• Aux Manieurs d'espoir

     
     

     

               C’est un voyage.

     

             Ce navire étrange, un peu ballotant, fait de planches et de clous, qui m’a guidé la première fois. C’est cette barque qui a tangué dangereusement lorsque j’ai posé la première fois le pied dedans. J’avais alors la menace de sombrer à chaque instant. Le monde qui me portait n’était pas le mien. Rien qu’un dessin, une illusion, un univers vain, un concentré de haine et de colère. Un tourbillon en nuances de noir qui me menait vers la fin. Un pâté noir qui coulait de mes mains et se perdait dans les longues cicatrices à vif sur mes reins. Rien de plus qu’un rien.    

     

     

             Alors je me suis accroché aux rames, habitué à ce nouvel équilibre, laissé porter. Un instinct, le destin, le hasard ? Qu’importe. Le navire - ce radeau - était mien. Vieux de ses planches neuves, incertain, bringuebalant et égaré dans un port vide. Alors je suis juste parti, dans ma vieille barque, j’ai saisi mes maigres forces, et j’ai ramé, encore et encore, à m’en saigner les paumes, à en perdre le souffle, à en cracher mes poumons atrophiés. J’ai laissé mon cœur se gonfler de peur alors que les derniers reflets de terre disparaissaient à l’horizon, sous la mer. J’ai passé d’innombrables nuits noires, recroquevillé au fond du canot, à souffrir du froid et de la solitude. A sursauter au moindre mouvement de la houle, à redouter le silence et les nuages. Je ne pouvais plus bouger dans les ténèbres. Il n’y avait rien d’autre autour de moi que l’infinie finitude de l’océan, ses reflets d’argent et son eau trompeuse. Ses monstres cachés sous la surface, tapis dans les abysses, à l’abri dans le froid infernal des flots. Mais au matin, le soleil se levait toujours. Et à l’aube, je reprenais mon périple. J’attrapais les rames. Au moindre éclat de lumière, j’avançais. Je dérivais encore et encore sur les sept mers. Cet océan était devenu mon monde.

     

             Et puis un jour, j’ai touché terre.

     


             Lorsque j’ai débarqué, ce fut aux abords d’une cité immense, cachée dans la végétation, grouillante de vie et de mystères. J’ai abandonné mon rafiot loin derrière. Mes jambes me portaient à peine, pourtant. Mais il y avait dans mes muscles une force insoupçonnée et insoupçonnable, un élan de vie que jamais mon ancien monde n’aurait pu m’apporter.

     


             Et j’ai découvert. Appris, compris, retenu. Car chaque pas que je faisais dans cette contrée me guidait vers un univers nouveau à explorer. Alors j’ai avancé, slalomé entre les arbres, levé les yeux vers un ciel redevenu bleu. J’ai couru à travers les chants d’oiseaux, poursuivi un phénix entre les branches, croisé le regard ébène d’un cerf majestueux. J’ai appris à respirer, à sentir le parfum de la rosée, à comprendre la caresse du vent sur ma peau. J’ai rencontré l’eau, découvert sa tendresse, suivi ses rivières, béni ses lacs. J’ai admiré le feu, ses reflets de ferveur et de passion, apprivoisé sa chaleur. J’ai mis ma main dans les flammes bleues et fermé les yeux. Elles ne m’ont pas brûlé. Alors j’ai touché le vent, enlacé la brise et suivi le mistral. J’ai touché terre. J’ai embrassé ses minéraux, ses insectes, ses bêtes, ses êtres. J’ai plongé mes mains dans l’herbe, dans le sol humide, dans ses sillons, et senti ses vibrations résonner jusqu’au plus profond de mon âme.  

     

             Et puis, je les ai rencontrés. Eux.

     

             Des êtres d’encre et de couleurs, la chair de mon cœur, l’esprit de ce vaisseau qui m’avait guidé jusqu’ici. La vie qui avait toujours voulu naître en moi, celle qui n’avait jamais pu s’accrocher à mon corps, celle née d’un fragment d’espoir, d’un rêve d’au-delà. Cette vie qui était née ailleurs et m’attendait. J’ai appris à les connaître, doucement, simplement. Je les ai observés, regardés, admirés. Et je les ai aimés. Aimés comme je n’ai jamais aimé quiconque, protégés comme on protège les siens. Je leur ai donné mon corps, mon cœur, mon âme et ma voix. Je les ai laissé pleurer de mes yeux, frapper de mes poings, hurler de mes cordes vocales, s’embrasser de mes lèvres, s’aimer de mon cœur.

