• Chapitre 20

     

    Chapitre 20

    Chapitre 20

    S E C O N D E 

    P A R T I E

    Chapitre 20

     

     

    Chapitre 20

     

     

     

    Chapitre 20

    Le feu sous les étoiles

     

    [ Version illustrée disponible ici ]

     

    Chapitre 20

     

    Shlack.


    Les cartes tombèrent contre le bois. Un bois sale, usé, veiné de crasse et de tâches.


    Shlack.


    De nouveau. Plus fort, plus appuyé. La table en trembla.
    Les feuilles s'étalèrent à sa surface, répandant une écriture fine et droite dans les rainures sombres.
    Deux têtes se relevèrent, attirées par le claquement brutal du papier. Un homme, une femme. Assis autour de la table, se faisant face, regardant la nouvelle venue, debout à une extrémité. Une lampe d'appoint tentait vainement d'éclairer leurs visages, noyée sous un amas de fils électriques. Une installation de fortune pour tenter de sauvegarder la lumière dans ces ténèbres souterrains. La radio grésillait encore, lâchant par instant quelques brides de phrases. 

     

    « -Tout est là. »
    La nouvelle arrivante, une femme grande, élancée, aux cheveux longs et bruns, tomba sur une chaise, détaillant le fouillis qui régnait devant eux et qu'elle venait en partie de semer en y jetant ses papiers.
    Des bibelots, du matériel électronique fatigué, des pierres minérales, des feuilles raturées, des parchemins parsemés de runes, et encore et toujours des fils en pêle-mêle. 


    « - Je les ai localisés. »
    Elle sourit, fière de sa propre réussite, tournant son regard vers la seconde femme si bien camouflée dans les ténèbres qu'on ne distinguait d'elle que ses cheveux sombres coupés courts.
    « - Ils ont apriori dressé une barrière spirituelle contre l'Invasion, et d'après mes recherches, tous sont réunis en un seul bâtiment ».
    Le silence suivit, permettant aux trois esprits de réfléchir davantage.
    Au loin, le clapotis d'un robinet mal fermé rythmait la cadence des réflexions.

    « Comment devrions-nous agir ? »
    L'homme avait parlé d'une voix basse et posée, se rapprochant de l'autre femme pour avoir son attention.
    « Une rencontre. C'est le plus simple et le moins dangereux.
    - Cordiale ?
    - Informative. Nous savons où l'homme est retenu à présent.
    - Et comment va-t-il ?
    - Mal. L'autre le tient prisonnier de ses substances ... C'est l'affaire de quelques semaines.
    - N'y a-t-il donc rien que nous pouvons faire ? »
    La seconde femme, celle aux cheveux courts, prit enfin la parole, coupant sa camarade qui allait surenchérir.
    «  Nous n'avons pas la force, Liam. Comme te l'a dit Ellyre, nous n'avons que le savoir. »
    Le ton était calme, posé, presque doucereux. Elle venait d'offrir à la maigre lumière la noirceur de sa peau.

    Face à elle, le dénommé Liam ne répondit pas. Ellyre non plus.
    Le silence revint, les regards s'imbriquèrent. Le claquement régulier des gouttes du robinet resta le seul bruit audible.
    La troisième femme avança sa main, saisit une des pierres qui jonchaient la table, et la leva.
    « - Au Reflet de Lune. »


    Sa main dégagea son œil gauche, et ses deux camarades l'imitèrent, répétant en concert :
    «  Au Reflet de Lune. »


    La Lumière en surgit.

     

     

    Chapitre 20

     

    La nuit s'était emparée du quartier général de l'Armée de Cristal depuis plusieurs heures. Dehors, seul le calme balancement des arbres brisait le silence.


    Une nuit paisible. Comme toutes les autres.


    Mynocia soupira, le regard perdu dans le reflet de la lune qu'elle fixait à travers un étrange morceau d'or.
    Un fea. Son fea. L'objet qui renfermait en lui tout ce qu'elle redoutait de voir revenir. Il la narguait. Lui rappelait sans cesse à quel point son existence n'était que mensonge.
    Pourtant, sa décision était prise depuis dix ans. Elle ne dirait rien. Pas même à Black, bien que le jeune homme eut déjà gagné toute sa confiance.


    Elle soupira de nouveau, rangea le fea contre sa peau et dévisagea le justicier  qui dormait paisiblement à ses côtés, agrippé à son bras comme à une peluche.
    Peut être un jour se renommerait-elle « morsounet », après tout.

