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    Chapitre 27
    Sibyllines entailles

     
     
     
    Résumé du chapitre précédent : Depuis l'ouverture d'Illusion, salle d'entraînement spécifique créée par les Reflets de Lune, Black, Mynocia et Tom en profitent pour apprendre à manier leurs pouvoirs. Un soir, tout bascule, Mynocia découvre sa mère adoptive, Nuane, mourante. Elle lui avoue avoir été victime de Kaën et Mynocia jure de tuer Combustor.
    Du côté de l'Armée de Feu, la cohésion vacille : l' « Ombre » est revenue et semble bien décidée à reprendre les rênes de la terrible armée ... A ses côtés, Wïane et Kaën tentent de rallier Ashes à leur cause mais leur plan échoue : l'élémentaire panique et fuit.
    Mis au courant de la trahison de Wïane par Siànan, Combustor réagit et ordonne à son valet de semer le désordre dans les plans de l'Ombre et de tuer Kaën ...


     

     
     Le carton rempli à craquer tomba sur le plancher et Liam soupira de soulagement en se redressant. Pourquoi les affaires des filles étaient-elles sensiblement plus lourdes que les siennes ?


    « En reste-t-il encore ? Demanda Nawi en se débarrassant du dernier bout de scotch qu'elle avait retiré des cartons.
    - Non, lui répondit-il, c'était le dernier et de toute façon mon dos n'aurait rien supporté de plus ! »
    Il s'attira un petit sourire amusé de la femme à la peau noire et entreprit de partir à la recherche de ses affaires dans le fouillis ambiant qu'était devenu le salon.


    Après plusieurs semaines passées où les trois Reflets de Lune avaient été ballotés de droite à gauche dans le château, le prince Jhi-laim avait enfin pu leur céder des appartements personnels, et leur avait attribué par la même occasion un rôle véritable dans l'armée de cristal. Ils étaient officiellement des leurs, à présent.
     Rapidement, Liam classa les boites, repérant les initiales tracées au marqueur sur les côtés et se chargea de distribuer leurs affaires à Nawi et Ellyre, toutes deux en pleine visite de leurs nouveaux quartiers. Trois chambres séparées avec salles de bains adjacentes, une salle servant pour le moment de dépotoir, et un salon, seule pièce commune où ils avaient entassé leurs effets personnels.


    Quelques minutes plus tard, chacun eut investit sa chambre et il ne resta sur le sol plus que quelques boites contenant leurs affaires communes : livres de cours ou de recherches, plans, pierres précieuses et minérales, vieux fils électriques, vieille radio grésillante, matériel médical ramené par Liam en cas de « nécessité absolue » ... Tous trois se répartirent les tâches ; Nawi se retrouva à trier les fils, Ellyre, les plans et les babioles, et Liam les livres.


    Le tri se fit dans la bonne humeur, Nawi retrouva son 9 millimètres qu'elle avait gardé de son ancien métier d'espionne, Ellyre fit un bond de deux mètres quarante quand elle mit le doigt sur une colonie de blattes qui avait trouvé le carton à son goût, et Liam sortit les livres en silence, classant les ouvrages derrière-lui en plusieurs piles plus ou moins stables.


     Pourtant, le dernier livre du carton, semblable à un journal, lui glissa des mains et heurta brutalement le sol, s'ouvrant en deux et déversant sur le parquet une nuée de petites photographies. Intrigué, l'ancien chirurgien tendit la main, ramassant les clichés. Beaucoup semblaient tirés de journaux, découpés de magasines, la plupart d'assez mauvaise qualité ... Mais tous représentaient une seule et même personne. Un jeune homme en costume rouge, le visage couvert, tantôt photographié en train de sauver un enfant, tantôt à répondre aux questions d'un journaliste.


    « C'est le Justicier Rouge ? Demanda Liam en examinant de plus près les clichés, les faisant tourner entre ses mains.
    - Ne touche pas à ça ! »


    Et la seconde d'après, le journal ainsi que les photos avaient disparu de ses mains.
    Devant lui, Ellyre s'était relevée, lui avait arraché le livre et, tombée à genoux, ramassait les quelques photos restées sur le sol, le journal farouchement serré contre son cœur.
    « Tu devrais arrêter de te faire des faux-espoirs, Ellyre, ça te fait plus de mal que de bien. »
    La voix de Liam fit arrêter la jeune fille quelques instants. Elle lui lança un regard noir, et l'homme soupira doucement.


    « Black ne t'aimera jamais comme tu le souhaites et tu le sais.
    - Il m'a sauvé la vie ! Se défendit l'adolescente, faisant tourner la tête de Nawi qui continuait en silence son démêlage de fils.
    - Il a sauvé des centaines de personnes, contra Liam, je doute que ton visage en particulier lui soit resté plus que n'importe qui d'autre. »
    Il était parfaitement conscient qu'il s'aventurait sur une corde sensible de la jeune femme qui avait toujours été obsédée par le Justicier Rouge. A présent qu'elle connaissait la véritable identité de son héros, elle semblait ne plus rien vouloir entendre.

     

     Avec le temps, les trois reflets de lune en étaient venus à bien se connaître et à s'apprécier. Quelque part au fond de lui, Liam considérait Ellyre comme la petite sœur qu'il avait été contraint de quitter ... Et avait tendance à vouloir la protéger.
    « Il se souvient de moi, je le sais ! Et je l'aime ! »


    Cette fois-ci, Nawi sortit la tête de son carton, posa ses fils, et vint se planter devant Ellyre.
    « Ce n'est pas lui que tu aimes, c'est le Justicier Rouge, un personnage qu'il a lui-même renié. Arrête de t'accrocher à cet espoir fou avant qu'il ne soit trop tard et qu'il ne te repousse de lui-même ... »
    La voix de Nawi était douce, calme, et cela termina d'enflammer les nerfs de l'adolescente.
    «  Vous êtes deux vieux croutons, vous captez rien à l'amour et tout ce que vous voulez faire, c'est flinguer mon bonheur ! »


    Elle se releva, le journal toujours contre elle, et sortir de leurs appartements en hurlant un « VIEUX CONS ! » qui claqua autant que la porte.

     Elle sortit en furie, grommelant des insultes entre ses dents, la colère lui brûlant les veines. Liam et Nawi se prenaient pour ses parents à présent ! Depuis que Black avait révélé être le Justicier Rouge, elle avait droit à ce même refrain tous les jours. Elle était jeune, bon sang, elle devait vivre ses rêves pendant qu'elle le pouvait encore ! L'homme qui l'obsédait depuis si longtemps était enfin là, près d'elle ! Comment pouvaient-ils lui reprocher de vouloir tenter sa chance ?


    Elle se retrouva à l'extérieur, sous le vent froid, sur un large balcon duquel elle avait vue sur la forêt voisine. S'accoudant à la barrière, elle ouvrit son journal pour en relire quelques passages décrivant le corps si parfait de son fabuleux Justicier Rouge ...
    « Ellyre ? »


     Elle sursauta violemment en reconnaissant la voix de Black, et cacha son cahier en grande précipitation. Arrivé à ses côtés, le jeune homme avait intercepté son geste et en avait l'air intrigué.
    « Oh, tu écris ? »


    Ellyre remercia intérieurement Black de lui fournir une excuse en or de lui-même et gloussa nerveusement.
    « Oui, voilà, et j'avais besoin de me ressourcer au calme, pour l'inspiration, tout ça ... Et toi, fit-elle, souhaitant vite changer de sujet et éloigner l'attention de Black du journal, qu'est-ce que tu fais là ? »
    Le jeune homme sourit en se rapprochant d'elle, plongeant son regard dans le calme balancement des arbres face à lui.


