• Ch16

    Ch16

     

    Chapitre 16

    L'enfant perdu

    [ Version illustrée disponible ici ]

     

    Ch16

     

    Du rouge. Du jaune, de l'orangé, du brun. De nouveau du rouge. Des couleurs qui défilent. Du doré, de l'ambre, du cuivre. Incandescence magique de nuances. Puis, enfin, du noir. Une tâche sombre, profonde, une cicatrice sur les murs. Comme une erreur sur les cloisons de ce château qui semblait avoir banni tout ce qui ne se rapportait pas aux flammes.


    Wïane soupira. Les arabesques vermeilles du papier peint suivirent le mouvement de son souffle, fuyant loin de cette respiration brulante. Elle les suivit des yeux, les regardant parcourir l'ensemble de la tapisserie. Il lui arrivait trop souvent d'être prise pour décors dans ce repaire.
    Les flammes qui dansaient là où auraient du se trouver ses pieds crissèrent contre les dalles éparses qui jonchaient le sol plus qu'elles ne le recouvraient.


    Etre une Primaire avait des avantages, mais elle devait avouer qu'après près de cinquante ans, la sensation de ses jambes commençait à lui manquer. 

    Elle s'arrêta devant une porte de fer forgé, fit glisser une flamme par la fente de la serrure et l'huis s'ouvrit, dévoilant une grande salle de liaison où baignait toujours la même ambiance dévorante de rouge. Entrant, elle s'attendit à être de nouveau épiée, mais il n'en fut rien. Mynocia semblait avoir arrêté de lui coller aux basques. Il y avait du progrès.
    - Wïane !


    Elle tourna la tête en direction du cri et rejoignit Siànan qui l'avait apostrophée. Arrivée à ses côtés, elle salua son frère d'un simple signe de tête, auquel il répondit à son tour, un petit sourire jouant sur ses lèvres. Elle le vit passer ses doigts dans son bouc, l'air très inspiré, et au moment où il allait parler, surement pour lui sortir encore une de ses blagues de mauvais goût auxquelles elle ne parvenait pas à rire, tous deux s'immobilisèrent. Une puissance écrasante venait d'entrer dans la pièce. Une force phénoménale, inexplicable, et terrifiante. Ils se retournèrent et s'inclinèrent, habitués à la présence de Combustor.
    - Enfin de retour, à ce que je vois, fit le Maître, arrivé à leur hauteur.


    Ashes, qui se tenait à ses côtés, regardait Wïane d'un air chaleureux et détendu. C'était si rare de voir cette femme exprimer des sentiments autres que la peur et la colère.
    - Mes excuses, maître. Mettre mon plan à exécution a été plus compliqué que prévu.
    Pour sûr, avec Mynocia qui l'avait engluée, et qui ne cherchait même pas à être discrète dans sa filature, elle avait pris davantage de précautions en glanant les informations.
    - Et j'ai une mauvaise nouvelle.

    Le silence tomba entre le quatuor et Combustor leur fit signe de le suivre dans un coin où les élémentaires circulaient moins. Cette conversation devait rester entre ses généraux et lui-même. La moindre fuite pourrait lui coûter la vie.


    - Parle, l'intima-t-il lorsqu'ils se furent suffisamment éloignés.
    - Comme je m'en doutais, « Black » est un élémentaire.
    Elle sentit Ashes à côté d'elle se crisper, et le regard de Combustor s'assombrir.
    - Quel est son élément ?
    - L'air.
    La nouvelle explosa comme une bombe. Ashes s'agrippa au bras de Wïane, cachant sa tête dans son cou, en quête d'une quelconque protection. Mais la primaire ne broncha pas et tenta de croiser le regard de son maître qui fixait Siànan.