    La guerrière sourit, contemplant silencieusement son profil. Elle était forcée de l'admettre : Black était beau. Il deviendrait surement un très bel homme, un de ceux qui font soupirer toutes les greluches aux alentours. Et le connaissant, elle savait qu'il deviendrait un mari et un père aimant.
    Le genre d'homme qu'elle n'avait jamais pu comprendre.
    Pourtant, incontestablement, il était différent.


    Certes, son pouvoir était immense et il en était inconscient. Mais pour elle, sa véritable force n'était pas dans ses racines de Rhëeh, sa maîtrise de l'élément de l'air ou son passé de Justicier Rouge.
    Non, ce qui donnait à Black cette force presque irréelle, c'était ses sentiments. L'impact affolant qu'ils avaient au quotidien sur son comportement, la façon dont il les laissait s'emparer de son corps et guider ses gestes.


    Sa façon attendrissante de bouder à la moindre pique.
    Nouveau sourire.
    A l'extérieur, le vent se tut.
    Elle se redressa.
    Le silence était devenu maître.
    Et cela n'était décidément pas normal.

     

    Et soudain, les lumières jaillirent. D'immenses jets violets fusèrent, déchirant le ciel en deux. Un cri strident et suraigu perça la nuit. Interminable.
    Une secousse ébranla tout le quartier général, faisant trembler les barreaux du lit.
    Par la fenêtre, une vive rougeur montait aux murs, grimpait, escaladait les remparts.
    Seconde explosion à l'extérieur. Le bouclier céda.
    Des cris, des hurlements de panique.


    «  ÉVACUEZ PAR L'AILE GAUCHE, IMMÉDIATEMENT, TOUS ! »


    Les ordres du chef de guerre ramenèrent brutalement Mynocia à la réalité.
    C'était une urgence. Ces foutus élémentaires ne les laissaient même plus dormir !


    «  BLACK, REVEILLE TOI ! » 


     Evidemment, le crétin congénital qui lui servait d'homologue ne bougea pas d'un sourcil, un sourire bienheureux sur les lèvres.


    « - Oh cendrillon, on se bouge !! »
    Toujours aucune réaction. C'était bien le moment ! Maudits soient Black et son sommeil de plomb ! Ils n'avaient pas le temps !
    « -Tu cherches, Blacky. »
    Rien, de nouveau. Fort bien, aux grands maux les grands remèdes !
    Elle se pencha au dessus de lui et lui mordit brusquement l'oreille.

    Si elle s'attendait à récupérer un Blacky aux yeux humides et mécontent d'être réveillé de la sorte, elle ne se doutait certainement pas de ce qu'elle entendit.
    Un gémissement.


    Ce boulet venait de gémir. Elle n'y croyait même pas. Cette pucelle, sensible des oreilles ?!
    Ce fut cependant trop quand il tenta de la serrer contre lui comme un gros nounours, et, exaspérée, elle lui envoya une grande giclée d'eau dans la figure.
    L'effet fut immédiat : il se redressa d'un bond avec un petit cri fort peu masculin.
    « - T'es folle c'est glacé ! Marmonna-t-il, pensant à une autre de ses mauvaises blagues, prêt à se rendormir.
    - Les élémentaires sont dans le château. Alors bouge tes fesses de là ! »

    Il resta en état de bug avancé durant de longues secondes jusqu'à ce que Mynocia ne daigne le gifler de manière assez violente, ce qui eut au moins le mérite de reconnecter le serveur Black. Il se précipita à l'extérieur, se prenant les pieds dans la couverture et manquant de s'écraser au sol.
    Il ouvrit la porte à la volée et resta statufié. C'était un rêve, n'est-ce pas ?
    Un gros délire orchestré par son inconscient. Cette horreur ne pouvait pas être la réalité !
    Il ne sentit même pas Mynocia le pousser hors de la chambre tant la scene l'avait pétrifié d'effroi.

     

    Chapitre 20

    Chapitre 20


    Du rouge. De la fumée noire. Le craquèlement morbide des flammes qui dévoraient tout sans limite. Le quartier général tout entier était en feu. Les cendres volaient devant eux, et il planait dans l'air une affreuse odeur de chair brulée.
    Il frissonna de dégout en découvrant qu'ils pataugeaient dans une marre de sang qui s'écoulait lentement dans le couloir.


    C'était un véritable massacre.
    « - Black, il faut bouger ! Haleta Mynocia derrière lui, suffoquant des gaz bouillants qu'ils avalaient à grandes bouffées. »
    Le jeune homme s'exécuta sans réfléchir, saisit sa main et se mit à courir, tentant d'ignorer les « splitch » de ses pieds nus dans le sang au sol.