    « On profite toujours d'Illusion avec Tom et Myn ... Et mes fringues ont pas résisté aux attaques d'aujourd'hui, rit-il, alors elle m'a envoyé me rhabiller ... »

    Ellyre lui envoya un petit sourire et doucement, la discussion se fit entre eux. Black semblait avoir besoin de prendre l'air et Ellyre savourait cette chance inespérée de pouvoir passer du temps seule avec le jeune homme. Sans prévenir, elle fut soudain saisie d'une série d'éternuements et Black se colla à elle, passant sa main dans son dos pour y décrire des cercles de la paume et la réchauffer. Il n'avait rien de plus qu'un maigre t-shirt sur les épaules, sinon il aurait pu lui donner.
    « Tu ne devrais pas rester là, tu vas attraper froid ! »


    Elle rougit brusquement en se rendant compte qu'ils étaient face à face, plutôt proches, et que Black la fixait d'un air inquiet.
    Son visage était si près ... Ses yeux bleu roi étaient fondus dans les siens et elle jura qu'elle ne l'avait jamais vu si beau. Envoyant se faire voir les recommandations de Nawi et Liam, elle se leva sur la pointe de ses talons, hésita deux secondes ... Mais l'embrassa tout de même.


    Elle savoura l'instant, la sensation, fermant les yeux. Lorsqu'elle s'écarta, Black était resté statufié, droit comme un « i ».

     Il peinait à faire redémarrer ses neurones. Le baiser l'avait vraiment surprit. Il n'attendait pas cela d'Ellyre ... Et ne savait en l'occurrence pas du tout quoi faire.
    « Euuuuuhhhh ... »


    Mais quelle éloquence, railla-t-il intérieurement. Qu'était-il censé dire ? Ellyre le fixait droit dans les yeux et il ne pouvait pas fuir ! Pourquoi certaines filles n'étaient-elles pas livrées avec le mode d'emploi ?
    Sans réfléchir, il se jeta à l'eau.
    « Ellyre, je ... Je ne sais pas ce que tu attends de moi mais tu n'es qu'une amie ... Simplement une amie, c'est tout... »


    Très inconfortable, comme situation. Bien joué Black. Mais comment DIABLE Sean faisait-il ? À sa grande surprise, la jeune femme sembla s'énerver.
    « C'est à cause de Mynocia, hein ? »


    Trop surprit pour répondre, il garda le silence et elle enchaîna :

     « Qu'est-ce que tu lui trouves, Black ? Regarde comme elle te traite, comme elle te parle, cette foutue gothique ! Elle pue la mort à des kilomètres, bon sang ! Tu mérites mieux que ça, que cette folle qui prend son pied à t'humilier ! Elle te manipule, elle se joue de toi et de ta gentillesse ! Laisse-la tomber ... Laisse la pendant qu'il est encore temps !! »


    Ellyre reprit son souffle, fixant Black qui la regardait bouche bée. Son regard se fit plus dur, plus froid, mais à l'instant où il allait répliquer, un grand éclat de rire et des applaudissements les firent se tourner tous deux.
    Mynocia, évidemment, semblait être là depuis le début de leur « conversation ». Ellyre lui jeta un regard noir, que la guerrière ne prit même pas la peine de lui rendre.
    « Espèce de salo ...
    -Oh, voyons, tu n'as rien de mieux que cela après une si belle tirade ? »

     

     Le regard de l'élémentaire était glacé, et Black sut que ce qui allait suivre allait être douloureux. Mynocia souriait.
    « Je reste persuadée que tu aurais pu trouver plus fin, plus recherché ! Lui soutenir que je ne suis qu'une égoïste dangereuse, prétentieuse, asociale, qui se joue de lui et compense l'inassouvissement de ses pulsions sexuelles de dépravée par une arrogance sans borne qui me rend haïssable et indésirable ! Lui rappeler au passage à quel point ta poitrine est plus proéminente que la mienne, il paraît que c'est un argument qui fait mouche ces derniers temps. Lui expliquer avec verve et passion à quel point, toi, tu es formidable, d'une beauté sans limite, et de la plus fine des intelligences ... Peut être que là, tu aurais pu le faire sourciller, au mieux l'énerver. Mais ce n'est certainement pas avec des qualificatifs aussi bas que « salope » que tu pourras me tenir tête, sois-en assurée. »


    Elle s'interrompit un instant, et son sourire disparût. Il ne restait plus sur son visage que cette haine froide.
    « Mais sache-le, Ellyre. Black est avec moi, lié à moi d'une manière qui t'échappe totalement, et ce ne sont pas les crises d'une adolescente en chaleur qui pourront y changer quelque chose. Après, s'il veut te faire passer par son lit pour tester, je ne l'en empêcherais pas. Il n'est pas enchaîné à moi comme tu sembles si bien le croire. Mais tant que lui se dit mien et que tu mets ton nez dans nos affaires, je tâcherai de te faire comprendre que les mots ne sont pas mes seules armes. »

     

    Elle se tourna vers Black, croisant les bras, redevenant la Mynocia qu'il connaissait.
    « Bon, et sérieusement Blacky, ça va faire une demi-heure qu'on t'attend là-haut, alors si tu veux continuer à t'entraîner tu ferais bien de bouger ton noble postérieur. Et au passage tu as de la chance que ce soit moi qui soit descendue pour venir te chercher par la peau du cul parce que je t'aurais cogné si c'était Tom qui vous avait trouvé à vous bécoter. »


    Elle les planta là, tous les deux, tournant les talons. Ellyre partit en courant dès que Mynocia fut hors de son champ de vision et Black resta seul, debout comme un idiot, les bras ballants, sans parvenir à comprendre ce qui venait de lui tomber sur la tête.
    Finalement, il soupira, remontant à Illusion rejoindre Mynocia et Tom, reléguant Ellyre au fin fond de ses pensées. Mynocia ne fit aucune réflexion.

     


     
     Le soir même, il s'était réfugié dans la chaleur d'un bon bain, pour faire le vide dans son esprit et détendre ses muscles beaucoup trop sollicités par leurs entraînements. Depuis l'incident « Nuane », la guerrière avait ralentit le rythme et lui laissait plus de temps libre pendant qu'elle s'entraînait, seule, à l'intérieur d'Illusion, refusant catégoriquement sa présence.


    Quand il avait questionné Tom, le chef de guerre lui avait répondu qu'elle avait besoin de calme et de tranquillité pour digérer les récents événements. La révélation l'avait laissé songeur et inquiet. Il avait trop tendance à oublier que Mynocia venait de perdre sa mère, et n'osait pas aborder le sujet avec elle. Au fond de lui, il sentait qu'il aurait mis magistralement les pieds dans le plat, alors il préférait s'abstenir. Il ne tenait pas à la blesser davantage...


    Un grand bruit de porte le fit ouvrir les yeux et, surprit, il regarda Mynocia entrer dans la salle de bain comme si elle eut été vide.

     A son entrée fracassante, il s'était redressé dans la grande baignoire, amassant discrètement la mousse vers son ventre pour le cas où elle serait tentée de laisser son regard se perdre sous l'eau ...
    Face à lui, elle venait de balancer ses chaussettes jusque dans la corbeille. Black haussa un sourcil. Elle n'avait pas encore décroché un mot. Sa veste en cuir suivit les chaussettes, bientôt rejointe par son t-shirt. En la voyant en soutien-gorge, il déglutit, tournant définitivement les yeux quand son jean tomba à ses pieds. Elle lui faisait quoi, là ? Un essai raté de strip-tease ?


    « J'peux savoir ce que tu fiches ?
    - Je me déshabille, Blacky-bear. »
    Non, sans blague, il n'avait pas pu remarquer tout seul ... Il allait répliquer quand il entendit les sous-vêtements tomber à terre. Les yeux toujours fixés loin du corps de la guerrière, il haussa le second sourcil. Elle se rapprocha de la baignoire, trempa un orteil et le rejoignit entièrement, bousculant au passage ses jambes pour avoir de la place.

