• Ch18

    Ch18

    Chapitre 18

    Le Rhëeh

     

    [ Version illustrée disponible ici ]

     

    Ch18

       Black poussa Tom à l'intérieur de la pièce, prenant soin de refermer la porte derrière-eux une fois qu'ils furent entrés. Clia les attendait, en chemise de nuit, assise sur une petite banquette, les invitant à la rejoindre. Les deux hommes se faufilèrent dans la pièce, slalomant entre la végétation et les livres qui la parsemaient, prenant place dans le sofa quand Leïnae apparût d'entre deux bibliothèques. Lançant un rapide regard à Black, elle salua sa souveraine d'un mouvement de tête et resta à sa gauche, appuyée contre l'accoudoir. Le jeune homme se demanda un instant si elle avait déjà fait part à la Reine de la situation. Chose qui leur faciliterait grandement la tâche, au vu de l'état d'angoisse de Tom ... Il lui jeta un regard en biais et découvrit des traits tirés, fatigués, et un regard vermillon qui fuyait obstinément le sien, perdu dans les rouages du vieux carillon devant eux.

     

    « -Tu es enfin venu me voir. »
    La voix grave de la souveraine perça le silence inconfortable qui s'était installé, laissant planer dans l'air le reproche évident. Tom releva la tête des mécaniques compliquées de l'horloge, et se tourna vers Leïnae, mais Black fut plus rapide.
    «- Avez-vous ... commença-t-il, s'interrompant quand la voyante hocha la tête négativement.
    - Je n'ai pas besoin de don pour sentir la douleur de mon fils, Tom. »
    Il baissa de nouveau les yeux, penaud, cherchant à tout prix à disparaître entre les planches du parquet sous ses pieds, priant pour que quelque chose le sauve de cette ô combien gênante situation. Qu'il avait été idiot de se croire capable de dissimuler son état. Sa mère adoptive ne le connaissait que trop bien.
    « - Explique-moi à présent. Qu'est-il advenu de toi pour que tu te retrouves dans cet état ? »
     
    Des images lui revinrent en tête et il sentit le sang lui monter aux joues. Son souffle se couper. Il ne pouvait pas dire ça. C'était impossible. Il n'avait pas les mots, les termes, la distance pour nommer ses maux. Donner un nom à cet acte qui avait manqué de détruire sa vie. C'était court, pourtant, quatre lettres. Mais infiniment trop long.

    La main de Black se posa sur la sienne. Chaude. Douce. Emplie d'un réconfort bienvenu. Il inspira profondément, tentant de se donner le courage de lancer ce mot si traître qui refusait de passer ses lèvres.
    « - Je suis ... Enfin j'ai été ... On m'a ... S.Stac a ... »

    Qu'il haïssait cette voix si faiblarde qui tremblait, et ces fichues cordes vocales qui lui interdisaient de s'humilier encore davantage. Black serra plus fort. Il se sentait virer à l'écrevisse. Clia intervint à son tour, comprenant que le sujet devait être plus que très difficile à aborder s'il se mettait dans un tel état.
    « - Calme-toi. Prend ton temps. Que s'est-il passé avec le général ? »

    Son conseil n'eut aucun effet et Black sentit une once de panique pointer son nez. Le chef de guerre, aussi rouge que ses cheveux la seconde d'avant, était devenu plus pâle qu'un mort, et ses yeux s'étaient voilés. Revivait-il des scènes ?

    « - Tom. Eh ... Reste avec nous ... C'est fini, tout ça ... tenta à son tour le justicier, comprenant que son ami était au bord de la crise. »
    Il tira doucement sur leurs doigts joints et saisit Tom dans ses bras.
     
    Tant pis pour les regards de Clia et Leïnae braqués sur eux. Son ami avait besoin de soutien, et c'était sa priorité. Le corps frêle du jeune homme se convulsait à présent contre le sien, et c'est d'instinct qu'il saisit ses doigts en fusion d'âme. Il sentit avec effroi se déverser en lui un torrent de doutes, de peur, de honte et de regret. Après tout, c'était la première fois qu'il s'unissait ainsi seul à seul avec Tom ...

    C'était désarmant et presque effrayant, d'être si violemment confronté aux sentiments de l'autre.
    « - Black ... »

    A l'instant où le souffle passa la barrière de ses lèvres, le justicier sentit se déverser en lui quelque chose de si fort qu'il crût en pleurer. C'était chaud, doux. Et, enfin, il reconnût ce sentiment comme l'amour que lui portait Tom. Il le regarda, un peu choqué. Etait-il amoureux de lui à ce point-là ?
    Il passa les doigts dans les cheveux corbeau à l'instant même où la voix d'outre-tombe de Leïnae perçait le silence.

    « - Ce jeune homme a subit,  à répétitions et durant plusieurs mois consécutifs, les assauts violents et sexuels du général Staclawitskih. »
    Le souffle haché qu'il entendait contre son oreille se saccada brutalement et il sentit Tom se raidir dans ses bras, camouflant son visage au creux de son cou. Relevant la tête, le justicier captura le regard de la Reine, s'attendant à y trouver choc et étonnement. Mais il n'en fut rien.  Ses pupilles brillaient d'une lueur calme et douce.

    « - C'était donc ça. »
    Elle se leva à son tour, et s'agenouilla devant son fils.
    « - Relève la tête. Personne ici ne te jugera. »
    Tom se détacha de Black, plongeant son regard dans celui de celle qui l'avait élevé comme son propre fils alors qu'il ne méritait que la mort.

    « Mère ... »
    Elle lui envoya un petit sourire, l'un des rares que Black voyait chez la Reine, empli d'amour et de tendresse, que seule une mère sait offrir à ses enfants. Le jeune homme se laissa tomber contre elle, laissant sa présence maternelle le réconforter.

    Leïnae et Black observèrent la scène sans mot dire, chacun perdu dans ses pensées. Quelques instants plus tard, Clia s'écarta et retourna s'asseoir en face d'eux, prenant néanmoins le temps de replacer une mèche noire derrière son oreille.
     
    « - Cependant ... Une chose m'intrigue. Staclawitskih a beau être plus fort que toi, tu aurais pu le repousser si vraiment tu l'avais voulu. Je sais que tu répugnes à te servir dela Terre, mais cet élément ne fait qu'un avec toi, et ton sang ne devrait pas couler si facilement. Pourquoi ne pas l'avoir fait ? »
    Tom prit une seconde grande inspiration par les narines, se détachant complètement de Black qui avait laissé sa main dans la sienne.

