue.

    Wïane lui saisit soudain le poignet, tentant de la forcer à la suivre. Ashes se débattit, ouvrant la bouche pour crier, enflammant les meubles alentours. D'un coup de poing désespéré, elle toucha la primaire qui tituba un instant. Sans hésiter, elle profita du court répit que l'autre lui offrait, s'insinua dans la brèche ... et détala, faisant exploser violemment la porte d'un mouvement de bras. Elle se rua dans les couloirs, fuyant le monstre qu'était devenue cette femme.


    Rendu invisible par ses pouvoirs, camouflé dans un recoin de mur, Siànan regarda la jeune femme partir en courant. Il devait avertir le Maître au plus vite.

     

     

    La nuit était tombée depuis plusieurs heures au château lorsque Siànan se rendit enfin devant les quartiers privés de Combustor. Entrant, il referma soigneusement la porte en vérifiant du coin de l'oeil que personne ne l'avait suivi.


    Assit derrière son bureau de bois sombre, noyé sous une marée de papiers, Combustor leva le regard vers lui, détaillant son valet des pieds à la tête.


    Siànan avait l'air fatigué. Ses longs cheveux bruns si flamboyants semblaient avoir terni, et ses yeux devenus marrons portaient la trace de plusieurs nuits d'insomnie consécutives. L'homme se laissa tomber mollement dans un sofa et Combustor se leva, abandonnant sa paperasse, faisant grincer les ressorts de son lit lorsqu'il s'y assit.


    « Que me vaut cette visite tardive, Siànan ? »

    L'élémentaire se redressa, plongeant sa tête entre ses mains, triturant ses cheveux bruns.
    « Il est de retour, Maître, et comme nous le craignions, Wïane et Kaën sont à ses côtés. Ses blessures semblent guéries ... Et Wïane tente à présent de rallier Ashes à leur cause. »
    Siànan marqua une pause, inspirant profondément, n'osant regarder son maître.
    « J'ai peur, avoua-t-il à demi mot.


    -Il ne faut pas, Siànan. Tu es en sécurité avec moi. »
    Siànan lui sourit, se retenant de dire que ce n'était pas pour lui-même que la peur envahissait son cœur. Il connaissait mieux que quiconque la puissance de Combustor, et savait tout aussi bien qu'il n'existait sur Terre qu'un seul homme capable de le mettre à terre. Et cet homme, cette ombre, surgissait de nouveau du passé.

     

    Le silence s'installa entre eux, chacun perdu dans ses pensées, écoutant sans l'entendre le battement régulier de l'horloge derrière eux.
    « Il faut que tu tues Kaën, Siànan. »


    La déclaration de Combustor flotta dans l'air quelques instants, semblant résonner entre eux. Son valet le fixait, bouche entrouverte, pris de court par l'ordre. Combustor lui sourit doucement, se penchant vers lui.
    « Le Roi est peut être invincible pour le moment, mais ses pions, eux, sont à notre portée. Fais-moi confiance, je sais ce que je fais. Moi vivant, jamais l'Armée de Feu ne retombera entre ses mains, je le promets. »


    Siànan lui rendit son sourire. Comment avait-il pu oublier à quel point cet homme était redoutable ? Comment avait-il seulement osé avoir peur pour lui, douter de sa puissance ?

    « Encore une chose. J'aimerais que tu surveilles Wïane à chaque fois que tu le pourras. Je vais faire mon possible de mon côté. Bien que je lui ai ordonné de ne plus le toucher, elle semble avoir prit Black pour cible. 


    - Vous pensez qu'elle trahirait un ordre direct ?
    - Oh, non, soupira Combustor, je redoute qu'elle fasse bien pire. »
    Siànan hocha la tête, gardant le silence. Qui savait où se situaient les limites de la cruauté de Wïane ...
    « Es-tu parvenu à localiser le nouveau repaire de l'Armée de Cristal ? Demanda Combustor, fixant son valet qui triturait nerveusement son bouc. 
    - Non, hélas, et c'est pas faute d'avoir essayé. Les Elfes ont redoublé de génie et leur nouveau Q.G. pourrait être n'importe où .... »
    Le chef de l'Armée de Feu se massa les tempes. La magie elfe était un casse-tête impossible à comprendre.

     Les minutes passèrent et Combustor finit par proposer à son bras droit un verre de vin, concluant entre eux la fin de la discussion de maître à valet. Pour toute réponse, Siànan sourit. Il redevenait enfin le confident du souverain, le seul qui savait tout de lui. Son seul égal dans l'intimité.