                Ils tournèrent en virage serré à gauche et atteignirent un grand corridor. Black manqua de finir pour la seconde fois les quatre fers en l'air et se retint à Mynocia qui les écarta d'un mouvement brusque de bras ; un cri venant du bout du couloir se rapprochait de plus en plus.
    Ils se tinrent prêts à toute attaque.


    Mais sous leurs yeux ébahis apparut Nelween, couverte de sang des cheveux aux orteils, tenant dans ses doigts quelque chose qui aurait pu s'apparenter à un pied, passant en dérapage sur les dalles trempées. Les liés la regardèrent passer sans réagir. Enfin, à sa suite et un peu à la traine, Ream débaroula tout aussi barbouillé que la princesse, s'arrêtant à la hauteur des liés.
    « - Les élémentaires sont dans le château mais ils sont introuvables ! Paniqua-t-il entre deux bouffées d'air difficiles, avant de reprendre sa course à la Nelween qui avait disparu au bout du couloir dans un « yoohooooo ! » retentissant.

    A peine remit de ses émotions, Black suivit Mynocia qui s'était élancée à l'opposé, lançant au passage quelques giclées d'eau au brasier sur sa route.
    Il ne comprenait rien. Les élémentaires se cachaient dans le château ? Mais pourquoi ? Et surtout, où ?
    Soudain, la guerrière s'arrêta et il manqua de la percuter de plein fouet. Il lui demanda, de plus en plus inquiet, si tout allait bien.


    Plantée droit comme un i au milieu du couloir, elle ne répondit pas, fermant les yeux.
    Le silence revint. Malsain, angoissant, seulement entrecoupé des cris lointains et du crépitement des flammes autour d'eux.
    Les secondes passèrent. Il paniquait.
    Tout était bien trop calme.

    Soudain, Mynocia sortit de sa torpeur et envoya violemment un poignard juste derrière elle, là où se trouvait à priori un mur. Pourtant, plutôt que de se planter dans les briques, la lame s'enfonça dans quelque chose qui émit un horrible craquement. Un élémentaire apparut de nulle part, la dague enfoncée entre les yeux. Mort.


    « - Bon sang, râla Mynocia, on a affaire à des mages à présent ! »
    Black lui attrapa la main, réalisant qu'il claquait des dents. De peur. Elle serra ses jointures et l'entraina à sa suite, détalant en direction du grand hall d'où provenaient la plupart des cris. Il ne put que suivre, terrorisé et impuissant.

    Au détour d'un couloir, une ombre surgit et ils se jetèrent à terre pour éviter le jet de flammes. Ils se redressèrent et une pluie de pointes de flèches leur passa au dessus de la tête, embrochant l'élémentaire camouflé face à eux. Le corps devenu visible tomba au sol et les liés se retournèrent, découvrant Tom, la main encore levée, essoufflé et couvert de sang, mais vivant.


    « - Vous allez bien tous les deux ?
    - On ne peut mieux ! Railla Mynocia que la peur énervait, on se bat contre des ennemis invisibles et dans deux secondes, Blacky se pisse dessus ! »
    Tom se rapprocha d'elle, tentant de la calmer mais c'était peine perdue.
    Black, qui s'était senti soulagé en voyant apparaître leur ami, s'inquiétait à présent de l'état de l'élémentaire.

    « - Ecoute Myn, tenta de nouveau Tom, incertain, il n'y a que peu d'élémentaires qui ont pu pénétrer le château, Leïnae en a détecté quatre ... Nelween en a eu un,  moi aussi...
    - Et Mynocia aussi, compléta Black que la présence du duo rassurait. Il se souvint avec un frisson de l'incroyable précision avec laquelle Mynocia avait envoyé son couteau.
    « - Il n'en reste donc plus qu'un ! Ca va aller ! Encouragea Tom, espérant calmer ses amis un tant soit peu. 
    - Non, Tom, l'élément restant est différent. Son énergie est plus condensée, plus pure. Je suis persuadée que nous avons affaire à un Primaire. »

    « Un prim ... ? »
    La question de Black demeura en suspend. A l'extérieur, deux jets de lumière venaient de déchirer le ciel. Un rouge et un violet. Leurs couleurs.
    Paniqué, Tom se tourna vers Mynocia.


    «  LA REINE ! »


    Il ne fallut pas une seconde aux liés pour comprendre que la souveraine était en danger. Tous deux disparurent en un éclair, se précipitant dans les appartements de Clia. Black ne réalisa même pas qu'il utilisait l'air pour les propulser à travers les couloirs. Tout s'embrouillait dans son esprit. Et il ne parvenait plus à contrôler la peur grandissante qui lui rongeait les entrailles à chaque instant.
    Tout allait bien trop vite.