    « - La première fois, j'étais sans défense. Et puis, quand il a recommencé, je me suis senti comme incapable de réagir ... Peut être que je ne voulais pas y croire, que je me suis senti comme dans un autre monde. J'avais encore de l'affection pour lui. Et quand Black est tombé dans le coma, j'ai pensé naïvement que la douleur pourrait me faire oublier ...Mais j'avais tort. Plus le temps passait, plus j'avais peur de moi, de Stac et des représailles possibles si je le dénonçais ... Il est un membre infiniment précieux pour l'Armée de Cristal, et la mort de sa femme il y a trois ans lui a fait perdre les pédales ... Quand j'ai appris ... Qu'il était amoureux de moi, je ne parvenais plus à le blâmer ... » 
     
    Black n'en croyait pas ses oreilles. Tom rejetait la faute sur lui. Il n'en voulait plus à Stac. C'était impossible, incommensurable ! Cet enfoiré l'avait presque tué ! Alors comment, et par quel miracle ou empoisonnement (il ne voyait que ça), était-il encore capable de le prendre en pitié ? C'était insensé ...
    « -Nous ne pouvons le laisser impuni, Tom, je suppose que tu en es conscient. Il sera exécuté demain à la première heu... 
    - NON ! »
    Le cri de Tom les fit sursauter tous trois. Black le regarda l'air incrédule, Clia ramassa son verre qui lui avait échappé des mains et Leïnae partit s'asseoir dans le fauteuil à l'arrière.
    « - Pardon ? »
     
    Le Chef de Guerre se rassit, plantant son regard déterminé dans celui de la Reine.
    « - Cet homme est un père, vous savez. Et nous ne pouvons nous permettre, en ces temps de guerre, de sacrifier un soldat du rang de Stac. Qu'importe le mal qu'il ait pu me faire, épargnez-le ... Mais éloignez-le de moi, s'il vous plaît. 

    - Mais tu as perdu la tête !? Intervint Black, les yeux en soucoupes, cet homme t'a violé ! Il a manqué de te tuer ! Et c'est toi qui demande à ce qu'il soit gracié !? C'est insensé, Tom ! Il faut qu'il paie ! »
    L'azur et le carmin se soudèrent un instant, fouillant l'intérieur de l'autre. Mais le jeune homme empli de doutes et de regret avait disparu, et il ne put rien voir d'autre que la carrure forte et fière d'un meneur de troupes à travers le regard rouge sang. Clia reprit la parole, brisant l'échange des deux hommes. 
    « -Soit, j'accepte ta requête, et lui laisse la vie sauve. En revanche, il sera déchu de tous ses privilèges en tant que général et logera dans la forêt voisine avec le Peuple, comme simple soldat. Cela te convient-il ? 
    - Merci, Mère. »

    Clia lui envoya un sourire, et se pencha au dessus du sofa pour lui caresser la joue.
    « - Mais la prochaine fois que quelque chose ne va pas, viens m'en parler. Ou confies-toi à Myn' ou ce jeune homme, tous deux seront-là pour toi, d'accord ? Tu sais que je ... »
    Deux coups brefs frappés à la porte la coupèrent momentanément. La voix de Mynocia résonna à travers l'huis de métal.
     
    « - Altesse, c'est moi. Je vous amène le général Staclawitskih. »
     
    Clia lui ordonna d'entrer, et la porte s'ouvrit sur une Mynocia au visage encore plus fermé qu'à l'ordinaire. Black, qui avait suivi l'entrée de la guerrière, remarqua que le général ne suivait pas.

    « - Tu entres ou t'as besoin d'aide ?! S'énerva la jeune femme en constatant qu'elle était seule à s'être avancée dans le petit salon aux couleurs mordorées. Stac suivit, et tous comprirent que quelque chose clochait. Tête baissée, les yeux rougis comme d'avoir trop pleuré, sa lèvre inférieure était fendue en deux et une marque de coup déformait ses traits.

    - Mynocia ... Réprimanda la Reine, comprenant que les explications entre l'Elfe et l'Elémentaire avaient du être houleuses et parsemées des coups de rage de la jeune femme. Elle avait toujours été attachée à Tom plus que de raison ... A l'instant où Black, ne supportant plus la présence de Stac dans la pièce, allait se lever pour venger Tom à son tour à grand coup de poing, les jambes du général cédèrent et il tomba à genoux sur le plancher. Rampant à quatre pattes sur le bois, il attrapa la main de Tom qui eut un violent mouvement de recul mais le laissa faire. Avec Mynocia, Black, Leïnae et Clia dans la même pièce, il ne pouvait rien lui arriver.

    « - Monsieur je ... Je suis tellement désolé ... Je ne voulais pas ... »
    Sa voix mourût entre deux sanglots et il enserra la main de Tom, tête baissée, à genoux devant son chef.
    Mynocia retint Black d'un mouvement de bras, l'empêchant d'intervenir et de prendre Stac pour un ballon de football.
    «  - Je vous aime. »

    Tom ne répondit pas, fixant l'elfe d'un regard indéchiffrable. Infiniment fier. Et le justicier ne put s'empêcher de penser qu'ainsi, détruit, humilié et pourtant si droit et noble, il était magnifique.
    « - Je vous aurais donné ma vie ... Mais il vous a volé à moi ! 
    - Cela suffit. Allez-vous-en. »

    Le ton était froid, cassant et sans appel. Stac lui lança un regard déchiré, mais c'était trop tard. Clia s'était levée. Mynocia lui ordonna de s'éloigner de l'élémentaire, et Black entendit clairement l'elfe lui murmurer ;
     
    « Tu me le payeras, Black Anderson, sois-en assuré. »

     « -Bien, si aucun de vous n'a d'objection, je propose que nous réglions cette histoire de suite, fit Clia en sortant de ses quartiers, entrainant Stac et Mynocia qui le suivait de près. Tom suivit, un peu en retrait. Quand Black voulut sortir à son tour, il trébucha sur un livre resté à terre et heurta accidentellement Leïnae en face de lui.

    L'effet fut immédiat ; tout le décor du salon de la Reine disparût, sitôt remplacé par le visage souriant d'une jeune femme aux cheveux bleus. La seconde d'après, plus rien.
    Black se tourna vers la voyante. C'était quoi ce délire ?
    « - Suis-moi, Black, si tu veux lever ce voile. »

    Et elle disparût dans le couloir, à l'opposé de la direction dans laquelle la petite troupe avait filé.
    Presque inconscient de ce qu'il faisait, il avait suivi la millénaire jusque dans ses appartements, confiant à Mynocia le soin de veiller sur Tom.