     

    « Mékesstufou ? Réitéra-t-il, la voix étranglée, bataillant pour garder son regard fixé sur les yeux turquoise et nulle part ailleurs.
    - Bein je prends un bain. »
    Décidément, ce soir ... Black tiqua en remarquant son sourire en coin. Qu'est-ce qu'elle cherchait exactement ? Il détourna la tête, mortifié, en surprenant son regard continuer de descendre.
    « Oh, allez Blacky, fais pas ta pucelle effarouchée ... tu veux VRAIMENT que je sorte de là ? » 


    Le « non » tonitruant et immédiat que lui hurla son esprit le déstabilisa grandement. Non, tout d'abord parce que si elle sortait, l'eau ne couvrirait plus son corps du tout ... Et qu'il devait bien admettre que sa présence ne lui était jamais désagréable. Il grogna, et elle prit son « mgrp » pour un non.


    Un ange passa, et Black gardait obstinément ses yeux rivés sur l'étagère derrière l'oreille droite de l'élémentaire. Extraordinaire étagère.


    «  Eh, Blacky. »
    Aucune réponse. L'intérêt de Black pour le meuble venait de dépasser les 200 %.
    « Elle mérite tout ça, cette étagère ? Railla Mynocia en suivant son regard, je suis décente hein, t'as foutu deux litres de mousse alors tu ne risques pas de te cramer les yeux... »


     Black soupira, laissant son regard revenir se plonger dans celui de Mynocia avant de le laisser vagabonder sur son corps. Évidemment, elle avait raison. L'eau lui montait en dessous de la poitrine et ses cheveux se chargeaient de couvrir le reste. Mais cela n'empêcha pas Black de rougir violemment. Sa peau recouverte d'une légère pellicule d'eau ne l'aidait pas non plus. Il retraça ses épaules du regard, revint sur son cou, descendit encore ... Certes, ses cheveux camouflaient à la vue ses tétons, mais ils ne laissaient guère place à l'imagination. L'espace d'un instant, il se surprit à vouloir écarter les mèches, juste pour voir, par curiosité, à quoi ressembleraient ses seins sans cette masse violette ...


    Il se reçut soudainement de l'eau en pleine figure, tombant face au sourire amusé de Mynocia.

    « Passe-moi le savon, Blacky-bear, plutôt que de rêver à tout ce que tu pourrais faire avec mes cheveux. »
    Son cœur manqua un battement. Elle n'avait tout de même pas entendu ses réflexions ? ... TOUTES ses réflexions ? Elle lui renvoya un sourire hagard qui lui donna envie de se noyer dans la baignoire. Foutu lien !


    « Bon, et ce savon ? S'impatienta-t-elle.
    - Débrouille-toi, marmonna-t-il, persuadé d'être plus rouge encore que ses cheveux.
    - Il est derrière-toi, patate.
    - C'est insurmontable ? Je te signale au passage que je suis parfaitement propre et que c'est toi qui ... »


    La fin de sa phrase mourut au fond de gorge. Elle s'était relevée et penchée au-dessus de lui, tendant la main derrière son épaule pour attraper le savon en question. Bien évidemment, il n'avait pas eut le réflexe de fermer les yeux et son regard était tombé bas en dessous du nombril jusqu'à ce qu'il réalise qu'il avait sa poitrine en ligne de mire directe. Mynocia éclata de rire en se rasseyant au fond de la baignoire, savon en main, laissant Black totalement dérouté.

     Il avait chaud. Vraiment. L'eau lui semblait bouillante sur sa peau, picotant chaque fragment de son corps. Son cœur battait la chamade et il refusait de comprendre pourquoi. Son regard s'était bloqué sur Mynocia, la parcourant, retraçant la moindre ligne de son corps ... Et la salle de bain sembla gagner encore un degré. Pour la première fois, il eut envie de lui dire de se relever, de le laisser admirer son corps nu, le découvrir de ses yeux et ...
    « Eh roudoudou, pas dans l'eau hein ! »


    Elle rit de plus belle devant son air complètement choqué. Pour une fois qu'il comprenait un de ses sous-entendus ! Le savon toujours en main, elle lui envoya de nouveau de l'eau dans la figure et cette fois-ci, il répliqua, stoppant sa main au vol.


    Main qui lâcha le savon, savon qui partit se loger loin au beau milieu du carrelage et glissa encore jusqu'à ne plus se trouver dans le champ de vision des liés.

    Ils se lancèrent un regard, et, de concert, ordonnèrent : 


    « Vas-y. »


    Mynocia haussa son sourcil gauche et Black soutint son regard. Il avait sentit le sang affluer dans son bas-ventre et il était hors de question que Mynocia ait une raison de plus de se foutre de sa tronche. Ses fesses ne décolleraient pas de cette baignoire. Point.


    Avant qu'elle ne puisse dire quoi que ce soit, il la devança, le regard ferme et les bras croisés.


    « C'est toi qui en a besoin que je sache. Moi je ne bougerai pas.
    - Ta connerie.
    - Ton savon. »


    Pour la première fois depuis des mois de vie commune, Black Anderson eut le dernier mot face à Mynocia. Mais le sourire pervers pendu aux lèvres de la guerrière l'empêcha de profiter pleinement de sa victoire.

    Mynocia sortit de la baignoire, partant à la recherche du savon fautif qu'elle ne voyait pas.


    « Tu l'a envoyé où, Blacky-bear ? »
    Soupirant, s'étant jusque-là convaincu de ne pas mater outrageusement la guerrière lorsqu'elle était sortie, Black tourna la tête ... et son cœur manqua un second battement.


    Il n'avait jamais vu Mynocia nue. Certes. Du moins pas complètement. Et s'il savait à présent ce que signifiait le mot « désir », il n'était pas préparé à cela. Mynocia ne l'avait jamais laissé voir son dos, et il venait de comprendre pourquoi.


    Son souffle se bloqua dans sa gorge alors qu'il poursuivait du regard l'immense brûlure qui prenait naissance sur sa fesse gauche, traversait son dos en diagonale jusque sous son sein droit. Ayant enfin retrouvé le savon, elle se baissa et Black continua ses recherches des nombreuses cicatrices qui parcouraient son corps. Il connaissait celles des cuisses, des bras et des épaules ... Mais son dos était un véritable champ de bataille. En plus de l'immense brûlure, une grande marque semblant provenir d'une épée traversait ses omoplates, courant entre ses deux épaules.

     

    En se retournant, Mynocia fut surprise de voir que Black la fixait ... Et sans la moindre once de gêne. Son regard bleu roi était sérieux et ... Inquiet ?


    Debout devant lui dans le plus simple appareil, le savon dans une main, elle comprit enfin. La cicatrice. Cette entaille, ce vestige d'un passé qu'elle aurait voulu pouvoir oublier ... Black l'avait vue. Et elle, l'espace d'un instant, pour la première fois depuis que cette chose vivait sur son dos, elle avait oublié sa présence. Elle soupira, retournant face à lui dans la baignoire, comprenant qu'il ne demanderait rien. Mais cette entaille en avait bien trop dit. D'un second soupir, elle laissa échapper :
    « Kaën »


    Le regard de Black se fit glacial. Elle sentait la haine grandir dans ses yeux. Depuis l'incident avec l'élémentaire durant leur voyage, il s'était tut, mais il était loin d'avoir oublié.

    Black aurait voulu pouvoir tuer cet homme à mains nues, l'étrangler, le torturer pour qu'il paie enfin tout ce qu'il avait fait subir à sa Mynocia ...