    Siànan, pour une fois, était étrangement silencieux. Il semblait discuter avec le regard de Combustor comme s'il avait toujours été le seul à pouvoir le faire. Wïane allait répliquer de nouveau quand la main d'Ashes se glissa dans la sienne. Sa paume était brûlante et moite. Elle baissa le regard sur la femme dans ses bras et rencontra son regard or et carmin. Ses yeux étaient empreints d'une peur atroce, animale, et ses mains, ses genoux, ses bras tremblaient. Ses dents claquaient et elle semblait vouloir parler, mais, muette, elle ne pouvait rien dire. Les livres qu'elle tenait dans ses mains quelques minutes auparavant gisaient au sol, éparses.


    - Raccompagne-la, Wïane.

    L'ordre était direct et elle ne put qu'obéir et partir avec Ashes pour s'occuper de la crise de la jeune femme, laissant son frère seul avec son Maître.
    Siànan tourna le regard vers la forme frêle d'Ashes qui s'éloignait.
    - Le choc a du ramener des souvenirs trop violents, constata-il tristement.
    Le silence lui répondit et il suivit Combustor qui rentrait dans ses quartiers privés.
    L'Eau, l'Air et la Terre étaient donc tous trois réunis au quartier général de l'Empire Elfe. L'information était plus qu'intéressante.

     

    - Maître ?
    Pas qu'il s'inquiétait du manque de répartie de son souverain, il était habitué à n'obtenir une réponse qu'une fois sur trente, mais il aurait vraiment souhaité qu'il lui accorde son attention cette fois-ci.
    - Combien de fois vais-je devoir te répéter de ne pas m'appeler comme ça, Siànan ?
    - Comment dois-je vous nommer, dans ce cas ?
    Siànan n'était pas un élémentaire pour rien. Il aimait jouer avec le feu, tester les limites, les toucher du doigt, s'y frotter. Et comme il ne lui était jamais arrivé de se brûler, il continuait.
    - Appelle-moi par mon nom, c'est tout.

     

    Combustor, dos à son valet, retira son haut, semblant indifférent au regard de l'autre sur son corps. Le tissu qui recouvrait son visage tomba au sol dans un bruit mat et Siànan l'entendit souffler de soulagement quand il fut de nouveau à l'air libre.
    Le sourire de son valet s'agrandit quand son maître se retourna, lui faisant face sans son masque.
    Il était le seul. Le seul à qui Combustor accordait sa confiance.  L'un des rares à connaître la beauté des traits qui étaient cachés sous les voiles noirs. Et il savait. Il savait comprendre Combustor. Il savait qu'il était presque trop proche du souverain. Il connaissait plus de lui que quiconque d'autre. Cernait son caractère comme personne. Et l'autre le laissait faire, lui permettant de se tenir comme son égal dans l'intimité.

     
    Et il était ... Le seul. 
    Du moins le croyait-il.
     
     
     

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    Quartier général de l'Armée de Cristal.
     
    Black. Black était là. Assis sur le lit, se massant le crâne qu'il venait de cogner contre la table de chevet. Il leva son éternel regard perdu vers ses deux amis, toujours dans les bras l'un de l'autre.
    Le chef de guerre s'éloigna de Mynocia, laissant sa paume frôler sa main restée dans la sienne, et s'interdit de pleurer de joie. Il ne devait pas pleurer.

    Mais il ne put pas se retenir de se jeter littéralement sur le justicier, s'enterrant dans ses bras, surprenant Black à peine réveillé par la force de l'étreinte.  Mais il s'en fichait.
    Ce corps contre le sien. Cette odeur. Cette chaleur. Il voulait hurler de bonheur, crier la violence du soulagement qui l'avait secoué.

    Black ... Etait de retour. 
     
    Black, quant à lui, ne comprenait plus rien. Une horrible vague de douleur avait contracté le moindre de ses muscles jusqu'à épuisement, et quand il avait cru mourir, tout s'était soudain arrêté. Assommé par la violence de la force qui l'avait enserré, il avait même cru sentir Tom sur le point de l'embrasser. Une étrange mélodie s'était frayée un chemin à travers son demi rêve et il avait reconnu la voix si particulière de Mynocia. Et puis, soudainement, il avait réalisé. Il pouvait bouger. Ouvrant violemment les yeux, et aveuglé par une lumière qu'il ne connaissait plus, il s'était cogné contre la table de chevet.
     