    « Qui es-tu, jeune homme ? 
    - Je vous demande pardon ? »

    Black sortit brusquement de ses pensées, se re-concentrant sur le visage de Leïnae face à lui. Qu'est-ce que c'était que cette question farfelue encore ?
    « - Qui es-tu, et d'où viens-tu ? Pourquoi le sang qui coule dans tes veines t'était-il inconnu ? Black Anderson, es-tu sûr d'être celui que l'on a forcé à devenir ? »

    Le justicier resta immobile, prit au dépourvu. Il ... n'avait plus de famille, ne savait pas d'où lui venait ce sang d'élémentaire, ni pourquoi ses parents n'avaient jamais été à ses côtés. Savait-il seulement lui-même qui il était ?

    La voyante captura son regard, et s'avança vers lui. Sans prévenir, elle saisit brusquement sa main entre ses doigts, et tout le décor autour de lui se transforma de nouveau.
     
     

    Ch18

     
     
     « - NYL ! »
     
     
    Un château. Grand, orthogonal, construit de briques couleur corail. De petits jardins s'étalaient somptueusement au centre de la bâtisse, tournant autour des tourelles par de petits sentiers fleuris. Une jeune femme sortit brusquement de l'une des pièces, faisant claquer la porte derrière elle. Elle parcourut les jardins d'un pas rageur, sa longue jupe flottant derrière elle au rythme de ses foulées.

    « - NYL RHEEGEN ! »

    Elle se tourna vers l'homme qui l'avait suivie.
    Un elfe. Peau très pâle, signe de son âge avancé, des yeux noisettes et en amande, des cheveux d'un brun clair tombant jusque sur ses hanches. Un visage beau, fin, masculin et sur lequel dégringolaient de fines striures vertes, signe de son appartenance à la famille royale de l'Empire.

    « - Lâche-moi, Jhi-laim. »

     La dénommée Nyl se détourna de l'autre Elfe, reprenant sa marche d'un air buté comme s'il ne l'avait jamais interrompue. Cet homme était le fils de Clia, et elle avait beau bien s'entendre avec lui, il était résolument trop pointilleux sur les règles de politesse. Accélérant le pas, elle sema le prince en quatrième vitesse, partant se réfugier dans un coin reclus des jardins. Accédant enfin au calme et à la tranquillité.  Elle soupira bruyamment, s'affaissant aux abords du petit lac, laissant son regard se perdre dans son reflet. Cette apparence singulière qui lui causait tant de problèmes ...

    Brune de nature, elle avait harcelé Leïnae pendant des mois pour qu'elle lui colore les cheveux en bleu pour les assortir avec ses yeux d'un azur profond. En soit, ni ses yeux ni ses cheveux n'étaient le cœur du problème ... Mais ses oreilles et sa peau tannée en étaient le nœud.

    Née d'un père humain et d'une mère elfe, le mélange qu'elle offrait en effrayait plus d'un. Et ses cheveux bleus n'arrangeaient pas la donne en fin de compte ...
     
    Son existence avait toujours été considérée comme une tare par sa famille humaine. Traitée comme une hybride, persécutée, elle avait fuit son père à la mort de sa mère, une dizaine d'année plus tôt. Alors âgée de douze ans, elle avait trouvé refuge au quartier général de l'Empire elfe, selon les conseils avisés de sa défunte mère. Clia II en personne, touchée par son histoire, l'avait acceptée entre ses murs et la surveillait de si près qu'elle avait fini par s'attacher à la souveraine. Comme une seconde famille.

    Cela n'empêchait pas Jhi-laim d'être sacrément exaspérant.
    Perdue dans ses pensées, elle n'entendit pas l'homme la rejoindre et s'asseoir à ses côtés, face au lac.

    « - Pourquoi toujours ces mêmes réactions excessives ? »  

    La sang-mêlé ne répondit pas, le regard perdu dans la vase. Elle venait encore d'envoyer promener un groupe d'elfe qui remettait en cause sa loyauté envers l'Empire.

    « - J'en ai marre d'être exclue du peuple. A part toi, Clia, Leïnae et quelques généraux, j'ai l'impression d'être une hors-la-loi ici...
    Sa tête tomba lourdement contre l'épaule de son frère adoptif qui l'attira à lui.
    - Essaie de les comprendre ... Les Humains ont tué leur famille pendant la PremièreGuerre... 
    - Alors ce serait à moi de porter leurs meurtres ? Je ne suis pas humaine, Jhi-laim ! Je suis une elfe ! S'offusqua-t-elle, repoussant durement le prince qui manqua de tomber dans le lac sous la surprise.
    - Nyl, voyons, je n'ai pas dis ça ! Tu sais que nous ... »
     
    Il fut interrompu par un son grave et lent qui résonna dans tout le château. Des cloches magiques se mirent à hurler de grands « gong » retentissant et les elfes qui se promenaient dans les jardins rentrèrent en catastrophe dans la bâtisse, laissant le terrain aux généraux qui se précipitaient à l'extérieur. Nyl, prise au dépourvu, entendit à peine Jhi-laim s'excuser et filer à travers un buisson, que déjà on la rapatriait d'urgence à l'intérieur. Elle se laissa tomber contre un mur. Depuis huit ans qu'elle vivait ici, jamais une telle agitation n'avait secoué le quartier général ...

    Elle était lasse. Lasse de cette vie qui était la sienne, fatiguée de vivre dans un combat constant pour défendre ses différences. Elle avait toujours été seule contre tous, et ce malgré les efforts de Clia et Jhi-laim pour qu'elle mène une vie heureuse ...
     
    « - Un élémentaire ? répéta-t-elle, fixant le Prince comme si une deuxième tête lui avait poussé entre les orteils. L'homme en face d'elle prit appui sur le banc où elle était assise, se penchant vers elle pour que leur conversation reste confidentielle.
    « - Oui, et le dernier il me semble. Arrivé hier, mortellement blessé. 
    - Que lui est-il arrivé ?
    - A priori, il erre en solitaire depuis que l'Armée de Feu a tué sa famille, à la recherche des assassins ... Il est réputé pour être très violent et dangereux, alors tiens-toi à l'écart de lui. »
    Nouveau regard bleu. Elle voulait en savoir plus.
    - Mère l'a transféré à l'hôpital ... Quand il reprendra conscience, je réunirai les généraux pour que nous discutions de son sort. »
    Nyl resta muette, perdue dans ses pensées. Toute cette histoire l'intriguait.
     
                    Quelques jours passèrent. L'homme reprit conscience. Quand il put de nouveau marcher, Jhi-laim convoqua les généraux. Nyl, que la curiosité tiraillait depuis son arrivée, fut autorisée à assister en tant qu'archiveuse à la réunion, confortablement calée entre Clia et Leïnae.