     

    Et je les ai aimés. Tellement, tellement, tellement fort.

     

    Et puis un jour, je suis rentré.

     


             J’ai retrouvé ma terre de feu et de cendres, mon ciel grisâtre et empoisonné, ma nature toute trouée. J’ai fermé les yeux, en serrant contre mon cœur le lien qui nous unissait encore.

     

             Et j’ai supporté, enduré, résisté. J’ai appelé leur image contre mes paupières closes pour oublier la douleur, la haine, la peur. Mais les cendres ne sont jamais parties et le feu a dévoré mes illusions. J’ai trouvé une dague rouillée dans les décombres, admiré de longues heures son éclat bienveillant, la douleur bien connue du métal contre ma chair. J’ai laissé mon sang souiller mes mains, éclabousser le goudron et former une flaque infâme. Mais lorsque la dague est retombée, le sang resté sur le sol grisâtre avait un reflet qui n’était plus le mien. Un regard familier. Une main tendue. L’image même d’un amour qui ne m’avait jamais quitté. C’étaient eux, ils avaient besoin de moi là-bas. Ils m’appelaient, de si loin au fond de moi. Ils avaient trouvé le chemin pour jaillir de mes veines, s’écrire de mon encre.

     

             Alors j’ai fui. J’ai couru chercher le passage, ma barque, mon rafiot.

     

    Sur le quai, amarrée à côté de ma minuscule barque bringuebalante, se tenait une caravelle sur le point de partir à la conquête des flots. J’y ai accroché mon tas de planches et me suis laissé tirer. Je n’avais de toute manière pas la force de ramer. Alors j’ai regardé danser les vagues, admiré les haillons pourpres et dorés valsant au soir contre la poupe du bateau. J’ai navigué dans l’ombre de l’immense navire qui surplombait mes nuits et mes jours, me protégeait des rayons brûlants et de l’éclat inquisiteur de la lune. Et pour la première fois, je n’ai plus eu peur.

     


             Lorsque la caravelle s’est arrêtée, ce fut aux abords d’une cité d’or et d’argent. Immense, magnifique, grandiose, construite sur d’immenses colonnes dorées. J’ai avancé, exploré, et rencontré de nouveau des êtres d’encre et de couleurs. La chair d’autres cœurs.
             Je les ai observés, admirés, adorés. Et ils m’ont adopté. Alors, eux aussi, je les ai aimés. Aimés comme des enfants, accompagnés comme des amis, suivis comme un mentor. Je leur ai donné mes mots, mes peurs et mes faiblesses. J’ai lu en eux les armes et les larmes d’autres cœurs.

     

    Et je les ai aimés. Fort.

     

    Et puis un jour, je suis rentré.

     


             Ma terre de feu et de cendres avait vu pousser sa première fleur, son premier perce-neige. Fièrement dressé au milieu des cendres et du béton, incroyablement vert au milieu de tout ce gris. Alors je suis resté, j’ai admiré cette vie, cette nature, cette chance incongrue de retrouver un vieil espoir perdu. J’ai donné de l’eau à cette fleur de lait, de l’air à mes poumons, et de la terre à nos âmes liées. J’ai ignoré le reste, les silhouettes fantomatiques qui dansaient au loin, les échos malveillants qui chuchotaient encore. Et un jour, je suis reparti. A la recherche de mon tas de planches et de la caravelle.

     

     

     

     

             Je n’ai jamais trouvé ma barque. A sa place se tenait un immense navire, majestueux et imposant, au pavillon resplendissant. Une caravelle de géant. Son capitaine m’a tendu la main et m’a hissé sur le pont, malgré le poids de mes peurs, des erreurs, le poids de la douleur. C’était un de mes êtres d’encre et de couleurs. C’était lui, c’était sa main, une fois de plus. L’équipage était au complet autour de moi, vibrant de mille feux, puissant et rassurant. Je me suis senti si fier, si grand parmi-eux.  A l’instant où j’ai empoigné la barre, le capitaine m’a souri. Le monde était à nous. A créer, à découvrir, à réinventer. J’étais devenu la carte.