    « Ne te laisse pas sombrer dans la violence et la haine, Black. C'est la solution des faibles et c'est ce que l'Armée de Feu attend de toi. 
    - Mais il doit payer ! Explosa Black en lui saisissant les épaules, pour tout ce mal qu'il t'a fait, Mynocia ! Pour cette brûlure comme pour toutes les autres cicatrices qui sont de lui ! Et puis ... Il hésita longuement, pour ta mère ...
    - Nuane n'était pas ma mère, Black. Ma mère biologique est morte il y a trop longtemps. Nuane était une esclave, et en m'aimant comme elle l'a fait, elle signait son arrêt de mort. Kaën doit être mort à l'heure qu'il est. Il est un traître et l'Armée de Feu ne pardonne pas. »


    Le ton était sans appel et Black se tut, remuant le sentiment d'être déjà allé trop loin. Il avait peur pour Mynocia, et la boule d'inquiétude dans son ventre lui donnait la nausée. L'étoile rouge autour de son cou lui semblait mille fois plus lourde ...

    « Myn ? Tenta-t-il, incertain de ce qu'il allait dire.
    - Hm ?
    - Je sais que c'est idiot, qu'il y a des choses que je n'ai pas à savoir, ou que tu ne peux pas me dire ... Mais, enfin voilà, si tu veux me parler, je peux être là ... »


    Il s'interrompit. Dans sa bouche, les mots semblaient trainer et perdre de leur sens.
    « Effectivement, c'est idiot. »
    La réplique claqua et Black baissa les yeux.


    « Idiot mais touchant, confia-t-elle soudain, et quand j'en aurais la force, que le moment sera venu, tu sauras tout, Blacky-bear. Tu te souviens de ce morceau de métal que Leïnae m'a donné avant que nous ne trouvions Tom ? Elle me l'a donné pour toi, parce qu'elle sait que je n'aurais jamais le courage de te parler alors elle m'a donné le pouvoir de te montrer. »
    Black ne répondit rien. C'était la première fois que Mynocia se confiait autant à lui, et c'était trop précieux pour qu'il ne risque de briser cette complicité.

    L'envie de la serrer contre lui s'était faite si forte qu'il ne batailla pas plus longtemps et s'approcha d'elle, faisant brusquement remuer l'eau qui menaça de déborder de la baignoire. Elle le laissa la hisser sur ses genoux et répondit à son étreinte, se collant contre lui, dans sa chaleur et son odeur. Black soupira de plaisir. Leurs peaux nues, bouillantes, trempées, l'une contre l'autre faisait battre son cœur à cent à l'heure. C'était si doux, si chaud, tellement agréable ... Il sentait ses cuisses sur les siennes, sa poitrine contre son torse et son cœur battre à travers sa jugulaire. Black serra plus fort Mynocia contre lui. Il aimait tant cette nouvelle proximité entre eux ... En caressant ses cheveux, il réalisa.


    Ce n'était plus une proximité. C'étaient les prémices de l'intimité d'un couple, d'une relation sentimentale ... Et charnelle. Au fond de lui, il le sentait. Ce n'était plus qu'une question de temps.
    Et ... Cela ne l'effrayait pas.

     

     

    Bon Dieu qu'il avait mal à la tête.


    Kaën grommela, cherchant à palper son crâne ... Mais il ne pouvait pas. Reprenant doucement conscience, il réalisa qu'il était attaché, pieds et poings liés, dans une vieille cellule morbide. Loin de paniquer, il appela le feu à lui, visant à faire fondre le métal. Pourtant, rien ne se produisit et les chaines cliquetèrent. Ni une flamme ou une petite étincelle ne pouvaient germer de ses doigts. Il fronça les sourcils, désormais inquiet. Qui diable aurait pu sceller ainsi ses pouvoirs ?


    « Oh, Kaën ... enfin réveillé ? »


    Évidemment, pensa-t-il en reconnaissant la voix basse de l'homme qui venait d'entrer dans la cellule. Habillé comme à son habitude d'un pull sur un jean noir, le visiteur arborait une peau couleur sang, des yeux noisette, des cheveux de la même couleur lui tombant sur les épaules, et un petit bouc caractéristique.
    « Siànan. »

    Le dénommé lui sourit, d'un sourire faux et doucereux, fermant derrière lui la porte de la geôle froide, les traits d'un calme olympien. Pourtant, Kaën le sentait, l'homme bouillonnait.
    « Ça faisait longtemps. »


    L'autre ne répondit rien, debout devant lui, à fixer ses liens. La dernière fois que tous deux s'étaient aperçus, Siànan venait de condamner Kaën à l'exil.
    « Je suppose que je suis dans votre quartier général, fit le prisonnier, au fin fond d'un énième sous sol ... Tu m'as ramené vivant pour ton cher maître, n'est-ce pas ? Pour qu'il soit fier de toi, que tu puisses enfin devenir sa catin personnelle, depuis le temps que t'en crève d'envie ! Oh, ou alors est-ce déjà fait ... Je vais prendre cela pour un oui. J'ai toujours su que tu tournerais mal, même gamin, tu étais déjà une véritable tâche ... »


    Les insultes fleurirent de plus belle pendant de longues minutes, Kaën déversant avec plaisir tout son venin sur l'élémentaire face à lui.   


    Siànan, qui n'avait pas bougé d'un iota depuis le début du monologue de l'homme, lui lança un regard blasé.
    «  Tu as terminé ? C'est déplorable que tu en sois arrivé là, Kaën ... Les mots ne me font plus rien depuis belle lurette, je pensais que tu l'avais compris mais visiblement les connexions ont du mal à se faire ... »
    Le prisonnier plissa les yeux. Il n'aimait pas du tout Siànan. Qu'il ait par-dessus le marché réussi l'exploit de sceller son élément ne le rassurait pas du tout.


    « Qu'est-ce que tu veux ?
    - Des informations.
    - Quel genre ?
    - L'endroit où vous maintenez Nuane. »
    Le visage de Kaën se tordit d'un large sourire, et Siànan fronça les sourcils. L'instant d'après, son rire fou résonnait dans la cellule.
    « Nuane est morte, Siànan !! Tuée de mes mains ! »

    Le visage de l'élémentaire se décomposa. Il ne s'y attendait visiblement pas du tout. Personne d'autre ne connaissait sa position à part lui et ...
    « Wïane ...
    - Est partie, Siànan. Elle a mis son plan à exécution, et nous n'avons plus de nouvelle d'elle depuis des jours ... Ça va saigner, crois-moi ! »


    Le cerveau du valet de Combustor tournait à plein régime, et Kaën pouvait presque suivre le fil de ses pensées au travers de ses yeux noisette. Siànan finissait toujours par tout comprendre, de toute manière. Il ne lui manquait qu'un détail, un minuscule fragment ...
    « Black Anderson. »


    ... Qu'il venait de deviner. L'autre lui sourit, mais Siànan plissa les yeux.
    « Elle a reçu l'ordre direct du Maître de ne pas le toucher. Elle ne peux pas ...
    - Elle ne le touchera pas ! Railla Kaën, oh, non ! Elle fera cent fois mieux que cela ! »

    Ce fut la goutte de trop pour Siànan. L'instant d'après, il avait dégainé son sabre face au traitre.
    « Tu ne peux pas me tuer ! Déclara le prisonnier sans pour autant lâcher la lame brillante des yeux, je suis de sang noble, je reviendrai à la vie, tout comme mon maître est revenu ! » 
    La lame de Siànana ne bougea pas d'un atome.


    « C'est en effet ce que tu as fait croire au monde. Mais j'ai fait mes recherches. Ta mère t'a fait passer pour le fils du mauvais père et tu le sais. Tu es à demi humain, Kaën, et c'est pour cela que tu les hais tant ... Quand cette épée te touchera, tu ne reviendras pas. »


    Pour la première fois, le valet vit la peur éclore dans les yeux de Kaën. Enfin, après tant d'années, il allait pouvoir se venger. Éliminer ce pion devenu si gênant pour son maître.
    « Adieu, traître. »
    Il leva l'épée et l'abaissa dans un grand mouvement souple. L'instant d'après, la tête de Kaën roulait sur les dalles, figée en une expression d'effroi pur.