    Une heure passa, et quelques verres plus tard, Siànan osa enfin demander, l'alcool aidant :
    « Maître ... Une question indiscrète me brûle les lèvres depuis de nombreux jours ... Puis-je ? »
    Combustor lui jeta un regard mi-réprobateur, mi-intrigué, parfaitement sobre alors que Siànan chancelait déjà. Finalement, il l'invita à poser sa précieuse question d'un geste souple de la main.
    « Pourquoi avoir détruit soudainement le repaire du Maz ? Et de plus, par vous même ? »

    Combustor tiqua, mais l'autre homme ne faiblit pas, le regard curieux plongé dans le sien.
    « Il y avait dans ce repaire de nombreux vestiges d'un passé que personne ne doit connaître. 
    - Quel genre de vestiges ? »


    Une fois de plus, Siànan jouait avec le feu, cherchant les limites sans jamais se brûler.
    Combustor se releva, disparaissant de longues minutes dans la pièce adjacente.
    Quand il revint, il tenait entre ses mains une grande épée à laquelle pendait un médaillon. Siànan sauta sur ses jambes, rejoignant son souverain, n'osant y croire. L'épée était magnifique, cernée d'ornements et d'arabesques identiques à celles du médaillon. Une grande pierre bleue, semblable à du lapis lazuli, taillée en forme de « I », brillait sur le manche de l'épée et, il le savait, au cœur du médaillon.


    « Je la croyais détruite, murmura Siànan sans oser toucher l'arme ni le pendentif, et vous les avez réunis ... C'est le pouvoir de l'Insaisissable qui vous a été légué. »
    Combustor lui sourit, le regard plus sincère que jamais. Rien n'était encore joué.

     

     

    Ashes ignorait depuis combien de temps elle courait. Dix secondes, une minute, deux heures ? L'air lui manquait et elle stoppa sa course brutalement, dérapant sur les dalles, au bord de l'évanouissement. Son cœur cavalait encore dans sa poitrine. Elle avait eu si peur. Wïane tentait de la mener sur des chemins qui n'étaient pas les siens, elle le savait.


    Essoufflée, le cœur perdu, elle se remit à marcher. La détresse avait remplacé la peur. Elle avait fait confiance à Wïane, s'était confiée à elle, avait appris à l'apprécier alors que l'autre femme n'avait fait que l'utiliser.


    Elle se sentait ridicule, et trahie. Combustor l'avait sauvée des ténèbres, l'avait recueillie alors qu'elle était tâchée de sang et que cet homme venait de tuer ses parents. Le souverain lui avait offert la vie à laquelle elle ne croyait plus, avait créé pour elle un surnom dissimulant ses origines, lui offrant les armes pour se battre, malgré ses faiblesses et son mutisme.


    Ashes se retrouva finalement, sans savoir pourquoi ses pas l'avaient menée à cet endroit, devant la porte des appartements de Steal. L'Homme Fou.


    Après tout, se dit-elle, que pouvait-elle perdre de plus, à chercher refuge chez lui ?
    Résignée, le cœur battant à tout rompre, elle poussa la porte.


    La pièce baignait dans une fumée rougeâtre qui lui fit plisser les yeux, et l'odeur entêtante des effluves de potions lui prit la gorge. Des tonnes de chaudrons gargouillaient sous ses yeux, aux contenus plus colorés et inquiétants les uns que les autres. Des fioles gisaient à terre, au milieu des livres tachés, des pages arrachées, des restes d'ingrédients mal découpés.


    « Nargouphr ! »
    Ashes sursauta, n'ayant pas remarqué la présence de Steal derrière elle. L'homme, la peau verte, les cheveux rouge et kakis en bataille, semblait se demander la raison de sa venue dans son laboratoire où personne n'osait jamais entrer.


     Ashes ne sut comment, mais à la vue de cet homme, toutes ses barrières s'effondrèrent. Chaque blessure, chaque coup qu'elle avait encaissé semblait la transpercer de nouveau. Elle tituba, frappée par la violence d'un tel choc, se soutenant d'une main contre le mur, l'autre plaquée contre sa bouche muette. Les larmes jaillirent de ses yeux et elle étouffa un sanglot, ne comprenant pas ce qu'il lui arrivait.
    Face à elle, Steal la dévisageait d'un air curieux, comme on observe un animal, s'arrêtant un instant sur les perles salées coulant sur les joues d'une si belle femme.


    Adossée contre le mur, elle le regarda se détourner d'elle et revenir quelques instants plus tard, une fiole violette dans la main. Il la lui tendit, mimant devant elle le geste de boire. Ashes, désespérée, s'exécuta, avalant le liquide d'une traite.

     

     Aussitôt, le monde autour d'elle disparût. Le spectre de Wïane apparut sous ses yeux, dialoguant avec une Ombre et un homme aux allures menaçantes.
    Noir. La scène disparut. S'évanouissant pour laisser place à une autre.
    Elle vit Steal dansant devant un immense chaudron fumant, préparant avec délectation une potion rougeâtre.