    - T-Tom, tu m'étouffes ... Balbutia-t-il, la voix enrayée par un mois de mutisme.
    La tornade sombre qui s'était ruée sur lui l'empêchait presque de respirer tant l'homme le serrait fort.
    - Désolé ... Murmura Tom, toujours dans le t-shirt du jeune homme, l'air pas du tout désolé.
    Il finit par se reculer mais Black n'y prêta même plus attention. Son regard avait croisé celui de Mynocia.
    - Tom, s'il te plaît, tu veux bien aller annoncer aux soigneurs que notre belle au bois dormant à fini son somme ?

    Il acquiesça, lança au passage un clin d'œil à Mynocia qui lui fila un coup de coude, et les laissa seuls.
    Voir. Apercevoir. Discerner. La vue était un sens extraordinaire. Irremplaçable. Et sous ses yeux maltraités par la trop forte lumière de la lune, s'était peint pour lui le plus beau tableau qu'il lui eut été donné de voir.
    Sur le visage de Mynocia, sur ses traits si fins, sur ses lèvres ... Venait de se dessiner l'impensable. Un sourire. Et un éclat sincère dans ses yeux, pour une fois dénués de moquerie ou d'ironie.
    Elle souriait ...Pour lui.

    Alors, pour la première fois, il eut l'impression d'être tout ce qu'elle regardait, qu'elle pouvait lire en lui comme jamais et qu'elle n'en profiterait pas. Mynocia. Son nom était de partout.
    - Tu sais que j'me demande encore comment t'as pu pioncer si longtemps sans ton morsounet ? 
     
    Il n'y avait pas de moquerie dans sa voix. Et pour la première fois, Black fut sûr de ce qu'il sentit dans cette voix qui pouvait faire si mal. Ce ton, la douceur avec laquelle les mots avaient franchis ses lèvres ... De l'affection.

    Il ne releva pas et se rapprocha d'elle, notant au passage dans un coin de sa tête qu'elle ne portait pas de talons et qu'elle ne le dépassait que d'une dizaine de centimètres.  Ses cheveux violets étaient tressés en une longue natte qui tombait sur une épaule, et elle était habillée simplement d'un pull sur un jean sombre.
    Il n'y avait aucun contact physique. Et pourtant, il la sentait plus que jamais. Le temps semblait arrêté. Il n'y avait plus rien. Plus qu'eux. Que Black et Mynocia. Les liés.
     
    Elle. Et lui.
     
    Néanmoins conscient qu'il brisait l'intimité de leurs regards, Black l'attira contre lui, se fichant éperdument de l'entendre soupirer quand elle fut prise dans l'étreinte.

    -Mais qu'est-ce que vous avez tous ce soir ? C'est écrit « j'aime les câlins » sur ma gueule ou quoi ?
    Black rit dans son cou. Oh non, elle était simplement trop belle pour son propre bien...
    - Oula ! Je te préférais muet !
    Pardon ? Il parlait tout haut ?
    - Mais t'es vraiment con ou tu fais exprès ? Je t'entends, idiot ! Et tu pourrais te taire, si c'est pour sortir de telles niaiseries, franchement ...

    ... Bizarre. Il était sûr de ne pas avoir parlé.
     
    Oubliant ce passage, il se serra un peu plus contre elle, ce qui la fit râler de plus belle. Il se sentait si bien, mais en même temps ... Terriblement mal.

    - Je suis désolé.
    Cela cassa net le flot de sermons de la guerrière. Il serra les dents, refusant de se laisser aller aux larmes.
    - Mais de quoi tu t'excuses, encore ?!