    Leur salle de débat était une grande pièce logée dans l'aile ouest, où poussaient toutes les teintes possibles et imaginables de vert. Encerclée entre des murs pastels d'où tombaient lierre et plantes grimpantes, l'espace n'était meublé que d'une grande table de chêne où s'étalait un océan de paperasse en tout genre. De vieux vitraux rongés par le temps tentaient d'y immiscer leur pâle lumière, sans grand succès. La végétation qui peuplait les rebords des fenêtres semblait prête à happer toute source lumineuse.
    Dans le coin opposé de l'assemblée, nichée dans l'amas de vieilleries, avait été installée une simple chaise de bois pour l'élémentaire de l'air, qui assistait, un peu impuissant, aux délibérations.

    « -Bien, commençons je vous prie.
    Clia ramena le silence d'un geste souple de bras, assise en bout de table.
    - Quel est votre nom, Element ?
    - Wind. »

    La voix de l'homme était rauque, très sèche et la Reine insista.
    « - Votre vrai nom.
    - Je m'appelle Wind. C'est tout. »
    Les généraux le fixèrent un même regard outré. Avait-il seulement conscience de la personne à qui il s'adressait ? 
    Le dénommé Wind se réinstalla sur sa chaise, l'air complètement désintéressé.
    C'était un très bel homme, à la peau pâle brulée par les nombreux combats, au regard émeraude dur et froid. Les yeux d'un guerrier qui a vu et trompé la mort à plusieurs reprises. Il portait ses longs cheveux rouges en queue de cheval, libérant à la vue le signe qui voletait sur son front. Et pourtant, malgré son apparence sèche et peu avenante, son teint était blême, maladif, et ses traits tirés.
    Il avait le regard vif d'un homme fatigué qui tentait de rester sur ses gardes.

     

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     Nyl était fascinée. Cet homme en face d'elle l'obnubilait. Le charme effrayant qu'il dégageait avait bloqué tout son être sur lui. Un élémentaire. L'air. Le dernier. Dangereux. Mais séduisant. L'obsession de l'interdit.
    Elle entendit à peine les généraux débattre de son cas tant elle était braquée sur lui. Se sentant observé, Wind releva les yeux du pied de la table qu'il fixait depuis le début de la réunion, et intercepta son regard. Elle crût un instant s'électriser.
    Il lui renvoya un sourire. Charmeur, irrité, et méfiant. Elle soutint l'émeraude sans fléchir un seul instant. Wind tiqua, surpris, et elle entrevit clairement une lueur d'intérêt joueur passer dans le vert de ses yeux avant qu'il ne brise l'échange.  Elle lui renvoya un sourire énigmatique qui n'échappa pas à Leïnae sur sa gauche.

    « -Si vous pouviez au moins avoir l'obligeance de m'écouter, Element, croyez bien que tout serait plus simple. »
    Wind détourna le regard de son très cher pied de table et se reconscentra sur la Reine qui lui lança un regard noir.
    « -Mais je vous écoute, Altesse. »


    Il fit trainer volontairement le dernier mot avec toute l'ironie qu'il put. Il jouait avec sa vie, il le savait. Et il s'en fichait. Tout ce qu'il souhaitait à présent, c'était de pouvoir encore tuer un maximum d'élémentaires avant de lui-même se faire descendre.
    Il avait retrouvé les assassins de sa famille quelques années auparavant, mais n'était pas certain d'avoir réellement achevé la dernière héritière Primaire des Erden... Mais au moins, se consolait-il, elle avait du être sérieusement amochée.
    Sa vie n'avait plus que la valeur de pouvoir prélever celle des autres. Et il lui arrivait parfois de s'en délecter. Qu'importe qu'il meure, il pouvait entrainer avec lui un maximum d'ennemis ...

    « - Bien, reprit Jhi-laim, comme convenu, vous êtes autorisé à demeurer en ces murs jusqu'à votre entière guérison, à condition que vous juriez de n'avoir aucun contact avec le peuple, mis à part son Altesse, Leïnae, le personnel soignant et moi-même. Avons-nous votre parole, '' Wind'' ? »
    L'intéressé haussa les épaules.
    « - Vous l'avez. Je m'en contre-fiche de vos cornichons. »
    Cette fois-ci la Reine se leva et il sût qu'il était allé trop loin.


    « - Vous pouvez tout aussi bien partir d'ici et continuer vos joyeux massacres en solitaire avec ce poison dans vos veines. Nous vous offrons gîte, soin et sécurité, alors vous serez prié de bien vouloir nous témoigner un peu plus de respect. Et n'oubliez jamais une chose ; en insultant mon peuple, c'est mon pouvoir que vous remettez en cause. »
    Il ne sut quoi répondre. Elle enchaina.
    « - Sortez d'ici à présent, et que je ne vous y reprenne pas. »

    Nyl donna un coup de pied rageur dans le premier bosquet qui eut le malheur de se retrouver à proximité de son talon, faisant sauter quelques pétales. Elle observa instantanément les environs pour vérifier que personne ne l'avait vu faire. Le peuple était très strict en ce qui concernait le respect de la nature ... Mais elle n'en pouvait plus, des interdictions de Clia !


    Le matin même, elle avait assailli la souveraine de questions en tous genres sur ce « Wind » qui logeait désormais au château. Ce n'était que de l'intérêt, mais celle qu'elle considérait presque comme une mère s'était braquée et l'avait mise dehors sans ménagement, la plantant sur le seuil de la porte, décoiffée ... Et pire, sans réponse.
    « Eh bien soit, s'était-elle dit. Elle allait le trouver, ce Wind, et lui poser elle-même ses questions.
    La jeune femme s'était alors lancée à la chasse à l'élémentaire, plus déterminée que jamais. Et au diable l'interdiction d'entrer en contact avec lui.

    Deux heures. Deux foutues heures qu'elle avait commencé sa traque. Et rien. Nada, niet, que dalle. Le premier étage était réservé aux généraux, il ne pouvait donc qu'avoir élu domicile au rez-de-chaussée ... Tout cela était logique, pourtant !


    Elle se laissa tomber contre un mur, dépitée. Aucun endroit n'aurait pu lui échapper. Elle était même descendue aux cachots, et bien qu'elle doutait sérieusement de la gentillesse de Clia envers cet homme, elle imaginait bien qu'elle ne serait pas allée jusqu'à lui faire passer un séjour dans les sous-sols.
    Dans ce cas ... Leïnae avait-elle ensorcelé les quartiers de l'homme pour qu'aucun elfe ne puisse les trouver ? Mais elle était humaine et elfe, elle aurait du les dénicher dans ce cas !