     

     

    Tom resserra sa laine autour de son cou.  Le mois d'avril était là et le froid n'avait pas quitté le château depuis des lustres. Il soupira, observant son souffle chaud se dissiper dans l'air, reprenant sa marche dans les jardins du prince Jhi-laim, s'enfonçant dans la forêt voisine.


    Le jour venait de se lever et il ne voulait être vu de personne.
    Enfin, après quelques minutes de slalom entre les pins, il s'arrêta face à un grand arbre centenaire qu'il aurait reconnu entre mille. Au pied de l'immense végétal dormait une petite sépulture, tenue à l'écart, secrète dans ce bois si sombre, faite de roche grise et de mousse.


    Le chef de guerre tomba à genoux au pied de la pierre et sortit de sa cape la jeune pousse d'une grande fleur pourpre. Il creusa la terre à mains nues, appréciant le contact sous ses ongles, et déposa avec délicatesse la plante au fond du trou qu'il venait de créer au côté des trois autres fleurs déjà plantées.
    Même après quatre ans, réalisa-t-il, son cœur se serrait toujours. Comme s'il était incapable de faire le deuil entièrement, de passer à autre chose. Avait-il besoin d'avouer enfin à quelqu'un cette histoire pour qu'elle cesse de le torturer ? Peut être, au fond ...


    Ses doigts emplis de terre humide effleurèrent la pierre face à lui, y traçant des sillons tendres.
    « Elle est de toi, n'est-ce pas ? »

    La voix le fit sursauter et il paniqua, créant en un instant un mur de pierre épais autour de la tombe et des fleurs. Un immense soupir de soulagement passa ses lèvres quand il reconnut la silhouette de Mynocia à travers les arbres, et observa sans mot dire la guerrière s'asseoir à ses côtés, n'osant croiser son regard mais laissant tomber le mur de pierre.


    « Oui, avoua-t-il, je l'ai érigée quand Jhi-laim m'a refusé le droit de lui construire une tombe au sein du château. »
    Mynocia retint un sourire. Tom, qui cachait délibérément ses pouvoirs d'élémentaires depuis des années, avait érigé cette tombe seul, usant de sa magie d'élémentaire ?


    « Un premier amour ? Tenta-t-elle, fixant le profil du chef de guerre qui refusait toujours de la regarder. Elle ne manqua ni le léger tic qui secoua ses lèvres ni la lueur triste qui traversa ses yeux carmins.
    « Et si tu me racontais ? »

    Cette fois-ci, Tom se tourna vers elle. Il avait tant espéré, tant prié pour qu'elle soit là des années plus tôt. A présent qu'elle était revenue, il doutait d'avoir la force de lui narrer cette histoire. A moins que ...
    Trifouillant ses poches, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait, et le sortit devant le nez de Mynocia. Une petite pyramide argentée, percée en son milieu, qu'il avait demandé lui-même à Leïnae.
    « Un fea ? S'étonna-t-elle en reconnaissant la magie de l'objet. »


    Tom acquiesça. Son geste lui rappelait le sien, neuf ans plus tôt, lorsqu'elle avait trouvé refuge au quartier général et qu'elle avait elle-même tendu son fea à Tom, pour qu'il sache ... Leïnae lui avait reprit l'objet quand elle avait réalisé son véritable pouvoir. Aujourd'hui encore, Tom était le seul elfe à connaître les détails. A savoir qui elle était réellement, et pourquoi.


    Alors, ayant l'impression d'être revenue dans le passé en ayant inversé leurs places, elle saisit la main de Tom en fusion d'âme, et attrapa le fea de l'autre.
    Familières, les ténèbres survinrent.

     

    Quatre ans plus tôt.

     
     
    « Mère, c'est insensé ! Hurla Jhi-laim, tapant du poing contre le bureau de la souveraine. »
    Le regard ancré dans celui de son fils, si semblable au sien, Clia congédia d'un geste de main Ream qui était venu lui parler en privé, se retrouvant seule avec son fils dans la grande salle de réunion.


    « Il disparaît pendant près d'un siècle, renie l'Empire, et revient comme une fleur en se proclamant des nôtres et en exigeant d'être votre garde personnel ! Et vous voudriez vous laisser faire ! 
    - Féon a fait ses preuves, Jhi-laim ... Il est incontestablement le meilleur guerrier de l'armée et je ne peux lui refuser si facilement une place qui lui conviendrait parfaitement ... »


    Le ton de la Reine était fatigué et Jhi-laim se radoucit, tirant une chaise aux côtés de sa mère.
    « Il ne m'inspire pas confiance, dévoila le prince, cet homme a fugué il y a près de 80 ans, se réfugiant nul ne sait où, acquérant une dextérité à l'épée qui dépasse mon propre pouvoir ... Féon méprise tous les autres généraux, il est imbu de lui-même et de puissance ... Je ne peux accepter qu'un tel homme devienne votre valet ! »

    Clia se passa la main dans les cheveux, tirant en arrière ses longues mèches brunes. Elle non plus ne voulait pas de Féon à ses côtés, mais l'homme avait tout à fait le droit de réclamer cette place et bien qu'elle pouvait tout à fait la lui refuser, elle doutait qu'un simple non suffise à stopper l'homme ... Et que son peuple finisse par la juger inapte à gouverner.


    Face à elle, son fils s'était perdu dans ses pensées, le menton appuyé sur son poignet. Clia eut un faible sourire. Jhi-laim lui rappelait Hibean, son défunt mari, lorsqu'il réfléchissait de la sorte. Que le temps était lointain à présent, où tous deux gouvernaient main dans la main le royaume des elfes. Hibean était mort à présent, emporté par la guerre, Combustor et les Jours de Cendres. Ce serait leur fils, Jhi-laim, qui aurait la succession de l'Empire.


    « Mère ? »
    Clia sortit de ses pensées, se retournant vers le prince.
    « J'ai peut-être une idée. »

    - Je t'écoute.
    - Tom va avoir dix-neuf ans demain, mère. Et depuis qu'il s'entraîne au combat, mis à part Ream et moi-même, aucun guerrier n'est parvenu à lui tenir tête plus de deux minutes. Pourquoi ne pas confier à Féon son entraînement ? Il est devenu l'an dernier votre chef de guerre pour ses capacités de stratège, mais je pense qu'il serait profitable qu'il bénéficie des meilleurs professeurs possibles ... Et bien qu'il ne m'inspire pas confiance, les capacités de ce Féon sont réelles... Qu'en pensez-vous ? »


    Clia avait froncé les sourcils. Certes, cela leur permettrait en plus d'observer Féon et de s'assurer de son entière loyauté à l'Empire, et Tom serait heureux de trouver plus doué que lui et pourrait progresser ... Mais son instinct maternel lui criait que son fils adoptif ne serait pas en sécurité.
    « Je n'aime pas l'idée de savoir Tom seul avec cet homme, confia-t-elle. 


    - Moi non plus, céda Jhi-laim, mais je pourrais surveiller leurs entraînements, et garder un œil sur Féon. »
    Il ne comptait pas de toute façon livrer son petit frère à l'orgueil de l'homme sans un maximum de protections.
    « Je pense qu'il n'y aura pas mieux à faire ... »
    Clia céda.

      Lorsque Jhi-laim présenta Féon à Tom quelques jours plus tard, la rage de l'elfe était palpable. Le poste de valet lui avait été refusé sans plus de cérémonie. Il n'avait eu de cesse de jeter au prince des regards noirs et supérieurs, persuadé que c'était uniquement à cause de lui qu'il n'était pas en ce moment même en train d'assurer la protection de la Reine. Et au fond, il n'avait pas tout à fait tort.