    Le ton s'était radouci mais il était certain que son sourcil gauche avait tiqué.
    - Je ... Ne fais jamais ce qu'il faudrait, je te déçois constamment et ... AÏEUH !
    Il sursauta, choqué. Elle venait ... Elle ne venait tout de même pas de lui pincer les fesses ?!
     
    - T'en as pas marre de déblatérer des conneries pareilles ? Tu es comme tu es, c'est tout, et ce n'est pas parce que je t'emmerde constamment que tu me déçois, espèce d'imbécile.
    A peine remis du choc psychologique qu'avait provoqué le fait qu'elle lui pince les fesses (avec les ongles, en plus !), Black ne sut quoi répondre à ces mots. Il était perdu. Le détestait-elle ?
    Ils restèrent ainsi, l'un à l'autre, quelques instants, jusqu'à ce que la voix de la guerrière brise le silence.

    - Ne ... Change pas.
    C'était un murmure. A peine audible.
    Il se décolla légèrement d'elle, lui faisant face de nouveau, plongeant dans cet abysse turquoise qui ne demandait qu'à le happer de nouveau.

    Il voulait ravir ses lèvres.
    Il se rapprocha, fermant les yeux et comptant l'embrasser, mais un doigt se posa contre ses lèvres et recula son visage.
    - T'emballes pas non plus Blacky-bear, c'est pas parce que tu m'as prise par surprise une fois qu'il faut te croire tout permis.
     
     
     

    Ch16

     
    Aile droite du château, un donjon isolé.
     
     
     
    Tom tenta de s'accrocher aux briques, de trouver un appui sur le mur avec ses pieds, mais c'était inutile. Les briques suintaient, glissaient sous ses semelles déjà trempées. Il pleuvait à verse dehors, et en rentrant à ses quartiers, il avait aperçu la silhouette désormais familière de Staclawitskih à l'angle de mur.

    Il n'avait pas cherché à s'échapper. Il savait, pour l'avoir essayé, que c'était inutile de fuir les pulsions de l'homme, voire même dangereux. Alors il avait attendu, tête baissée, que son général n'arrive à sa hauteur.
    Il grimaça en entendant ses chaussures couiner sur les dalles. Stac l'avait tiré jusque dans le même donjon froid que la dernière fois, et l'avait attaché au plafond par une chaine. Il n'avait pas émis la moindre protestation. Sa volonté avait déserté depuis bien longtemps et, fataliste, il se laissait aller dans ces ténèbres qui semblaient être ce qui s'appelait le destin.

    La chaine cliqueta. Il fut projeté contre le mur, serrant les dents pour trouver la force de supporter la douleur sans crier. Satisfaire Stac en hurlant était bien la dernière chose qu'il souhaitait faire.
    .
    Alors, c'était ça, sa vie ? Sa pitoyable existence ? Ca ne rimait ... Strictement à rien. Il n'était rien. Rien qu'un pauvre orphelin pris de pitié par la Reine, qui tentait tant bien que mal de cacher son sang, et de diriger une armée ... C'était inutile. Il n'était qu'un pantin. Un légume. Un vulgaire chien entre les mains de Stac. C'était ça. Il était une catin.

    Il avait l'impression que cette histoire n'aurait de fin que lorsqu'il lui serait enfin accordé de mourir.
    Se suicider ? Il y avait pensé. Et sérieusement.

    Mais ... Cela aurait blessé Mynocia et Black, alors il avait décrété qu'il fallait vivre.
    Continuer d'avancer en regardant l'être qu'il aimait nourrir des sentiments de plus en plus irrationnels envers celle qui pourrait être sa « meilleure amie ». Le tout en subissant l'assaut animal de Stac ...
    Mais bon, il aimait Black et Black l'appréciait. Alors .... Il allait vivre.
     