    Minute. Et si elle l'avait logé dans les jardins, à la limite de la forêt, dans le secteur non-protégé ? Elle savait que certains appartements là-bas n'étaient pas occupés car le périmètre ne bénéficiait plus des enchantements protecteurs de Leïnae ....
    Elle se redressa. Elle ne perdait rien à aller voir.

    Slalomant entre la végétation, elle gravit enfin la dernière petite bute qui la séparait de la limite du bouclier magique, se laissant glisser sur les fesses dans la pente. L'endroit était négligé, manquait cruellement de vie et d'entretien, comme abandonné. Les murs d'un gris terne, presque sale, croulaient sous des herbes qui semblaient vouloir atteindre les cieux.


    Juste au fond, dans un recoin de mur, avachi sur un vieux tronc, se tenait Wind. La fixant d'un air interdit.
    La jeune femme traversa les herbes, tentant tant bien que mal de modérer ses pas et les tremblements de ses genoux.
    « - Tu es au courant que les portes existent ? » Railla-t-il quand elle arriva à sa hauteur.
    « - C'est bien plus marrant comme ça. »
    Wind haussa les épaules, indifférent.
    Nyl sourit. Il n'avait peut être d'avide et de dangereux que la réputation ...
    Le silence s'installa entre eux, comme un vieil ami commun perdu de vue au fil du temps.

    Le bruit était surement l'une des rares choses qui parvenait à fatiguer autant l'esprit que le corps. Les murmures aussi. Brouillés, incessants. Désagréables. Surtout quand on était soi-même au cœur du tumulte ambiant. Considéré comme un animal de foire, que l'on commente par messe basse, entre deux rires, deux sourires. Qui blessent.


    Peut être fut-ce sur ce point commun que tout commença entre eux. Sur ces non-dits déjà palpables. Qu'apparût pour la première fois ce picotement dans son cœur.
    Nyl n'en savait rien, et elle se doutait que Wind non plus. Et au final, c'était surement mieux ainsi.
    Pourtant, tous deux avaient pu saisir les prémices d'un rapprochement, le tissage délicat au fil d'or d'une toile de maître. Tout était né des discussions secrètes qu'ils entretenaient de plus en plus souvent, caché dans leur secret. Devenu refuge.


    Et le temps passa. Passa. Passa encore. Les blessures de Wind ne guérissaient pas, le poison lui rongeait le corps de l'intérieur. Mais les sentiments, leurs cœurs, les âmes se rapprochaient indubitablement... Trop vite.
    Et arriva ce qui devait arriver.
    Les paroles, les confessions, le rire clair de Nyl et les sourires de Wind prirent finalement tout leur sens.

    Un baiser. Simple, spontané. Tellement évident qu'ils ne se souvenaient plus qui l'avait amorcé.
    Et pourtant, le plus de leur tout naquit de ce simple contact. La naissance d'un véritable typhon.
    Wind attira la jeune femme contre lui, la faisant basculer contre le vieux tronc, réalisant à quel point ce qui les liait était devenu fort.


    Amoureux en quelques jours, était-ce seulement possible ? Ou n'était-ce là qu'une attirance, du désir, une passion, un écart et une folie de l'autre passagère ?
    Qu'importe. C'était là à présent. Et ça venait d'exploser.
    Envoyant au diable les ordres de la Reine, ils s'accrochèrent l'un à l'autre, s'autorisant enfin l'abandon dans l'obsession mutuelle qui les guidait. Ensemble.

     

     

    Ch18

    « - Merci à tous, vous pouvez disposer. »
    Clia se rassit sur sa chaise, épuisée, heureuse d'avoir pu en finir avec cette éprouvante réunion. Elle regarda d'un œil distrait que confère l'habitude son fils guider les généraux vers la sortie, poussant un peu plus pressement le jeune Huliem qui détala sans demander son reste.


    Trois semaines. Trois fichues semaines que le dernier élémentaire de l'air avait élu résidence au Q.G.
    Et d'après les analyses des soigneurs, son état ne s'améliorait pas.
    Elle soupira, lasse. Cela faisait beaucoup trop de choses à gérer en à peine trois ans. Elle avait perdu confiance en la race des Elémentaires quand, il y avait cela douze saisons, le couple d'élément de Terre restant avaient trahi sa confiance et transmis des informations cruciales à Combustor ...  Et pourtant, le jour même où ils allaient être exécutés, après la mort de son compagnon, la femme alors enceinte avait subitement perdu les eaux.


    Clia se rappelait encore de la scene avec une précision étonnante ; elle se voyait encore hurler aux archers de ne pas tirer, et les soigneurs accourir pour mettre ce petit être au monde.
    La mère s'éteignit quand le petit garçon poussa son premier cri. Elle avait saisi l'enfant contre sa poitrine. Il s'était immédiatement calmé entre ses bras, enroulant ses poings minuscules autour de ses doigts.
    Ce jour-là, elle avait décidé qu'elle élèverait elle-même le dernier élément de la Terre, qu'elle l'aimerait comme un fils pour que jamais il ne pense à la trahir. Croisant le regard de sa voyante, elle avait sourit.
    Depuis, seuls les quelques membres présents connaissaient la nature de l'enfant. 


     Elle se releva, sortant de ses souvenirs, et la porte s'ouvrit sur Leïnae qui tenait un petit garçon brun dans ses bras. Arrivé à sa hauteur, le petit planta ses yeux vermillon dans les siens et tendit les bras :
    «  - Mamaaan ! »
    Clia le réceptionna tant bien que mal, l'élémentaire s'étant projeté de toutes ses forces dans ses bras. Laissant échapper un rire, elle le reposa à terre, le voyant immédiatement se ruer dans sa chambre en dérapant sur les dalles.
    « - Tom, fais attention ! Le réprimanda-t-elle gentiment, ce à quoi il répondit par un tirage de langue en bonne et due forme, éclatant de rire quand sa mère soupira, hésitant entre être agacée et attendrie.
    La souveraine se retourna vers la voyante, comptant lui demander des nouvelles de Nyl.


