• Chapitre 28

    Chapitre 28

     

    Chapitre 28
    La nuit aux mille étoiles
     

    [Version illustrée disponible ici ]

      Résumé du chapitre précédent :

    Liam, Ellyre et Nawi, aussi appelés Reflets de Lune, ont enfin pu se joindre à l'Armée de Cristal et devenir membres à part entière de l'Empire Elfe. Mais Ellyre, depuis qu'elle a retrouvé Black, n'a plus qu'une idée en tête : se rapprocher du Justicier Rouge qu'elle adule profondément. Un matin, Mynocia tire les choses au clair : Black est avec elle et la jeune femme n'a pas sa place dans le lien qui les unit. Le soir-même, Black découvre sur l'élémentaire une immense brûlure, causée selon ses dires par Kaën, qui lui dévore la moitié du dos et du bas des reins.
    De son côté, Siànan a accompli la mission donnée par Combustor et a tué Kaën. Pourtant, le valet n'est pas rassuré : les derniers mots de Kaën étaient une mise en garde et Wïane a disparu de l'Armée de Feu avec la promesse d'un bain de sang ...
    Quelques jours plus tard, Tom se rend sur une étrange tombe construite de ses mains et Mynocia le suit, l'invitant à lui raconter son histoire. Le chef de guerre abdique et lui tend son fea, la laissant voir son ancienne relation avec Féon, sa traîtrise et la première destruction du Quartier Général ...
     

    Chapitre 28



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    Satisfait. Oui, à cet instant, ce mot convenait en tous points pour le décrire. Siànan était satisfait. Ses moult et ardues recherches l'avaient finalement mené vers Kaën, qu'il avait pris par surprise, capturé et privé de ses pouvoirs. Il lui avait soutiré bon nombre d'informations, avait joué un petit peu avec l'homme, plus par vengeance que réelle méchanceté, avant d'accomplir sa mission et de mettre fin à l'existence de cette ignoble créature.


    Oh, il aurait pu le torturer, lui faire payer au centuple le mal qu'il avait déversé derrière lui, mais Siànan ne savait pas faire souffrir d'homme, aussi cruel soit-il. Obéissant à son maître, il l'avait tué de sang froid, proprement, se surprenant à repenser à toutes ces fois où il avait rêvé détruire l'homme, lui arracher les entrailles à main nues et contempler l'étincelle de la vie quitter ses yeux.
    La tête décapitée avait roulé à ses pieds et un soupir las s'était échappé de ses lèvres. Enfin, s'était-il dit. Enfin toute cette violence allait pouvoir cesser.


    Siànan se laissa lourdement tomber sur un fauteuil de cuir du réfectoire du QG, commandant un verre d'alcool d'un signe distrait de la main. Il se réfugiait suffisamment souvent dans son coin isolé pour que les serveurs aient appris à retenir ses goûts. De toute manière, les cuisiniers du repaire n'avaient affaire qu'à une portion réduite des élémentaires, les soldats demeurant dans les caches avoisinantes, et avaient vite saisi les habitudes alimentaires de la petite élite qui vivait constamment au QG. Certes, le petit bar-restaurant n'était pas très grand, sentait souvent la friture et le tabac froid, mais beaucoup n'y venaient qu'à la recherche d'un petit peu de compagnie.


    Remerciant l'homme qui venait de lui apporter sa boisson d'un signe de tête, Siànan se saisit de son verre et avala une grande gorgée du liquide fumant, appréciant la brûlure familière de l'alcool lorsque celui-ci descendit le long de son œsophage. Sa mission l'avait épuisé, et il décida de repousser son compte-rendu au lendemain matin. De toute manière, se dit-il en jetant un regard en biais à la vieille horloge au dessus du comptoir, il était bientôt deux heures du matin et il se doutait que Combustor apprécie de le voir débarquer à une heure pareille.


    Siànan baissa les yeux du cadran et des aiguilles qu'il fixait sans vraiment les voir depuis de longues minutes quand un serveur particulièrement remonté claqua lourdement la porte des cuisines, fourrant dans la poubelle un plateau encore complet de victuailles.


    Toujours prêt à rendre service, et à se mêler de tout par la même occasion, Siànan s'approcha du jeune homme brun qui pestait dans sa barbe.