    Mais que n'aurait-il pas donné, pour être dans ses bras rien qu'une fois de plus ? Pour un baiser, un toucher, un regard, même furtif ? Et il s'en voulait, atrocement. Il en voulait à son imagination et à ses rêves, dans lesquels Black le sauvait de l'emprise de Stac, où il était seul à recevoir son regard ; à sentir ses mains sur son corps et ses lèvres sous les siennes ... Il ne pouvait pas désirer Black de la sorte ! C'était malsain, et il se sentait coupable envers Mynocia.

    Et pourtant. Pourtant. L'amour qu'il ressentait envers le justicier était si fort ... Trop, peut être.
    Resté concentré sur les traits de Black pour oublier la douleur, il ne put se retenir de souffler en sentant des mains parcourir ses hanches nues.
     - Black ...
    Le mouvement de hanche rageur de Stac qui suivit le projeta contre une pierre qui dépassait du mur et qui lui frappa violemment l'estomac. Il cracha du sang, déchiré. Le liquide glissa sur sa peau laiteuse, se perdant sur son ventre, se logeant dans son nombril. Il frissonna. De dégout et de froid. Son sang était bouillant et l'air gelé.

    A peine s'était-il remit du coup qu'un suivant lui entailla l'épaule. L'autre, une pointe de ses flèches à la main, venait de lui lacérer la clavicule.  Un autre coup suivit. Puis encore un. Encore. Encore. Il n'avait ... Même plus mal.

    -Pourquoi ?
    Son souffle déjà saccadé se bloqua un instant. Il voulut tourner la tête vers Stac mais il ne put bouger, immobilisé. La voix de l'elfe tremblait. Et alors, il les sentit. Les goutes bouillantes qui tombaient dans son dos, là où la tête de Stac s'était nichée. Des larmes. Il ... Pleurait ?
    - Pourquoi ce Black ? Qu'a-t-il ? De plus ... Que moi ?

    Un profond sanglot suivit et il enroula ses bras autour du corps nu de Tom qui sentit son cœur se déchirer. Il venait de ressentir, peut être parce que l'homme était toujours en lui, toute la douleur que portaient ces mots. Alors le chef de guerre laissa son général le toucher entièrement, emprisonnant ses mains dans les siennes, murmurant qu'il était désolé. Incapable de lui en vouloir d'aimer. De l'aimer lui qui en aimait un autre.
     
    Les sanglots de l'elfe résonnèrent un instant dans le vieux donjon, avant de se tarir doucement. Sa voix s'éleva à sa suite.

    - Faut-il que ce Black meure pour qu'enfin ...
    Stac ne put finir sa phrase. Tom, paniqué par ce que sous entendaient les mots qu'il venait d'entendre, s'était débattu dans tous les sens, cherchant à frapper l'autre de ses pieds, oubliant un instant qu'il était suspendu au crochet du plafond.
     
    Non ! Tout, sauf ça ! Qu'il prenne son corps, sa virginité, son cœur, son âme, n'importe quoi, mais pas la vie de Black !
    Il crut s'étouffer avec la peur qui lui serrait les poumons.
    Et alors, tout ce passa horriblement vite.
    Il voulut invoquer son élément par réflexe.

    La Terre trembla. Il se sentit entrer en osmose avec elle.
    Et toute sa puissance passa en Stac par leurs corps unis.
    L'elfe, inconscient qu'il portait en lui pour un instant les pouvoirs du chef de guerre, lui asséna un violent coup de hanche.

    Il ne put retenir un cri.
    Sa vue devint blanche.
    Il y avait ...
    Les dalles sous ses yeux. Les briques trempées. Son sang qui coulait par terre.
    Tout se flouta. Il sombra, inconscient.
     
     
     

    Ch16

     
     
    Deux jours plus tard.
     