    Enfin, tous deux se présentèrent devant la porte tant attendue, et Jhi-laim toqua, attendant quelques instants avant de pénétrer dans la pièce, suivi de près par Féon.
    « Tom, je te présente Féon, ton nouvel entraîneur. »


    Le jeune prince releva le nez de son livre, se redressant à l'arrivée de son frère adoptif. Tom avait bien grandi depuis le temps, et le jeune homme qui se tenait devant lui n'avait plus rien du petit garçon qui le suivait dans les couloirs. Le chef de guerre était adulte à présent ... Et très bel homme.

    Le cheveu court, coupé droit, il était vêtu entièrement de noir sur une chemise rouge qui soulignait à merveille le vermillon exotique de ses yeux. Calme, posé et réfléchi, il avait acquit toutes les qualités nécessaires à un parfait meneur d'hommes. En voyant entrer Féon, il s'inclina respectueusement face à l'homme qui se contenta de trainer sur lui un regard sévère. Tom haussa les sourcils en interceptant la moue énervée de son frère. Il était rare que Jhi-laim soit véritablement remonté contre quiconque, et à priori cet homme arrivait à l'exaspérer de manière continue.

    Tom se tourna vers son nouveau professeur. Féon était un homme plutôt grand de taille, musclé et aux traits sombres. Son visage fin était gâché en partie par son air strict, ses traits tirés en moue sévère. Les cheveux bruns, longs et raides, attachés en catogan, il voyait le monde de ses yeux violet perçant comme s'il se considérait supérieur à tout être. Le chef de guerre lança un regard déçu à son frère. C'était cet homme qu'il lui amenait ? Un énième vantard qu'il allait mettre au tapis en deux minutes ?


    « Quand commence-t-on ? Je n'ai pas que cela à faire, déclara Féon en détaillant à son tour Tom des pieds à la tête.
    - Vous êtes prié de ne pas vous adresser à votre prince de cette manière ! S'insurgea Jhi-laim, choqué de l'accueil que son frère venait de recevoir. Il ne laisserait personne et encore moins cet homme insulter Tom de la sorte !
    -Laisse, Jhi-laim. Nous commençons de suite, Féon. Suivez-moi. »


    Et sur ce, tous deux disparurent dans les jardins, épées en main, sous le regard inquiet du prince qui était resté caché.

    « Allez, en garde, qu'on en finisse, cracha Féon en se retrouvant face à Tom, tous deux isolés dans un coin des jardins. »
    Cette fois-ci, le chef de guerre répliqua.
    « Si je vous botte le derrière, vous me témoignerez plus de respect ? »


    Féon sembla déstabilisé. Il comptait mettre à terre ce petit prince et retourner mendier auprès de la Reine rapidement. Mais Tom le regardait d'un air joueur, à l'aise avec son épée, le sourire aux lèvres. Intéressant.
    « J'envisagerais, souffla-t-il simplement »
    Le duel s'engagea.


    Le premier coup de Féon déboussola Tom autant que celui de Tom déstabilisa Féon. Ils avaient tous deux beaucoup trop sous-estimé l'adversaire.
    Durant de longues minutes, seul le claquement des fers résonna entre eux, jusqu'à ce que Tom ne s'embrouille les pieds et n'ouvre une importante brèche dans sa défense ... Qu'évidemment Féon intégra. Son épée tomba à terre dans un grand bruit de métal. Fin du duel.
    Tous deux essoufflés, ils se regardèrent.

     

     « Impressionnant pour un prince, avoua Féon, je ne m'y attendais pas. »
    Tom lui lâcha un sourire.
    « C'est parce que je ne suis pas prince mais chef de guerre. »
    Les yeux rosés de Féon s'illuminèrent soudain d'une lueur d'intérêt malsaine.
    «  Chef de Guerre, vraiment ?
    - Vous en doutez encore ? »


    Féon hocha négativement la tête. Tout compte fait, il laissait tomber la Reine. Ce Tom venait de lui offrir sur un plateau d'argent un tout autre moyen de parvenir à ses fins ...
    « Et si nous reprenions ? Suggéra Tom qui avait reprit son épée en main, impatient de reprendre le duel.
    - Avec plaisir. »
    A cet instant, ils ne furent plus que maître et élève.

     

    Les semaines passèrent. Tom était ravi de son nouvel entraîneur. Il s'était toujours mesuré aux soldats de l'Empire et mis à part Ream et Jhi-laim qui se défendaient bien mieux que les autres, ses victoires étaient souvent trop simples, et il avait perdu le goût du combat. Avec Féon, non seulement il aimait de nouveau combattre à l'épée, mais le maniement des lames était d'un tout autre niveau. Il avait trouvé bien plus fort que lui et savourait la chance de pouvoir profiter du savoir de cet homme.
    « Ton jeu de jambes ! Sois plus souple, enfin ! »


    Il avait à peine fallu deux jours pour qu'ils ne se tutoient et n'apprennent à se connaître. Avec Tom, Féon se montrait plus doux, moins agressif et plus patient, bien qu'il restait tout de même un maître strict et exigeant. Il n'était plus si rare que tous deux partagent des moments de franche complicité, ce qui avait grandement surprit Jhi-laim qui observait toujours discrètement les deux hommes.
     Pourtant, un matin, alors que Féon se rendait comme d'habitude dans les jardins, des éclats de voix lui parvinrent et le poussèrent à se cacher derrière les briques pour épier la dispute des voix qu'il avait reconnues comme étant celles de Tom et Jhi-laim.
    « ... Dois arrêter cela, Tom ! Cet homme est dangereux et malsain ! Il a disparu près de cent ans, qui sait où il était et ce qu'il a fait toutes ces années ! »
    Féon fronça les sourcils. On parlait de lui dans son dos à présent ?
    « Arrête ça ! Éclata Tom, c'est un excellent professeur, et je lui fais confiance !
    - Tu ne devrais pas, garantit son frère, j'ai fouillé ses appartements et j'y ai trouvé bon nombre d'ouvrages sur « l'Art du Feu et de la Destruction » ! Il va te faire du mal, Tom !

    « Attend un instant ... La voix de Tom avait blanchi. Tu as fouillé ses quartiers ! 
    - C'était justifié, quand on y voit ce que j'y ai trouvé !
    - Il se renseigne sur l'ennemi ! Héla Tom, néanmoins lui aussi ébranlé par cette révélation. Il ne pouvait s'empêcher de prendre la défense de Féon.
    - Pourquoi ne veux-tu rien entendre, bon sang ? Il est louche, avoue-le !
    - Tais-toi, Jhi-laim, s'il te plaît ... Implora Tom, toute colère retombée, la voix tremblante. Oui, il doutait lui aussi de Féon et cela faisait si mal .... »
    Face à lui, son frère perdit des couleurs, semblant comprendre. La voix tremblante, il murmura :
    « Tu l'aimes ? »

    Tom soupira difficilement, hochant la tête face à son grand frère. Oui, il était tombé amoureux de Féon et non, il n'y pouvait rien ... Chaque doute qui s'immisçait en lui faisait craqueler son cœur de toutes parts. C'était la première fois qu'il ressentait ce sentiment, et, perdu, ne savait pas quoi en faire.
    «  T'es pas tombé sur la bonne personne ... Murmura Jhi-laim, plus doux, comprenant ce qu'il se passait dans la tête du jeune homme. »


    Tom ne lui répondit rien, hésitant un long moment. Ce fut Jhi-laim qui s'approcha pour le serrer contre lui. Tom était perdu et ses crises de grand frère inquiet n'arrangeaient rien, réalisa-t-il en sentant le jeune homme se terrer dans  ses bras, le nez dans son cou, comme lorsqu'il était enfant.
    Toujours camouflé derrière le mur, Féon souriait. Cela serait encore plus simple que prévu.