    Noir. De nouveau, tout disparut. Elle vit Wïane kidnapper un jeune homme blond, l'enfermer dans une prison morbide dans les sous sols d'un repaire inutilisé. Sous ses yeux effarés, le jeune humain se fit torturer, hurlant à s'en déchirer les poumons. Alors qu'il reprenait sa respiration, Steal s'avança, collant dans sa bouche une fiole au liquide pourpre, forçant l'homme à l'ingérer.
    Noir. Encore une fois, le décors changea et elle revint face à Steal.


    Elle était perdue. Qui était cet homme, ce fou, et de quel côté était-il ?
    Steal se rapprocha, lui souriant. Fou. Complètement. Ce sourire, ces yeux, ces gestes. Tout était dément et dangereux.


    Ashes n'était pas en sécurité. Pas plus chez Steal qu'ailleurs au château.
    Elle fit marche arrière, sortant de la pièce à reculons sans lâcher l'homme du regard. Une fois qu'elle fut sûre de ne plus être à sa portée, elle se retourna et fuit. Courant de nouveau.


    Elle partirait se cacher quelques temps, à l'abri de Wïane, de Steal et de cette Armée de Feu si bancale.
    Les larmes continuèrent de couler sur ses joues. Le pouvoir ne faisait pas tout. Elle aurait beau courir, fuir, détaller encore et encore, elle se savait obligée de revenir.
    Puisqu'elle était infiniment ... Seule.

     

    Ils étaient seuls à présent. Juste l'Ombre et lui, dans cette immense pièce aux murs noirs.
    Les ténèbres revinrent. Encore. Il tomba à genoux, fermant les yeux, baissant la tête, prêt à encaisser. Cette fois-ci, il ne craquerait pas.


    L'Ombre s'approcha, arrachant de ses épaules ce voile qui couvrait son plus grand secret. Ses cheveux mis à nus tombèrent sur son front, caressant ses épaules.
    Il ne broncha pas.


    L'Ombre leva la main. Il se mordit les lèvres. Cela commençait.
    Le premier coup vint, frappant au visage, précipitant son corps à terre. Il serra les poings. Sa chemise vola en lambeaux, et il se retrouva torse nu face à l'Ombre qui s'avançait, détaillant avec un sourire les cicatrices sur sa peau.


    Enfin, il osa rouvrir les yeux. Leurs regards se mêlèrent. Leurs yeux si semblables.
    Il laissa un rire de douleur percer la barrière de ses lèvres.
    Jamais. Jamais l'Ombre ne pourrait lutter contre l'évidence.

    Les coups revinrent. Plus forts, plus puissants, le faisant se convulser contre le sol. Son sang coula, suintant sur les dalles, s'immisçant dans les rainures.


    Douleur. Toujours. Encore.


    L'Ombre se baissa, saisit ses cheveux à main nue, approchant leurs visages. Il sentit le souffle de l'autre homme sur ses joues mais refusa d'ouvrir les yeux.
    Il fut projeté à terre. Et soudain, tout se tordit en lui.


    Chaque parcelle de son corps semblait brûler, se retourner sur elle-même, sa chair disparaître et laisser ses muscles à nus.
    Alors il craqua. Hurla. La voix rauque et désespérée. Abdiqua face à la douleur.
    Il rassembla des sons, forma une image, un souvenir, et tenta de s'y accrocher pour mieux résister, trouver à nouveau la force de combattre, mais l'écho qu'il sentait en son cœur ne lui faisait que plus mal.


    Il serra les dents, se mordant la lèvre au sang, se débattant contre un démon invisible.
    La douleur cessa un instant. À plat ventre par terre, il trouva la force de murmurer, sachant pertinemment qu'il serait entendu :
    « Ne regarde pas ... Ça. »

    Tout à coup, tout se brisa. Sa respiration se coupa, tout son corps se cambra. Il retomba sur les dalles, un petit sourire accroché aux lèvres. Il était ... Seul. L'écho n'était plus.


    L'Ombre s'approcha de lui, retournant son corps meurtri d'un coup de pied, lançant de nouveau ce maléfice qui le fit se tordre sur les dalles. Il sentait son sang couler sur son corps mis à nu.
    Allait-il enfin pouvoir mourir ?


    Il était ... Seul. Seul. Seul. Cela avait été brisé. Plus d'écho, plus de présence, plus rien. Juste lui ... Enfin.
    Alors, se sachant ridicule, il se laissa craquer pour de bon, laissant le visage envahir ses paupières closes, les sanglots le secouer tout entier et les larmes déborder de ses yeux et dévaler ses joues.


    Il était ... Seul. L'Ombre éclata de rire en le voyant pleurer. Il se ratatina sur les dalles, baignant dans son propre sang, humilié une fois de plus.
    Il n'était plus rien. Juste atrocement ... Seul.

     

     

     

    FIN DU CHAPITRE 26

     


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