     
     
    - Tu ... Quoi ?!
    Mynocia s'arrêta net au beau milieu du couloir, et Black qui avait continué d'avancer, se tourna pour lui faire face.
    Il venait d'être enfin autorisé à quitter la petite chambre dans laquelle il avait été alité près d'un mois. Les soigneurs avaient tenu à le surveiller une nuit de plus pour s'assurer de son état. Et enfin, en début d'après midi, Mynocia était venue « récupérer sa pucelle ». Il n'avait même pas répliqué, trop content d'être libéré.
    Il avait de lui-même amorcé la discussion sur le chemin et venait de révéler –accidentellement- à la jeune femme qu'il l'entendait pendant son coma. Ce sur quoi elle avait apparemment ... Bloqué.
     
    - Tu entendais et voyais tout ce qui ce passait autour de toi ?
    - Pas vraiment... J'entendais et je sentais, mais je ne pouvais ni voir ni bouger, précisa-t-il, légèrement confus. Elle savait qu'il avait TOUT entendu et elle ne réagissait pas ?
    - Bizarre, conclut-elle finalement en reprenant sa marche.
    Quoi « bizarre » ?! C'était tout ? Et tout ce qu'elle lui avait indirectement révélé, alors ? Ca comptait pour du beurre ? Ah, non ! C'était trop facile !

    - Mynocia.
    Elle se retourna, l'air toujours aussi désintéressé, et esquiva un mouvement de tête le poing de Black qui allait lui atterrir dans la figure.
    - Je peux savoir à quoi tu joues ?
    Le ton était froid, le regard perçant et le visage fermé. Comme d'habitude.
    - A quoi je joue ?! releva Black, sentant la colère pointer le bout de son nez. MAIS TU COMPTAIS ME LE DIRE QUAND, PUTAIN ?

    Il tira ses cheveux en arrière un instant, dégageant son front, exposant le signe.
    - POURQUOI FAUT –IL TOUJOURS QUE TU ME CACHES CE QUI EST IMPORTANT ? JE NE SUIS PAS ASSEZ INTELLIGENT POUR TOI ?
    Il n'en pouvait plus.

    - J'en ai marre, Mynocia... Marre de toi et de ta façon de me dénigrer comme si j'étais une verrue sur ton pied... J'ai rien demandé de tout ça, moi !
    Il eut à peine le temps de se remettre de ses émotions que la guerrière l'avait déjà plaqué contre le mur.
    - Tu vas te calmer maintenant, ok ?

    Son regard ancré dans le sien le déstabilisa comme jamais. Elle ne lui avait jamais parue aussi intimidante. Mais il tint bon, soutenant ce turquoise, tentant tant bien que mal d'ignorer la proximité indécente de leurs deux corps collés l'un à l'autre.

    - Mais pourquoi tu ne m'as rien dis ? Tu savais depuis tout ce temps que je ... Que je suis un élémentaire ! Tu m'as balancé dans cette foutue guerre alors que je n'y capte rien ! Regarde, Mynocia ! Regarde où j'en suis ! J'ai tout perdu ! Et toi, t'es tout ce qu'il me ...
    Il ne finit pas sa phrase.
     
    Mynocia avait trouvé le seul moyen qui lui paraissait utile pour lui clouer le bec.  Elle ne le laisserait pas lui dire qu'elle était tout ce qu'il avait. Elle ne voulait pas entendre sa défaite. Alors, elle avait fait la première chose qui lui était passée par la tête. Elle l'avait embrassé.

    Et Black tremblait. Tremblait dans ses bras alors qu'il n'osait même plus bouger, comme paralysé par le baiser. C'était ... Mignon. Enfin, elle le sentit passer ses bras autour de sa taille et se rapprocher d'elle.
    Il pleurait. Comment elle le savait, elle n'en avait aucune idée. Elle le sentait.

    Il se recula d'elle et sa tête tomba sur son épaule. Les larmes étaient sorties toutes seules. Il ne savait même plus pourquoi. Pourquoi il avait essayé de la frapper, pourquoi il lui en avait voulu.
    Il voulait juste ... Rester dans ses bras. La brûlure de ses lèvres qui avaient touché les siennes lui paraissait si forte, qu'il eut envie de l'embrasser à nouveau.