     

     
             Alors j’ai vogué, encore, encore et encore. J’ai traversé les sept océans, inlassablement. J’ai admiré les merveilles du plus grand château, volé jusqu’au Temple du Ciel. J’ai partagé des bancs d’université, un appartement aux murs tagués, des ruines couvertes de toiles d’araignées, des salles d’entraînement compliquées, un immense château aux tapisseries animées. J’ai vu le dragon embraser la cité, les anges tomber, les dieux échouer et chuter dans une explosion bleutée. J’ai vu des pages brûler, des pompiers se rebeller, les affiches hurler. J’ai suivi un étrange garçon à lunettes, couru à la suite du plus grand détective et chuté avec lui au cœur de la cascade.  J’ai plongé à mille lieues sous la mer, regretté la terre, redouté les profondeurs de l’enfer.

     

             Et j’ai aimé. Des êtres d’encre et de couleurs, aux yeux brillants de douleur, de courage, de peur. J’ai vu des mains se lier, des cœurs se déchirer, des corps s’écrouler. Alors je me suis dressé. J’ai rejoins mes êtres d’encre et de couleurs, mon équipage, et j’ai tenu bon, j’ai tenu front. A leurs côtés. Je leur ai donné ma plume, mon sang et mes doigts. Je les ai laissé se saisir de la barre, prendre les armes, perdre la vie, retrouver la foi, sombrer avec moi. Je les ai laissé diriger cette odyssée devenue mon souffle vital.

     

    Et je les ai aimés.

     


             Et puis un jour, je suis rentré.

     

    J’ai refusé d’effacer le sang sur mes mains, d’oublier l’amour qui ébranlait mon âme, de renoncer, d’abandonner. J’ai fait monter mes êtres d’encre et de couleurs directement dans mon cœur. J’ai retrouvé ma terre de feu et de cendres. J’ai combattu les tempêtes, les tornades et les visages grisâtres. Je me suis brûlé, je suis tombé, ils m’ont fait chuter. J’ai léché mes plaies comme un animal sauvage. Attendu parfois des heures leurs silhouettes dorées pour les laisser me ressusciter. J’ai saccagé mon corps pour garder mon âme intacte, pour les sauver, eux, de ma propre misère. Et les ombres ont continué leur manège. Elles ont pris le feu et marqué ma chair, pris les armes et détruit mes repères, pris leurs mots et lacéré mes pairs. Hors de l’océan, loin d’eux et de notre caravelle, je n’étais plus rien. Juste une figure grisâtre de plus.   

     

     
             Mais j’avais leurs yeux brillants dans mon cœur. Mon propre soleil, mon étoile, mes astres. Alors je les ai laissé frapper, huer, humilier. J’ai écris à l’encre rouge de mes larmes. Encore, encore et encore. J’ai déchiré ma peau à la pointe de ma plume, soufflé dans les cendres si fort qu’elles sont revenues me griffer le visage.

     

     

     

             Parce que ces ombres disent que je n’ai pas de pouvoir. Que je suis seul, anonyme et impuissant. Condamné à l’ignorance, la démence, la décadence. Elles chuchotent que je ne suis pas celui qui pourra les comprendre, les aider, les sauver. Elles susurrent malicieusement que mes êtres d’encre et de couleurs n’existent pas. Elles disent que je suis seul sur mon océan.  

     

     

             Mais je ne suis pas seul. Je suis cent. Mille, et plus encore. Je suis mes êtres d’encre et de couleurs, à jamais gravés dans mon cœur. Je suis, je n’ai plus. Je ne pourrai pas les perdre et ils ne pourront pas me les arracher.

     


             Alors que les visages de cendres parlent, murmurent et chuchotent entre eux. Ils se fourvoient entièrement. Nos êtres d’encre et de couleurs ne sont pas plus illusoires que le sont leurs masques de ciment. Parce que notre force est notre cœur, notre amour, notre passion. Notre ancre est l’encre de nos veines. Nos navires sont nos armes, nos voiles noires notre espoir, et l’horizon notre but. Nos pages blanches sont notre grand-voile, nos lignes serrées notre gouvernail, le vent notre muraille.

     

    Notre force, c’est l’Océan.

     

     

     

     

     


    Je ne suis pas seul.
    Nous sommes sans.
    Merci.

     

     
     
     
     
     
    Février 2015 - reprise juin 2016
     

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