    Alors il laissait Mynocia guider leur ruée, concentrant sa force sur ce lien qu'il sentait plus fort que jamais entre eux. Enfin, ils se retrouvèrent devant les quartiers de la Reine et Mynocia défonça la porte d'un grand coup de pied sans la moindre once d'hésitation.

    Les liés se ruèrent dans la pièce, repérant immédiatement l'élémentaire qui se tenait debout au milieu de celle-ci. Une femme, les cheveux courts, bruns, la peau pâle, qui leur tournait le dos. Devant elle, Leïnae avait recouvert la Reine de son corps, l'aidant à maintenir un bouclier qui faiblissait à vue d'œil.
    La jeune élémentaire se tourna vers eux, leur offrant un visage fin voilé de cicatrices. Elle réagit dans la seconde et projeta sur eux la plus énorme vague de feu que Black n'avait jamais vue.


    A ses côtés, Mynocia eut le réflexe surprenant de se jeter devant lui et de briser l'attaque en deux d'un simple mouvement de bras.
    Toutes deux se regardèrent, visiblement surprises.
    « - Qui es-tu ? Cette technique ... Murmura Mynocia, abasourdie. »

    Black profita du moment d'inattention de l'élémentaire pour se ruer sur Leïnae et Clia, aidant la médium à relever la Reine. Elle s'était blessée au bras en tombant et le jeune homme dut la soutenir pour qu'elle puisse se mettre debout. Maintenir un bouclier l'avait épuisée.


    Pendant ce temps, Mynocia avait engagé un combat féroce avec la jeune femme, envoyant vague sur vague, parant ou évitant la moindre attaque avec une force de prédiction étonnante. Elles donnaient l'impression de si bien connaître l'autre que s'en était déroutant. Et elles étaient accessoirement en train de détruire la pièce.


    Cependant, quand elle vit que la Reine lui filait entre les doigts, elle se rua sur elle sans réfléchir, à main nues. Leïnae fit bouclier et elles se heurtèrent violemment, la voyante attrapant le poignet de l'élément qui tentait de s'échapper.


    La réaction ne se fit pas attendre ; elle recula, plaqua ses mains contre ses oreilles et ouvrit la bouche pour hurler. L'assemblée se figea. Elle se convulsait, la bouche ouverte, silencieuse.

    Black et Mynocia profitèrent de cette occasion pour se jeter d'un même mouvement sur elle, l'immobilisant à terre alors que la jeune femme tentait de crier la violence du spasme qui la secouait. Sans succès. C'était comme si elle eut été muette.


    Elle se débattit plus fortement, obligeant les liés à resserrer leur prise sur ses poignets, à toucher sa peau.
    Soudain, tout autour d'eux devint trouble. La vision du corps de l'élémentaire se flouta jusqu'à devenir un tourbillon qui les entraina dans les méandres obscures d'un passé qui n'était pas le leur.


    Black, qui avait reconnu la sensation du flash-back, eut le temps de saisir la main de Mynocia dans la sienne avant d'être emporté avec elle dans un gouffre de souvenirs. 
     

    Ch20

    Un château. Grand, sombre, de briques presque noires.
    Deux grandes tourelles qui dévoraient le ciel.

     

    Ch20

    Un signe sur une porte cadenassée.
    Un brasier incandescent contre le bois, serpentant autour de l'huis, s'enroulant dans la serrure d'acier.

     

    Ch20

    Une pièce. Immense, noire, presque vide.
    Dans un hall où s'était invité une nuit plus sombre que les ténèbres.

     

    Ch20

    Du sang. Deux corps baignant sur les dalles rougies.
    Une petite fille, à même le sol, éprise de convulsions, la gorge en sang.
    Muette.

     

    Ch20

    Un regard rouge et or embué de larmes.
    Qui montait, montait, montait encore, tentant de capturer un visage, une voix.

     

    Ch20

     

    Des sanglots dans une gorge qui ne fonctionnait plus.
    La vision de deux parents étendus, éventrés, sur les pierres.

     

    Ch20

     

    Du feu. Un brasier immense qui s'élevait au creux des mains de la fillette.
    Des flammes qui grossissaient à vue d'œil, faisant reculer la Chose.

     

    Ch20

     

    Une silhouette. Du rouge, du noir, du sang et encore du feu. De la peur à l'état brut.
    Et puis soudain, un visage. Des cheveux rouges. Des yeux verts. Et des ailes.