    Le lendemain, Tom semblait perdu dans ses pensées et ne se concentrerait que très sommairement sur son entraînement. Féon, que ce manque de sérieux énervait, décida qu'il était temps de mettre son plan à exécution.


    En deux secondes, il eut désarmé Tom et se retrouvait à quelques centimètres de lui, sa lame sous sa gorge. Leurs regards se fouillèrent et Féon sentit que le cœur du prince battait la chamade. Doucement, sans quitter les yeux rouges, il éloigna la lame de la trachée de Tom, et saisit sa nuque. L'instant d'après, il avait cueilli ses lèvres. Il sourit en se détachant du chef de guerre, avisant son regard ébahi.
    « Tu croyais quoi ? Que je n'avais pas vu la manière dont tu me regardes ? »
    Tom rougit brusquement. Ses lèvres le brûlaient encore.


    « Tu sais quoi ? Si tu parviens à me mettre à terre, je t'embrasserai encore. »
    Tom haussa un sourcil.
    « Quoi, tu en es incapable ? »


    Féon jouait, réalisa Tom. Il cherchait à le pousser au maximum de ses capacités, tout à fait conscient qu'il n'avait pour le moment fait que gratter la surface.
    Pourtant, quand il réussit enfin à le battre après deux heures de combat acharné, ce fut lui qui vint ravir les lèvres fines de son ainé. Féon ne se débattit pas, posant de nouveau sa main sur sa nuque, descendant l'autre au creux de ses reins, attirant leurs corps l'un à l'autre, lui rendant son baiser. Tom frissonna de plaisir entre ses bras. Pour lui, à cet instant, plus aucun doute n'était possible.


    Les semaines suivantes furent un vrai rêve pour le chef de guerre. Féon avait emménagé dans ses quartiers, se montrait encore plus doux et prévenant qu'avant, leurs entraînements continuaient et il progressait de jour en jour. Féon en redoutait même que le jeune homme finisse par le surpasser. Il s'améliorait si vite ...


    Leur seul sujet de désaccord demeurait leur nouvelle proximité. En quelques jours à peine, ils étaient devenus si proches que cela avait fait paniquer Tom lorsque Féon avait tenté de le toucher plus que nécessaire. A présent, l'elfe avait laissé tomber l'idée de mettre Tom dans son lit avant au moins six mois.

    « Bon sang mais où sont-ils ?! S'énerva Tom en vidant le contenu d'un tiroir d'un air rageur.
    -Tu as perdu quelque chose ? Demanda Féon en sortant la tête de son livre.
    - Oui, geignit Tom, les plans du château ont disparu ! Pourtant je les range toujours là ! »
    Féon se redressa, délaissant son livre, venant doucement enlacer Tom.


    « C'est si important que ça ? Ronronna-t-il en déposant une nuée de baisers papillon dans sa nuque.
    - Mais oui ! S'étrangla Tom, si un élémentaire tombe dessus, on est finis ! Et ce n'est pas le premier qui disparaît ! Mais quel con je suis ! »
    Il se dégagea de l'étreinte de Féon et partit continuer ses recherches.
    « Ma réunion est dans une minute ! Paniqua-t-il en regardant l'heure. Tant pis, j'y vais, et je retrouverai ces satanés plans à mon retour ! »


    Il attrapa au vol son pardessus, déposa à la hâte un baiser sur les lèvres de Féon, et partit au pas de course, le reste de ses papiers à la main.Une fois assuré que le chef de guerre était bel et bien sorti, Féon dégagea la lettre de son livre et y répondit sur un nouveau parchemin.
     
     

    Ma chère Wiane,
     
    Voici enfin la suite des plans du Q.G. des elfes ainsi que sa localisation exacte.
    Demain est le jour de repos de Jhi-laim. J'attendrai ton signe.

    Bien à toi,
    Féon.

     
     
     
    La missive disparût en même temps que les plans dans de grandes flammes, et Féon sourit. Bientôt ces incapables tomberaient, et le trône serait à lui !

     

    Le souffle court, Jhi-laim se réveilla en sursaut. Le cœur battant, il resta de nombreux instants, assis, pantelant, le front en sueur, à tenter de reprendre ses esprits. Il avait un mauvais pressentiment, et la dernière fois que ce genre de sensation l'avait épris, Nyl avait fuit l'Empire à tout jamais. Incapable de se rendormir malgré le soleil encore couché, il s'habilla et se prépara, glissant son sabre contre son flan.


    Sortant de ses appartements, il soupira de bonheur quand l'air frais du matin lui chatouilla le visage. Le prince laissa ses pas le guider et se retrouva au poste d'observation, où se tenait Mihaje.


    « Déjà debout, mon prince ? »


    Jhi-laim s'accouda à la rambarde de pierre à ses côtés. Le moindre mot de Mihaje suffisait à apaiser son cœur.
    « Oh, un mauvais pressentiment, c'est tout, confia-t-il en regardant les premiers rayons du soleil percer à l'horizon.Soudain, sans prévenir, Mihaje lui sauta dessus.
    « JHI-LAIM, ATTENTION ! »


    La seconde d'après, il se retrouva à terre, sa générale au dessus de lui, envahie par les flammes.
    « Mihaje ! »


    Sa voix débordait d'inquiétude mais l'elfe se releva sans peine, passant au travers des flammes. Tous deux eurent tout juste le temps de voir Wïane déguerpir par-dessus la balustrade. Mihaje déclencha les sirènes, la lumière jaillit et envahit le château. Derrière-eux, les grandes cloches sonnèrent la bataille.
    Jhi-laim et Mihaje échangèrent un regard. Elle se chargerait de protéger la Reine et le peuple, mais c'était à lui d'organiser le combat.


    Le prince sauta à l'extérieur à l'instant même où l'aile droite explosait, soufflée par les flammes, projetant à terre des dizaines d'hommes et de femmes. Le feu venait de ravir le château.


    « QUE TOUT LE MONDE SE RASSEMBLE ! JE VEUX VINGT HOMMES A LA TOURELLE OUEST, VINGT A L'EST, DIX AVEC LE PEUPLE ET LE RESTE AVEC MOI ! »


    C'était la première fois depuis qu'il avait été désigné chef de guerre que Tom devait mener ses hommes face au combat. Jhi-laim fut étonné de voir les elfes obéir spontanément.


    «  Mon prince !! Hurla Huliem qui avait repéré Jhi-laim parmi la foule, courant vers lui, Ream et Nelween sur ses talons. »


    Alors qu'il allait lui aussi donner ses directives à ses généraux, un grand rire froid s'éleva du haut d'une tourelle enflammée. Immédiatement, toutes les têtes se tournèrent vers Wïane, postée en conquérante sur le château, Féon à ses côtés, des dizaines d'élémentaires armés derrière-eux.


    « TRAÎTRE ! Hurla Jhi-laim en reconnaissant la silhouette aux côtés de l'élémentaire.
    Féon éclata de rire, et ce fut la dernière chose qu'il vit avant d'être prit par les mouvements de la foule que le feu obligeait à courir.
    Tom, qui avait rejoint ses hommes, se retrouva très vite isolé. Les élémentaires derrière Wïane venaient de se jeter dans le combat.


    Il saisit son sabre, se ruant dans les couloirs, bien décidé à se rendre sur le toit pour vérifier de lui-même que ses yeux l'avaient trompé et qu'il avait imaginé la silhouette si familière.
    Au détour d'un couloir, une boule de feu lui fonça dessus et il se baissa d'extrême justesse, se retrouvant à terre face à un élémentaire et ...


    « FEON ! Qu'est-ce que tout cela ?! »
    Devant les yeux de Tom, il n'y avait plus de bataille, plus d'attaque, plus d'élémentaires. Il n'y avait que son cœur qui se déchirait en deux devant l'affreuse vérité.