    - Tu pourras me le rendre, ce foulard ?
    Il rougit brusquement en réalisant qu'il avait machinalement enroulé le tissu autour de ses épaules le matin même.
    Il la repoussa, lui balança l'écharpe à la figure et voulut partir bouder, mais elle l'attrapa par le poignet.
    - Attend, fit-elle, fixant un point derrière lui, il y a quelque chose là-bas.
     
        Il se tourna au ton trop sérieux et suivit son regard vers l'orée de la forêt. Effectivement, une forme noire gisait au sol, inerte.
    - Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
    - On dirait un animal.

    Black plissa des yeux, tentant de distinguer les contours exacts de la forme. Il avait beau avoir une bonne vue, ils étaient trop loin.
    - On va voir, décréta Mynocia en l'entrainant derrière elle, le tirant par le poignet.
    .
    Ils sortirent du château et firent le tour par l'intérieur de la forêt qu'ils traversèrent en diagonale.
    - Ca doit être derrière cette butte, dit Black en grimpant sur le monticule, trainant Mynocia derrière lui par le poignet qu'elle n'avait pas lâché.

    Ils écarquillèrent les yeux. La chose qu'ils avaient prise pour un animal était en fait un enfant elfe, inconscient, qui semblait être tombé dans la pente et s'être blessé.
    Le justicier se précipita à ses côtés et attrapa le petit corps dans ses bras. Il soupira de soulagement. Il respirait.

    - Il faut l'amener au château !
    Mynocia acquiesça, et suivit le jeune homme jusqu'au QG.
    - Et voilà ! S'exclama le soigneur qui venait de bander la cuisse gauche de l'enfant qui avait repris connaissance depuis quelques minutes. L'homme félicita les liés de l'avoir ramené, puis les laissa seuls avec le petit.

    - Ca va mieux ? Tu avais l'air vraiment mal en point, fit Black, essayant de capturer le regard du petit qui fixait obstinément ses orteils. 
    - Merci monsieur.
    - Appelle-moi Black.

    L'appellation lui avait donné l'impression d'être aussi vieux que Mynocia. L'enfant releva la tête et lui lança un petit sourire timide, que le jeune homme lui rendit franchement, tendant sa main pour ébouriffer gentiment les mèches brunes.

    - Comment est-ce que tu t'appelles ?
    - Yael, murmura le petit, un peu plus confiant.
     - Et quel âge tu as, Yael ?
    Il tendit ses doigts devant lui, comptant à l'envers puis à l'endroit, récitant les chiffres jusqu'à arriver à six.
    - Six ans ! Déclara-t-il, fier de son calcul.
    - Eh bien enchanté ! Moi c'est Black et la chose violette derrière, c'est Mynocia !

     Mynocia ne releva pas le petit surnom. Les bras croisés, plantée sur une chaise, elle était impressionnée par la vitesse à laquelle Black avait mis l'enfant en confiance. Pourtant, quelque chose chez ce gosse lui était familier, mais elle était incapable de cerner quoi.

    - Bon, Yael, Blacky, et si on sortait de ce trou à rat ?  Proposa-t-elle, se relevant de la chaise, s'attirant le regard enthousiaste des deux garçons. Elle commençait à en avoir marre du personnel médical, et un peu d'air frais ne leur ferait pas de mal.

    Black aida le petit à descendre du lit et lui prit la main, vérifiant au passage que le bandage était bien en place et que l'elfe pouvait marcher.
     
           Non, elle n'était pas attendrie.
    Bon, peut être un peu. Il fallait avouer que Black était adorable, à jouer comme il le faisait avec Yael.
    Le petit trio s'était installé devant le château, dans les petits jardins, et elle regardait le jeune homme apprendre à l'enfant à siffler avec une herbe.