     

    Ch20

     

     

    Ashes rouvrit brutalement les yeux, tombant face à une jeune femme aux cheveux violets qui la retenait fermement par les poignets.
    Mynocia resserra sa prise en voyant qu'elle avait reprit ses esprits et se tourna vers Black pour vérifier son état ; le flash-back n'avait duré que quelques secondes, mais toute une histoire venait de leur défiler dans la tête.


    Le regard de l'élémentaire suivit le sien, tombant sur Black.
    L'effet fut immédiat ; ses yeux s'exorbitèrent, et elle se débattit comme un diable à la vue du jeune homme.
    Elle rappela le feu et Mynocia fut contrainte de la lâcher, manquant de peu de se bruler les deux mains.
    Quand elle se redressa, elle avait disparu.

    Le temps flotta un instant dans les appartements de la Reine. Les liés se regardèrent, pris de court par le passé auquel ils venaient d'être confrontés. Mais qui était donc cette élémentaire à la force d'une Primaire, qui venait de s'enfuir en apercevant Black ?


    Elle semblait si jeune. Et son passé si terrible que Black en eut mal au cœur. La sensation lui rappela la douleur qu'il avait perçue lorsque sa mère avait fuit le quartier général de l'époque, dix huit ans auparavant.  Sa détresse l'avait alors transpercé comme s'il elle eut été sienne, et il avait presque senti les larmes rouler sur ses propres joues lorsqu'elle s'était éteinte, un soir d'orage.
    Il sortit de ses pensées, capturant le regard turquoise de Mynocia qui le fixait.

    La voix de Tom retentit dans le château alors qu'il luttait contre une envie pressante de la serrer dans ses bras.


    «  QUE TOUT LE MONDE EVACUE, LES FLAMMES GAGNENT DU TERRAIN ! »


    Il reporta ses envies de câlin mynocien à plus tard et rejoignit la guerrière qui escortait la Reine dont le bras gauche saignait abondamment. Elle déroula son foulard et lui enserra autour du bras de manière à empêcher une hémorragie. Bien qu'elle se doutait qu'il en faudrait plus à Clia pour se faire tuer qu'un petit peu de sang en moins.
    Mais malgré tout, elle était attachée à sa souveraine. Et Tom ne lui pardonnerait jamais si elle laissait sa mère perdre deux gouttes de sang de plus.

     

    Le quatuor épuisé rejoignit l'arrière court, retrouvant l'ensemble des survivants qui contemplaient, impuissants, leur quartier général partir en cendres.
    Black rejoignit Tom qui soignait un de ses hommes et l'aida à s'occuper des blessés les plus sérieux. Mynocia, de son côté, était partie chercher –hurler sur- un soigneur pour qu'il vienne s'occuper d'urgence de la Reine qui n'était pourtant pas si blessée que ça. La souveraine, serrée contre Leïnae, regardait par-dessus son épaule le château se consumer doucement sous le poids des flammes.
    « - Combien avons-nous perdu d'hommes ? Demanda Tom à Ream qui tentait de calmer Nelween, rouge de sang, qui se roulait dans l'herbe à ses pieds. 
    - Une bonne dizaine de soldats, et quelques membres de leur famille qui étaient avec eux. »
    Le silence suivit l'aveu du général, qui gagna rapidement tous les Elfes présents.
    Un silence religieux. De deuil.
    Black crut même voir les joues de la Reine briller sous la lune.

    Les minutes passèrent. Doucement, le calme revint dans les cœurs. C'était fini. Cette nuit interminable allait enfin pouvoir se finir.
    Tom s'éloigna des soldats, rejoignant Black et Mynocia qui regardaient le feu ronger le Q.G.
    Ils restèrent un moment, tous trois, en silence, le regard perdu dans les ondulations du feu, chacun absorbé par ses pensées.


    Mynocia fut la première à reprendre la parole.
    « - Le plus regrettable, c'est que morsounet ait fini en brochette. »
    Black geignit doucement, s'attirant le rire doux de Mynocia qui lui ébouriffa les cheveux.
    A leurs côtés, Tom regardait les elfes de la forêt voisine venir les rejoindre, paniqués.
    Il frissonna, se rapprochant imperceptiblement de ses amis qui se chamaillaient, résistant à l'envie d'aller se terrer dans leurs bras.
    Stac était parmi ces gens à présent.