    « Que croyais-tu ? S'amusa Féon, que je t'aimais ? Voyons Tom, moi-même je n'y ai pas cru une seconde ! Je ne suis pas des vôtres et je ne le serais jamais ! Ma place est dans l'Armée de Feu, sur le trône de cet Empire ! Je mérite bien plus d'être Roi que cette stupide famille royale bien trop clémente ! »
    Tom tomba à genoux. Ses jambes ne le portaient plus.


    Féon lui passa devant, sans même un regard.
    « Regarde tes amis là où ils sont à leur place, pitoyable petit chef de guerre : à mes pieds. »
    La seconde d'après, il avait disparu.
    Tom resta seul, détruit, à genoux sur les dalles.

    Jhi-laim n'en pouvait plus. Les combats s'enchainaient bien trop vite et même avec ses pouvoirs, il ne parvenait pas à en voir le bout. Face à lui, un énième adversaire s'écroula et il repoussa un mèche de ses cheveux de devant son visage. Il avait à peine eut le temps de souffler que déjà il sentait quelqu'un derrière lui et para le coup d'épée de justesse. Son regard s'assombrit en reconnaissant son nouvel ennemi.
    « Féon ! »


    Sans réfléchir un seul instant, il engagea le combat à corps perdu, lame contre lame.

    Mais il était épuisé. Et bien qu'il fut l'un des rares à pouvoir tenir tête à Féon, il ne l'égalait pas. Rapidement, les coups s'enchainèrent et il ne parvint plus à attaquer et se contenta de parer tant bien que mal les assauts sans pitié de l'autre elfe.


    «  A ta mort, Jhi-laim, ce sera moi sur le trône, et moi seul ! »
    Son épée lui glissa des mains. Il roula sur le sol, esquivant de nouveau, lançant son poignard dans le bras gauche de l'homme qui l'évita de peu, lui laissant néanmoins le temps de récupérer son sabre tombé quelques mètres plus loin.


    Jhi-laim chancela. Il était bien trop blessé pour tenir le rythme soutenu et fut bientôt de retour à terre, le bras en sang, mais entier et vivant. Il était à la merci de Féon à présent. La lame se leva, brillant du sang déjà versé. Jhi-laim ne ferma pas les yeux, attendant la mort en face.


    « PAS. MON. FRÈRE. »


    Féon se retourna lentement, avisant la lame qui venait de traverser son flanc gauche. Il y avait dans le regard de Tom quelque chose de nouveau, de mauvais, et d'infiniment dangereux.
    « Attaqué par derrière ? Tu tombes bas, railla Féon malgré la douleur qui traversait son corps.
    - Jamais aussi bas que toi. »


    L'épée sortit de lui dans un glissement affreux et il réunit ses dernières forces pour se tourner vers le chef de guerre. Tâché de sang de la tête aux pieds, un sabre dans chaque main, il semblait avoir commis un véritable massacre. Jhi-laim, resté à terre, vit avec stupeur les armes de son frère crépiter d'une lueur doré. Féon, une main plaquée sur sa blessure, releva son arme, engageant le combat face à Tom.


    Mais ce n'était plus Tom qu'il avait en face de lui. C'était un homme trahi, empli de haine, qui ne lui laissa même pas le temps de se mettre en garde et fonça sur lui. Féon peinait à suivre les mouvements des deux sabres. Quand diable Tom avait-il apprit à manier DEUX lames ?


    L'espace d'une seconde, il perdit de vue le bras gauche du prince, et l'instant suffit au chef de guerre pour lui enfoncer son épée dans le cœur jusqu'à la garde. Saisissant les cheveux de Féon dans son autre main, il ancra son regard dans le sien une dernière fois, fixant ses traits déformés par la peur et la douleur.
    « Moi, je t'aimais, souffla-t-il douloureusement »


    La lame sortit de son cœur et l'elfe s'écroula sur le sol, le visage figé. Mort.
    Une clameur nouvelle s'empara des elfes qui avaient assisté à la scène. Leur chef de guerre venait d'éliminer le traître ! Rapidement, les élémentaires restants furent maîtrisés, mais Tom ne voyait plus rien d'autre que le corps de Féon étendu sur le sol. Ses sabres tombèrent à terre et il contempla ce qu'il venait de faire. Il avait tué l'homme qu'il aimait.


    Ses mains étaient trempées de sang.
    Mais qu'avait-il fait ? Qu'était-il en train de devenir ?


    Il se retrouva soudain serré contre un corps chaud et s'y agrippa en reconnaissant l'odeur de son frère. Son cœur n'était plus qu'un trou béant, qui faisait plus mal que tout ce qu'il avait jamais connu.
    « Je l'ai tué, Jhi', je l'ai tué ... »
    Sa voix tremblait. Jhi-laim lui caressa tendrement les cheveux, se fichant du sang, de la sueur, de la saleté sur eux.


    « Ca va aller, Tom, ça va aller ... Tout est fini à présent. »
    Il déposa un léger baiser sur son front. Au fond de lui, Jhi-laim le savait. Il faudrait des années à Tom pour s'en remettre.


    « J'aurais tant aimé que Mynocia soit là ... Avoua le chef de guerre, contre l'épaule du prince.
    -Elle reviendra. »
    Perdus dans les bras l'un de l'autre, les deux frères n'avaient pas réalisé que le combat avait pris fin et que le Q.G. tombait en cendres.


    Parmi les elfes, un cri de désespoir monta soudain.
    « NELWEEEEEEEEN ! S'étrangla Ream, NELWEEN A DISPARU !  »
    Le rire de Wïane sembla résonner contre les parois du château.
     
     
    Les ténèbres revinrent.

     

     

    Mynocia rouvrit les yeux.
    « Tu connais la suite. Clia a ordonné que le peuple soit séparé en deux bâtiments et Jhi-laim s'est vu confier un château. Nous avons mis quatre ans à retrouver Nelween et ...
    - ... Et tu es tombé amoureux de Black, compléta Mynocia. »


    Tom hocha la tête. Il se sentait vidé d'une partie de lui-même qu'il portait en fardeau depuis trop longtemps.
    « Il ... Il est mon second amour, Mynocia, mais aussi le dernier. Selon les règles élémentaires, de toute mon existence je ne pourrais aimer quiconque d'autre comme je l'aime lui. 
    - Je sais, Tom. Un peu trop bien d'ailleurs.
    Le chef de guerre fronça les sourcils.
    - Qui était ton premier ...


    Il s'interrompit. Oh. Si, il savait. Du moins, il devinait. Le sourire doux de Mynocia lui répondit, et sa tête tomba sur son épaule.

    « Merci de m'avoir confié tout cela, Tom.
    - Je voulais le faire depuis trop longtemps. C'est moi qui te remercie, de m'avoir suivi et encouragé à parler. »
    La guerrière lui sourit, l'attirant pour de bon contre elle. Même après dix ans, Tom n'avait jamais rien dis à propos de ses propres secrets. L'histoire de Féon subirait le même sort.

     


    « Je te promets de m'assurer personnellement que Black prenne soin de toi sans te blesser, même si je doute de son envie de le faire, surtout au vu de ce qu'il porte à l'oreille ...
    - Tu avais remarqué ?
    - J'ai reconnu la Naellis à la première seconde, Tom. »
    Le chef de guerre rosit lentement. Il avait été certain, en donnant la boucle à Black, que la signification de la pierre n'échapperait pas à Mynocia.


    « Bon, tu viens ? Demanda-t-elle en lui tendant la main, sinon il va péter un plomb le Blacky, s'il voit que l'on a disparu ... »
    Tom lui sourit, et saisit sa main. Une fois de plus.

     

     

    FIN DU CHAPITRE 27

     

     


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