    Beaucoup de tiges, de feuilles coupées, de « prrrrt » et de fou-rires plus tard, l'elfe arriva –enfin- à émettre un son qui pouvait s'apparenter, avec un peu d'imagination, à un sifflement, et Black, tout content, souffla dans la feuille avec lui.

    La scène lui tira un sourire. Elle ne savait pas que le justicier avait une telle patience avec les enfants.
    Par contre, restait à savoir lequel des deux était plus gamin que l'autre ...
    - Blacky ! Yael ! Venez là !

    Elle s'était éclipsée un instant en entendant les cloches du château sonner quinze heures, et était partie chercher de quoi grignoter aux deux garçons. Quand elle était revenue, Yael n'était plus qu'une trainée verte que Black faisait tourner autour de lui.

    Elle savait que la tendre innocence et la naïveté enfantine du petit elfe détendaient le Justicier Rouge qui s'accordait enfin des moments de calme et de détente.
    Toutefois, elle avait l'impression de connaître les yeux sombres de Yael. C'était frustrant.
    - Dis-moi, qu'est-ce que tu faisais seul dans cette forêt ? Pourquoi tes parents n'étaient-ils pas avec toi ? Demanda Mynocia en coupant une nouvelle part de gâteau pour les deux morfales face à elle.

    Le regard du petit s'assombrit, et elle se demanda, un peu déroutée, si elle avait mis le doigt sur un point sensible.
    - Maman est morte il y a trois ans, et papa travaille tout le temps, alors je vis avec Jhil.
    Black laissa échapper un « oh » désolé. Le petit n'avait pas l'air de mener une vie facile.
    - Je jouais dans la forêt et j'ai dérapé contre un caillou. Quand je me suis réveillé, vous étiez là !
    Mynocia lui sourit, lui tendant une autre part de gâteau qu'il accepta d'un air gourmand, en lâchant un petit « merci » à peine compréhensible, la bouche pleine de chocolat.
     
     
    Black se sentait bêtement heureux. Ce petit garçon était adorable, et le temps qu'il avait passé avec lui l'avait mis de bonne humeur. C'était idiot mais, en les voyants assis, tous trois, autour d'une part de gâteau, il avait pensé que c'était la vision qu'il avait ... D'une famille.
    Le mot n'avait pas quitté son esprit depuis lors, réveillant en lui le désir de mener une vie calme et paisible aux côtés de ceux qu'il aimait. Alors, être aux côtés de Mynocia, la femme qu'il aimait, avec Yael ... C'était magique.

    Et il voulait y croire. Croire à un futur heureux pour lui après la guerre.
    Pour eux. Il souhaitait plus que tout inclure Mynocia dans son bonheur.
    L'après midi toucha à sa fin bien trop vite et quand la nuit tomba, les liés durent raccompagner Yael qu'ils confièrent aux mains de Jhil, sa nourrice. La jeune femme s'était fait un sang d'encre toute la journée et Black s'excusa de ne pas avoir pensé à la prévenir. L'elfe avait déjà à sa charge une petite dizaine d'orphelins ...

    Avant qu'ils ne partent, le petit garçon les serra tous les deux dans ses bras et leur fit promettre de revenir jouer avec lui.
    Black lui fit un signe de la main, glissant discrètement l'autre dans celle de Mynocia qui soupira mais le laissa faire. Ils traversèrent de nouveau la forêt, comptant cette fois ci réintégrer leurs appartements pour une bonne nuit de sommeil.
     
    Cependant, alors qu'ils rejoignaient leurs quartiers après le diner, Ream débaroula en furie dans le couloir, faisant sursauter Black qui se planqua derrière Mynocia.
    - Qu'est-ce qu'il se passe, Ream ? Questionna Mynocia en dégageant le jeune homme de son épaule.
    L'elfe prit une grande inspiration, semblant infiniment trop sérieux.
    - Vous êtes convoqués par Leïnae, tous les deux. C'est urgent !
     
     
     
     

    Ch16

     
    Fin du chapitre 16
     
     

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