    Elle s'immobilisa. Leïnae avait plaqué ses deux mains contre ses oreilles, semblant tétanisée par une chose qu'elle seule pouvait entendre. L'elfe tomba à terre, se tenant la tête à deux mains, les yeux exorbités. Clia chuta à son tour, à genoux, et voulut l'étreindre, la secouer. L'autre femme se recula vivement.
    «  - Ne me touchez pas Altesse, vous allez ... »
    Un autre spasme la prit et Clia reconnût enfin les crises de voyance rarissimes de Leïnae. Elle était en train d'accéder au futur. Impuissante, elle regarda avec effroi les cheveux blonds tomber sur ses épaules, couvrant son visage meurtri par la douleur des images.
    Enfin, tout s'arrêta. Elle resta assise par terre, et cette fois-ci la Reine la prit dans ses bras.
    « - Qu'as-tu vu, Leïnae ?
    - Le Rhëeh, ma Reine... Il arrive. »

    Elle se redressa vivement, permettant à sa voyante d'en faire de même.
    « - Le ... Mais c'est impossible ! »
    Elle ne croyait même plus elle-même en ses mots. Jamais elle ne douterait de Leïnae. Et c'était pire.
    «  - L'Etre des trois peuples qui aura le pouvoir de régner sur les nations unies ... Il va arriver, votre Altesse. »
    Clia ne répondit rien, choquée. Le légende du Rhëeh perdurait depuis des millénaires au sein des populations Elfes et Elementaires ...


    D'après les écrits, l'homme ou la femme possédant le sang des trois peuples elfe, humain et élémentaire, serait capable d'unir les trois civilisations dans une nouvelle ère de paix ... Belle utopie, certes, mais irréalisable.
    Leïnae soupira à son tour.
    Elle devait parler à Nyl. De toute urgence. Avant que Clia ne se rende compte de quoi que ce soit. 

     

    Ch18


     « - Je suis au courant, Nyl. 
    - Existe-t-il seulement une chose que vous ignoriez ? »
    La réplique fusa, et Nyl croisa les bras, fière de son petit effet. Leïnae l'avait convoquée en catastrophe, aux aurores en plus, et elle tournait encore autour du pot ! La jeune femme n'était pas complètement stupide ; elle se doutait bien que Leïnae savait quel genre de relation elle entretenait avec Wind, mais comptait sur son respect des règles du futur ...


    « Il existe bien des choses que j'ignore. La date de ton accouchement par exemple. »
    Un long silence suivit. La jeune sang-mêlé ne s'attendait visiblement pas à ce qu'elle réplique. Encore moins ceci.
    Alors quand le déclic se fit enfin, elle resta immobile, plantée droit comme un i devant la voyante. Abasourdie.
    « - Oui, tu es enceinte. »

    Sonnée, elle se laissa tomber sur la chaise la plus proche, tentant tant bien que mal d'encaisser la nouvelle. L'identité du père n'était même pas une question, elle n'avait jamais eu de relations poussées avec des hommes avant Wind. Mais de là à se retrouver enceinte .... Bon sang.


    Son regard tomba sur son ventre plat, et elle y posa sa paume. Un enfant était-il vraiment en train de naître là-dedans ? 
    « - Mais il y a un problème.
    - Un problème ? Répéta-t-elle, sentant la panique pointer son nez.
    - Tu es une elfe qui possède du sang humain, ne l'oublie pas. Et ce Wind est un élémentaire. L'enfant que tu vas mettre au monde sera ...
    - ... Un Rhëeh, coupa-t-elle, comprenant enfin. Il a le sang des trois peuples en lui ... »
    C'en était fini d'elle. Si quiconque l'apprenait, elle, Wind et peut être même le bébé seraient bons pour l'exécution ...

    « - Clia est au courant ?
    - Non, fort heureusement. Il faut à tous prix que tu caches l'identité du père.
    - Je suis foutue ! Paniqua Nyl, se levant d'un bond de sa chaise.
    Clia avait beau l'apprécier, elle n'hésitait pas un seul instant quand il s'agissait du bien de son Empire ! Elle n'avait pas le choix, il fallait qu'elle quitte le château !
    - Calme-toi. Nyl. Assied-toi. Où irais-tu, seule avec cet enfant ?
    La jeune femme obéit, se triturant nerveusement les mains.
    - J'ai un plan, et je vais t'aider.
    Elle releva les yeux vers Leïnae qui lui sourit.
    - Tu vas rester au château, et nous allons demander à Huliem de se faire passer pour le père de cet enfant aux yeux du peuple. Pendant ce temps, explique la situation à Wind, et lorsque ton bébé naîtra, vous fuirez tous trois. En attendant, je scellerai les pouvoirs de l'enfant jusqu'à sa majorité et donnerait à Wind une liqueur qui l'empêchera de guérir trop vite.
    La future mère hocha la tête. Mais dans quoi s'embarquait-elle ?

    Pourtant, les mois passèrent sans qu'aucun problème majeur ne vienne perturber le bon déroulement de leur plan. Huliem s'était prêté au jeu facilement, et jouait très bien le rôle d'un amant attentionné aux yeux de la Reine. Clia avait eut du mal à se faire à l'idée que Nyl attendait un enfant, mais la pilule était passée avec le temps.


    La réaction la plus étonnante avait été sans conteste celle de Wind. Nyl avait compris que la soit disant méchanceté de l'homme n'était que façade, et avait été agréablement surprise quand l'élémentaire, n'osant y croire, avait posé ses mains sur son ventre d'un air émerveillé. Il lui avait même promis qu'ils fuiraient ensemble une fois le petit né.


    Et malgré tout, Nyl ne parvenait pas à se détendre.
    Six mois s'étaient écoulés et son ventre commençait à devenir sacrément proéminent. Elle avait prit l'habitude de passer ses journées aux abords du petit lac, en compagnie du jeune Tom, parfois même rejointe par Jhi-laim, ou Nelween, la cousine de ce dernier, que le petit appréciait beaucoup bien que la jeune femme eut des aptitudes ... Pour le moins étranges.

    « - Aie, Tom ! le réprimanda-t-elle assez durement, sortant de ses pensées quand le petit élémentaire lui avait aggripé l'oreille droite.
    Le regard carmin face à elle s'embua de larmes et elle radoucit.
    - Désolée bout d'chou, mais pas les oreilles, ça fait mal, fit-elle en lui ébouriffant les cheveux.


    Mais les yeux rouges du gamin s'étaient plantés, interrogatifs, sur son ventre. Nyl sourit, lui attrapant le poignet pour le poser contre sa peau tendue.
    - Tu vois, je vais bientôt avoir un bébé. D'après Leïnae, ce sera un garçon. Un grand garçon fort comme toi ! Il s'appelle Elain !
    Tom fixa son ventre d'un air émerveillé, la bouche en un « o » parfait, et répéta ;
    - Elain !
    Nyl éclata de rire, regardant l'enfant jouer dans l'herbe.
    Hélas, Tom ne connaîtrait surement jamais Elain, ni ne pourrait faire de lui un compagnon de jeu ou un petit frère.
     

    Elle partirait avant.
     