    A l'opposé de l'arrière court, on entendit soudain des cris. Une femme s'égosillait sur un homme qui fixait le feu, pétrifié. L'elfe semblait blessé, il avait du mal à se tenir debout et boitillait, ce qui n'empêchait pas la jeune femme de lui hurler copieusement dessus pour une raison inconnue.
    L'homme restait paralysé par la peur.


    La jeune elfe, devenue quasiment hystérique, se précipita vers les généraux, hurlant à s'en déchirer les poumons, sanglotant à chaudes larmes, rendant ses cris incompréhensibles.
    Tom se rapprocha d'elle, lui demandant gentiment quel était le problème. Black, qui l'avait rejoint, reconnût Jhil entre les traits déchirés.
    « - Qu'est-ce qu'il vous arrive ? Réitéra le chef de guerre.
    - Yael ! Yael, murmura-t-elle, il est dans le château, encore ! Je vous en supplie, sauvez-le ! Quelqu'un ! N'importe qui ! »

    Elle se remit à hurler, secouant Tom par les épaules ; le priant de toute son âme de venir en aide à l'enfant. Yael était à sa charge depuis trois ans, et jamais elle n'avait failli à sa tâche de nourrice ! Elle ne pouvait pas le perdre maintenant, de cette façon là ! Ils avaient encore tant à faire, tant à découvrir ! Yael était bien trop jeune pour succomber aux flammes !


    « - Madame, je suis désolé, mais c'est bien trop dangereux, ces flammes sont magiques, nous ne pouvons rien faire ... Fit le chef de guerre, dégouté de ses propres paroles. 
    - S'il vous plaît ... Implora une dernière fois la jeune elfe. Désespérée.
    Non, pas son Yael. Pas alors qu'il venait enfin de retrouver son père ...
    « - Je suis désolé, reprit Tom, la tête basse. »

     

    « - Blacky ? T'es parti à la recherche de tes neurones ? »
    La voix de Mynocia le sortit enfin de sa torpeur. Il avait suivi la discussion entre Tom et Jhil sans broncher, paralysé.  Yael, ce petit bout de chou adorable avec qui ils avaient passé un après midi formidable, était coincé dans le château. Livré aux flammes et à lui-même.


    Et Tom refusait de le sortir de là.
    En colère contre l'impuissance de son ami, il lui passa devant en le bousculant au passage.
    « - Aie, Black, que ... ? »
    Le chef de guerre s'interrompit. Il se dirigeait d'un pas de conquérant en direction du quartier général.
    « - Black, qu'est-ce que tu fais ? »
    Sa voix tremblait. Il avait déjà compris ce qu'il s'apprêtait à faire. Il hurla de nouveau, ne cachant plus la terreur au fond de sa gorge.
    « - BLACK, NON ! »
    Trop tard. Il courait à présent.

    Chapitre 20

    Chapitre 20



    La vitesse l'avait déjà happé. Ses pieds accélérèrent encore jusque à ne plus toucher le sol. Sous ses yeux, la terre n'était plus qu'une vague ligne floue.
    Il n'était plus Black Anderson. Il était redevenu le Justicier Rouge. Ce héros qui avait le pouvoir de sauver. Il se l'était promis. Jamais il n'abandonnerait devant le danger pour aider quelqu'un.
    Tom et ses principes pouvaient bien aller se faire voir.


    Il avait les siens et s'y tiendrait jusqu'au bout.
    Il crut même un instant porter sur lui le vieux costume vermillon cousu par Lysia.
    Il n'était plus que pour cette vie qu'il fallait extirper des entrailles de la Mort.

    Il déboula dans le grand hall, entouré d'un maigre bouclier d'énergie, à la recherche du moindre son qui n'était pas craquèlement de mur, de flammes ou de bois. Il tendit l'oreille, la concentration au maximum. Seul le brasier moqueur lui répondit d'un silence effrayant.
    Il allait falloir fouiller le château.


    Il s'élança dans les couloirs suintants, ses pieds nus frappant les dalles bouillantes jonchées de sang et de crasse. La chaleur l'étouffait, lui enserrait les poumons à chaque bouffée d'air maladroite qu'il prenait entre deux foulées.
    Ignorant la morsure du feu, il accéléra encore.


    Tap, tap, tap.


    Ses pieds saignaient.


    Tap tap, tap tap, tap tap.


    Il enfonça porte sur porte, parcourut des yeux pièces sur pièces.
    Repartit, s'élança dans l'infini sinistre.
    Encore, encore, encore.
    Ce fichu QG était beaucoup trop grand !!

    Il s'effondra contre un mur, à bout de souffle et de forces. Chaque pas lui déchirait un peu plus le thorax. Toutes les cellules de son corps semblaient se consumer sur elles-mêmes.
    Douleur, douleur, douleur.
    Sa tête se mettait à tourner, à présent.


    Le dessin flou des briques qui ondulaient sous la chaleur, face à lui.
    Si chaud, si chaud, si chaud.
    Et la brulure qui semblait l'emporter vers des ténèbres si accueillants... Un gouffre. Une abysse nouvelle et apaisante.
    Nommée Mort.


    «  NON ! »
    Il réalisa à à peine qu'il venait de hurler. Le mot avait résonné dans son esprit.
    Mort. Mort. Mort.
    Il ne pouvait pas mourir. Yael était dans les flammes. Et il se devait de le sauver !

    Il se redressa d'un bond, ignorant la douleur de ses talons meurtris, tanguant quelques instants avant de pouvoir reprendre son équilibre.
    « - C'est pas le moment, merde ! » Pesta-t-il, s'énervant contre lui-même et sa faiblesse.
    Il déchira un bout de son t-shirt et noua autour de son cou. Il fallait qu'il se protège un minimum de la fumée s'il voulait avoir une chance de s'en sortir vivant.


    Ses pieds s'élancèrent d'eux-mêmes à travers les dédales, mus par une force mystérieuse qui semblait lui venir droit du cœur.

    Non, il n'abandonnerait pas.

     
    « - YAEL ! »
    Il traversa la salle des éléments, les pièces de réunions, hurlant à s'en faire lâcher les cordes vocales déjà meurtries par la fumée.
    Rien, rien, rien et encore rien.
    « - MERDE ! Jura-t-il. »
    Il commençait très sérieusement à fatiguer.
    « - YAEL, C'EST BLACK, OU ES-TU ? »
    Ses cris se muaient en appels désespérés.
    Cette scène ne lui était que trop familière. Il se revoyait, quelques mois auparavant, en sueur dans une maison en flammes, paniqué, à la recherche de sa grand-mère prise au piège.
    Il ne voulait pas que cette tragédie se reproduise. Non, plus jamais.

     
    BAM.


    Une autre porte. Des gonds qui sautèrent. Rien.


    BAM.


    Encore une porte. Une pièce ravagée. Mais vide.


    BAM


    Un donjon désert. Il hurla de nouveau. Mais où avait-il trouvé refuge ?!


    BAM


    Un coup de pied rageur dans une autre porte. Il était tout bonnement impuissant !
    Sous ses yeux s'étalait le réfectoire déjà dévoré par les flammes.


    « - YAEL ! Mais où es-tu, bon sang ?! »
    Il sentit avec horreur les larmes lui monter aux yeux. Son corps était en train d'abandonner le combat.
    Il se détourna et fit volte-face.

    Il s'immobilisa. Il avait entendu quelque chose. Un murmure brisé. Une voix d'enfant apeuré. L'espoir regonfla son cœur et il hurla, prit d'une force nouvelle.


    « -YAEL, TU ES LA ? »


    Il s'avança dans le réfectoire, retournant les tables, ouvrant les placards, quand une silhouette d'enfant se détacha de derrière les cuisinières.
    Il était vivant !


    Doucement, Yael sortit de sa cachette, n'osant y croire. Lorsqu'il reconnut Black, ses yeux s'emplirent de larmes et il courut se jeter dans les bras du Justicier Rouge qui le réceptionna tant bien que mal.
    « - C'est fini maintenant, tu vas voir, on va sortir de là ... »
    Sa voix tremblait sous la force du soulagement qui l'avait épris. Contre son épaule, Yael sanglotait, terré contre lui.


    Un miracle. C'était un miracle.

    Il fallait retourner sur ses pas à présent. Pourtant, Black déchanta vite.
    La porte restée à terre venait de prendre feu, coinçant le jeune homme et l'enfant dans le réfectoire.
    Et il était trop faible pour faire apparaître un autre bouclier d'énergie.
    Ils étaient pris au piège.


    Soudain, une explosion retentit derrière eux. Le feu venait d'atteindre les cuisines. Une bouteille de gaz avait du être touchée.
    Black serra l'enfant contre lui, se jetant à terre, protégeant sa tête de ses mains. Yael gémit, le regard terrifié fixant un point au dessus d'eux.  Il suivit son regard et écarquilla les yeux à son tour. L'explosion avait détruit une partie du plafond qui allait leur tomber dessus.


    Il paniqua. L'air, l'air, vite ! Il brandit ses doigts en l'air. Mais rien. Un craquement sourd s'éleva au dessus d'eux. Ca allait lâcher d'une seconde à l'autre !
    Et l'air refusait de lui répondre ! Bon sang, pourquoi ?! C'était son élément, non ?!
    Le grondement retentit de nouveau. Yael sanglota, s'agrippant à sa chemise.
    Et puis, tout céda.