    Enfin, le moment fatidique arriva.
    Alors qu'elle se prélassait au soleil un matin, une violente contraction la tira de ses songes. Heureusement pour elle, Nelween dormait la tête dans le lac à côté d'elle. Elle la réveilla en catastrophe, sentant un liquide lui couler entre les jambes. Elle forca Tom qui courait après un papillon auprès d'elle à suivre la princesse, se sentant paniquer.
    Elle avait besoin de Wind. Et l'homme ne pourrait pas être là.

    Ce fut Jhi-laim qui revint en premier en compagnie d'Huliem, et les deux hommes la transportèrent avec soin jusqu'à l'hôpital.

    Une autre contraction la prit. Les larmes débordèrent de ses yeux. Elle voulait voir Wind, tout de suite, lui dire encore et encore à quel point elle l'aimait.
    Il lui sembla passer des jours entiers à souffrir le martyr dans cette petite salle. Seuls Clia, Leïnae, Huliem et quelques soigneurs avaient été autorisés à rester. Jhi-laim, Nelween et Tom dans les bras de celle-ci avaient été mis dehors sans ménagement.

    Et enfin, alors qu'elle commençait à broyer la main du pauvre Huliem, un cri retentit dans l'hôpital. Des pleurs. Un bébé. Son enfant. Elain.
    Le poupon lui fut confié et elle le prit dans ses bras, le manipulant comme la plus belle des merveilles du monde. Les soigneurs ne laissèrent même pas le temps aux invités d'admirer le nouveau né, prétextant que la jeune mère avait besoin de repos.

    Nyl se retrouva alors seule, encore transpirante et essoufflée, Elin serré contre sa poitrine. Elle prit le temps d'admirer son enfant. Des yeux d'un bleu océan, les même que les siens, et une petit touffe d'un rouge vif sur le crâne ... Le plus beau de tous les bébés.
     
                Elle entendit à peine quelqu'un entrer par la porte de derrière, et sursauta en reconnaissant Wind. Lequel s'approcha et tira une chaise à côté de sa femme et de son fils, incapable de parler tant il était ému.
    - Elain Rheegen, voici ton papa.
    Elle savait parfaitement que l'enfant ne devait pas comprendre un traitre mot de ce qu'elle racontait, mais Wind lui, si.  
    Elle lui tendit le petit et il s'en saisit à son tour, le faisant hurler. Déstabilisé, il le regarda s'égosiller sans trop savoir que faire, et le rendit à Nyl qui le calma instantanément. Il se pencha vers elle et l'embrassa.
    Elle se laissa faire, trop heureuse pour parler.
    Le lendemain, ils partiraient tous trois. Mais d'ici-là, elle avait besoin de repos.
    Wind alla déposer Elain dans le landau prévu à cet effet, embrassa encore une fois Nyl et sortit, la laissant dormir. 
     

    Ch18

     
     
     Elle avait trop dormi !! Nyl se redressa, encore un peu chevrète, vérifiant du coin de l'œil qu'Elain dormait toujours. Wind passerait la chercher d'ici à peine vingt minutes !  Elle fila sous la douche, rassembla des linges propres qu'elle fourra dans un sac, et s'apprêtait à sortir quand des coups résonnèrent à la porte.

    « - Nyl, c'est moi ! Tu es réveillée ? »
    Merde. Clia.
    Nyl lui hurla un rapide « un instant ! » et planqua son sac dans l'armoire. Elle refermait les battants au moment même où la Reine entrait.
    « - Oh, tu es déjà debout ! »

    Clia lui offrit un sourire resplendissant auquel elle ne parvint pas à répondre. Il fallait qu'elle parte, vite ! Wind allait arriver ! 
    La Reine se pencha au dessus du berceau, curieuse. Elle la vit avec effroi s'immobiliser.
    Pendant ce temps, Huliem, Jhi-laim et Leïnae qui portait Tom dans ses bras étaient entrés à leur tour.
    Elle paniqua.
    « - Nyl Rheegen. »

    La souveraine se redressa, le regard froid et menaçant, ignorant que la jeune femme était sur le point de tomber dans les pommes tant elle était devenue livide. Elle jeta un dernier regard à Leïnae. Elle était fichue.

    « - Nyl. Qui est le père de cet enfant ?
    - Hu... Huliem, bégaya-t-elle, se tournant vers le général qui lui rendit un air mal assuré.
    Clia s'avança vers elle et elle recula d'un pas, terrifiée.
    - Pourquoi me mens-tu encore ? Réponds !
    Nyl demeura muette, le cœur battant à tout rompre. Quelqu'un, quelque chose, pitié !
    Son regard dériva vers Elain et elle comprit immédiatement ce qui avait mis la puce à l'oreille de la Reine. Une étrange fumée entourait l'enfant. Un élémentaire de l'air ... Son fils ...

    Mais ses pouvoirs n'étaient-ils pas scellés ?
    Soudain, le battant de la porte claqua.

    « - Nyl, je suis là ! »
    En un instant, Wind comprit que tout était perdu. Il n'avait plus l'Air.
    Et il ne fallut qu'une demie seconde à Clia pour comprendre et se mettre dans une colère noire.
    Nyl se rua vers Wind, mais deux bras l'enserrèrent par la taille, l'immobilisant alors que les ordres de la Reine claquaient dans la pièce devenue glacée.

    « - ATTRAPEZ-LE ! Qu'on prévienne les archers !
    - WIND ! Hurla Nyl, les larmes lui brouillant la vue, FUIS ! VAS-T'EN ! »
    L'homme se débattit, mais la souveraine elle-même se chargea de l'immobiliser. Un serpent lumineux s'enroula autour de son corps, le faisant tomber à terre.
     

    Ils avaient perdu.
     
    « - Tu as trahi notre promesse, Element. »
    D'un mouvement souple de la main, elle le traina derrière elle, incantant pour que la magie suive, ignorant les hurlements de Nyl. Tous suivirent sauf la jeune femme qui s'était effondrée, en sanglots, et la personne qui l'avait retenue par la taille.

    « - Relève-toi. »

    Leïnae. Nyl tourna ses yeux emplis de larmes vers la voyante qui la saisit brutalement par le col et la remit sur ses pieds.
    « - Ce n'est pas le moment de pleurer. Tu as cinq minutes devant toi. Wind va mourir. Prend ton fils, et fuis si tu veux qu'il vive. »
     
    Nyl n'hésita pas deux fois. Elle saisit son sac resté dans l'armoire, prit Elain contre elle et détala par la porte ouverte. Elle bondit dans les jardins, faisant hurler le bébé et tourner toutes les têtes. Elle n'avait plus assez de force pour voler ... 