     

    Une immense vague déferla dans le réfectoire, balayant tout sur son passage, entrainant le plafond à travers le mur, éteignant brusquement les flammes.
    Black ne put retenir un sourire soulagé.
    Mynocia.  Mynocia venait de leur sauver la vie exactement de la même manière que le jour de leur première rencontre.


    Cette eau était si pure, si douce, si fraîche ... Un vrai bonheur.
    Black remercia intérieurement la guerrière, saisit Yael dans ses bras et se rua dans le couloir, piétinant ce qu'il restait de la porte carbonisée. Il jura avoir entendu une voix murmurer dans sa tête.
    «  Mais de rien mon roudoudou. »
    Les couloirs défilèrent à nouveau et il se laissa guider par la provenance des vagues géantes qui frappaient le QG.
    Enfin, les grandes portes lui apparurent.

     

    Dès qu'il fut sorti, Tom se rua sur lui, le détaillant des pieds à la tête à la recherche de blessures. Il se retint de lui coller une gifle quand il aperçut le petit garçon tremblant dans les bras de son ami.
    « - Bon Dieu Black, plus jamais une peur pareille ...
    - C'est encore grâce à Mynocia tu sais, rit le justicier, épuisé mais soulagé. »
    Il posa doucement Yael à terre, s'assurant qu'il n'était pas blessé.
    «  Ca va mon grand ? »
    L'enfant lui répondit d'un reniflement et d'un hochement de tête affirmatif.
    Plus de peur que de mal.

     

    Jhil, qui avait entendu la foule hurler le retour de Black, se précipita sur le jeune homme, suivie par l'homme qu'elle incendiait quelques minutes plus tôt.
    « - Yael !! J'ai eu si peur ! »
    Elle le serra contre elle, vérifiant à son tour s'il n'était pas blessé, et remercia chaleureusement Black. Le jeune homme haussa les épaules. Il s'en fichait, d'être remercié. Yael était sauf et c'était l'essentiel.
    Il sentit Tom à ses côtés glisser sa main dans la sienne et la serrer. Fort.
    Alarmé, il se tourna vers son ami.


    Livide. Le regard fixé au sol.
    Il entendit Yael se jeter dans les bras de l'homme qui avait suivit Jhil en hurlant un « PAPA ! » retentissant, et s'immobilisa.
    Ah, d'accord. Tout s'expliquait.
    Yael venait de se jeter dans les bras de Stac.

    Tom tira sur leurs doigts joints, l'entrainant plus loin. Il n'en revenait pas.
    Stac, ce monstre, le père de l'ange qu'était Yael ?!
    Comme s'il avait entendu ses pensées, Tom se tourna vers lui.
    « - On ne choisit pas ses parents Black ... »


    Il crut un instant entendre Mynocia à travers le chef de guerre.
    D'ailleurs, où était-elle ?
    « - Tom, où est ...
    - Là-haut, anticipa-t-il »
    Le justicier suivit le mouvement de l'élémentaire et leva les yeux.
    Sa bouche s'ouvrit en un grand « o » ébahi. C'était impressionnant.

    Mynocia, recroquevillée en position fœtale à plusieurs mètres du sol, s'était enfermée dans une grande bulle et était le cœur d'une immense tempête qui déferlait directement contre le château enflammé.
    « - Mynocia est une primaire ? Souleva Black, émerveillé par la puissance du spectacle.
    - Je ne sais pas, murmura Tom à ses côtés, fixant lui aussi la jeune femme.
    Pourtant, à cet instant, Black fut convaincu qu'il savait.
    Doucement, le brasier fut éteint et il ne resta bientôt sous leurs yeux qu'un amas carbonisé.

    C'était fini. Cette nuit interminable semblait enfin connaître une fin.
    Mynocia atterrit à leurs côtés, l'air épuisé, presque malade.
    « - Tout va bien ? S'inquiéta Black en la voyant affreusement pâle.
    - Je trouve ça trop tragique. On a perdu morsounet, Blacky.
    - Mais qu'est-ce que tu racontes ? Myn ! Eh ! »
    Elle voulut argumenter, sortir une pique ironique et cinglante. Comme d'habitude.
    Sous ses yeux effarés, elle tituba un instant.
    Chancela encore.
     

    Et s'effondra.
     
     
     

    Chapitre 20

     
    Fin du chapitre 20

     

     


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