    A l'autre bout de la cour, elle sentit le regard de Wind posé sur elle, et se jura de sauver leur enfant.
    Enfin, elle sortit du champ de protection du QG et s'engouffra dans la forêt.
    Les arbres défilaient à une cadence infernale sous ses yeux. La terre, sous ses pieds. Une vague ligne sombre. Le slalom régulier entre les pins. Les pleurs d'Elain par-dessus le tumulte de ses pas. Et son cœur qui se broyait un peu plus à chaque foulée ...

    Elle courut sans s'arrêter jusqu'à ne plus sentir ses poumons. Enfin, elle s'arrêta, à cours de souffle, laissant les sanglots l'envahir toute entière.
    Elle était loin du QG à présent. Trop loin.
    Elain gazouilla contre sa poitrine et elle le serra contre elle, lui murmurant des mots doux à l'oreille. Son pauvre bébé ...
     
    Elle marcha des jours, des heures, supportant la pluie, la grêle, la faim qui lui tiraillait le ventre.
    Elle avait encore de quoi manger un jour dans son sac. Mais elle s'inquiétait pour son fils. Il ne pourrait pas se nourrir éternellement de lait, et il fallait qu'elle trouve de l'aide de toute urgence.
    Les jours suivants furent les plus rudes qu'elle eut jamais connus. Elle mourrait de faim, Elain aussi, et elle s'était blessée à la poitrine en tentant de pêcher, ralentissant considérablement sa marche. Depuis, la plaie semblait s'être infectée.

    Enfin, le 12 août, un miracle lui apparût.
     
                   Elle marchait depuis déjà quelques heures, Elain endormit dans ses bras, quand elle aperçut l'engin. Une chose roulante au loin. Grand, pas très beau, vitré et coloré. Une voiture, de ce qu'elle savait de la civilisation humaine. Et ça lui fonçait dessus.

    La chose s'arrêta dans un grand crissement de freins et, paniquant, elle se jeta à terre, se repliant en boule sur la route, protégeant son enfant fébrile de son corps du mieux qu'elle put.
    « - Bon sang vous êtes folle ! J'aurais pu vous écraser ! »
     
    Une femme brune d'une cinquantaine d'années sortit de l'engin, se précipitant vers elle pour voir si elle allait bien. Nyl se redressa et fit un bond en arrière, serrant Elain qui braillait contre elle.
    « - Bon Dieu mais vous êtes blessée ! Et votre bébé !! Mais que vous est-il arrivé ?! »
    La sang mêlé ne broncha pas, sur ses gardes. Elle n'aimait pas les humains.
    La femme face à elle se radoucit.
    « - Je suis désolée, je ne voulais pas vous effrayer. Venez, je vais vous soigner. Vous avez l'air morte de faim ... 
    - Qui êtes vous ? Demanda Nyl, la voix rauque mais néanmoins méfiante.
    - Je m'appelle Lysia. Lysia Anderson. Je reviens du cimetière où dort mon mari si vous voulez tout savoir.
    - Qui me dit que je peux vous faire confiance ?
    - Je ne suis pas armée, et vous êtes blessée, affamée, et la vie de votre enfant est en jeu. Je peux vous aider.
     
     
    Nyl eut un second mouvement de recul quand elle comprit qu'elle devait monter dans l'horrible engin bruyant mais obtempéra. Lysia lui tendit une bouteille d'eau et des biscuits qu'elle avait trouvé au fond de son coffre. La jeune femme n'en fit qu'une bouchée, et finit par s'endormir contre la vitre de la voiture, Elain assoupi dans ses bras.
    Quand elle se réveilla, elle était dans un lit, propre, soignée et changée. Son fils suçait son pouce dans un landau non loin d'elle.  Deux petits coups résonnèrent dans la pièce et Lysia entra, chargée d'un plateau débordant de nourriture qu'elle posa au pied du lit.
     
     « - Merci beaucoup. »
    Elle avait mangé comme un ogre mais se sentait toujours fébrile. Avec sa chance elle avait du attraper une maladie à cause de cette fichue plaie infectée ...
    - Dites-moi ... Comment vous appelez-vous ?
    - Nyl, baragouina-t-elle.
    - Et votre fils ?
    - Elain.

    La dénommée Lysia lui sourit, et Nyl sentit, peut être par ce qui s'appelait l'intuition féminine, qu'elle pouvait lui faire confiance.

    Alors, doucement, elle lui raconta. Qui elle était. D'où elle venait. Ce qu'il était advenu de sa vie. Elle n'omit aucun détail, se confiant à quelqu'un pour la première fois, appréciant le silence de l'autre femme. Elle l'autorisa même à la consoler quand elle ne put finir son récit, emportée par le chagrin.
    Les jours passèrent. Lysia garda Nyl chez elle. Et malgré le fait qu'elle s'entendait bien avec la jeune femme, elle l'inquiétait. Le petit Elain, miracle de la vie, avait reprit du poil de la bête et passait ses journées à gazouiller joyeusement et faire des bulles de bave dans son landau.

    Mais l'état de sa mère devenait plus que préoccupant. Elle pouvait désormais à peine bouger de son lit.
    Lysia lui avait proposé de faire intervenir un médecin, mais elle avait refusé net.
    Elle était en train de se laisser mourir, perdue dans le chagrin de la mort de son amant et rendue vulnérable par sa fuite...
     
    La fin arriva bien trop vite. La nuit était tombée et l'orage grondait à l'extérieur.
    Nyl sentait que cette nuit-là serait la dernière.
    Qu'elle voyait Elain pour la dernière fois.

    Mais elle l'aimerait pour toujours.
    « - Lysia .. Puis-je ... Vous demander quelque chose ? »
    Sa voix était faible, son corps attiré par les ténèbres. La femme face à elle hocha la tête, un petit sourire aux lèvres, sa main serrée dans la sienne. Elle ne partirait pas.
    « - Prenez-soin d'Elain. Qu'il vive heureux. 
    Sa voix mourût au fond de sa gorge et elle luta pour rester consciente.
    - Je te le promets, Nyl »
    Sous ses yeux, la jeune femme trouva la force de sourire une dernière fois. Ferma les yeux.
    Sombrant enfin sous un coup de tonnerre.
    Cette nuit si sombre. 

    Lysia se releva, chassant les larmes de ses yeux, et se pencha au dessus du berceau pour saisir l'enfant.
    Il faisait si sombre. Les ténèbres de l'histoire de cette femme avaient envahi sa maison. Elle voulait que cet enfant se souvienne de cette nuit si noire. Du sacrifice de ses parents pour qu'il vive.
    Un éclair fusa. Déchira le ciel en deux. Le tonnerre mugit de nouveau.
    Tout devint noir.
     
     
    «  Bienvenue chez toi, Black Anderson. »
     

    Ch18

     
    ______________________
    Fin du chapitre 18

     

     


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