    « Il y a un problème ? S'enquit-il, un coude appuyé sur le bar, sa choppe fumante dans l'autre main, rivant ses yeux noisette sur le serveur. »


    Celui-ci se retourna et son visage se détendit soudainement quand il reconnut Siànan.
    « Oh, Prince Mustengen, vous êtes enfin revenu ! Votre mission s'est-elle bien déroulée ? 
    - À merveille, balaya Siànan, irrité du changement de sujet manifeste de l'élémentaire, mais cela ne me dit pas ce qui valait tant d'acharnement sur des victuailles encore bonnes. »


    A sa grande surprise, le serveur détourna les yeux, l'air gêné, et l'invita d'un signe de main à continuer cette conversation à l'écart des deux hommes passablement saouls présents dans le réfectoire. Siànan fronça les sourcils. Sa tentative de ragot à raconter à ses hommes le lendemain prenait une tournure inattendue.
    Lorsque tous deux furent suffisamment isolés, le jeune homme se tourna vers lui, l'air très mal à l'aise.


    « Voilà, mon prince ... C'est le maître, je pense qu'il y a un problème et comme je sais que vous êtes son valet ... Enfin, depuis qu'il est revenu il y a trois jours, il est resté enfermé dans ses appartements et refuse tout contact. Je tente de lui apporter un repas complet toutes les cinq heures, mais je ne fais que parler à un mur ... »

    Satisfait ? Quand avait-il dit qu'il l'était déjà ?


    En quelques instants, Siànan sentit toute sa satisfaction de mission accomplie s'envoler au loin, l'inquiétude prenant immédiatement sa place. Par expérience, il savait que le comportement de Combustor n'annonçait rien de très réjouissant.


    « Permettez que j'essaie ?
    - Bien sûr mon prince, que voulez-vous ?
    - Préparez moi un plateau avec du pain, un bouillon, et de l'eau, ordonna-t-il. Beaucoup d'eau. »


    L'homme hocha la tête et fila dans les cuisines, laissant Siànan seul avec son malaise grandissant, sa choppe oubliée dans un coin du bar. Une dizaine de minutes plus tard, l'élémentaire était de retour avec un somptueux plateau qu'il glissa dans les mains de Siànan.


    « Merci à vous. Vous avez bien fait de me prévenir, sachez-le. »
    L'homme le salua d'un bref mouvement de tête et Siànan disparut à l'angle du couloir, le repas cliquetant dans ses mains.


    Arrivé devant la porte des appartements de Combustor, l'élémentaire prit soin d'attendre que toute âme qui vive ait déserté le couloir. Libérant sa main droite, laissant le plateau en équilibre sur la gauche, il toqua deux fois rapides contre le métal.


    « Maître, c'est Siànan. Ouvrez-moi s'il vous plaît, j'ai des nouvelles urgentes. »
    Un peu d'exagération n'avait jamais tué personne. Et puis, après tout, il avait effectivement des choses à annoncer à son souverain. Face à lui, la porte sembla le narguer, le silence s'épaissit et l'instant flotta. Cette fois-ci, il fronça les sourcils, ignorant son cœur qui martelait sa poitrine, tous sens aux aguets. Quelque chose clochait vraiment.


    « Maître, tout va bien ? »
    De nouveau, il n'eut aucune réponse.
    « Bon, souffla-t-il, si vous n'ouvrez pas cette porte dans les dix secondes, je fais tout exploser. »


    Et il l'aurait très certainement fait, si de petites flammes n'avaient pas traversé le trou de la serrure pour venir s'enrouler doucement autour de ses doigts. Il suivit des yeux le trajet de la magie élémentaire qui inspectait ses phalanges rouges, cette fois-ci clairement inquiet. Face à lui, dans un petit « clic », la porte se déverrouilla, mais Siànan hésita à rentrer. Par le biais de ces flammes, Combustor venait de vérifier son identité.


    Finalement, il pénétra dans la pièce et la porte claqua rapidement derrière lui en se verrouillant de nouveau.
    Son cœur manqua un battement. La pièce nageait dans la pénombre et la seule source de lumière provenait d'un feu à moitié éteint crépitant faiblement dans la cheminée. L'air empestait le sang et la sueur. Enfin, il remarqua la silhouette étendue sur le flan contre le grand lit, emmêlée dans les couvertures.
    « Maître ! S'exclama-t-il en posant précipitamment le plateau sur le bureau, se précipitant vers la forme pâle à peine humaine. »


    Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur. Combustor, allongé sur le lit, tournant le dos à Siànan, ne bougea pas d'un millimètre. Complètement nu, ses hanches étaient recouvertes d'un simple drap, blanc de base, devenu marron de sang séché et de crasse. Siànan sentit une boule lui retourner l'estomac quand il reconnut les marques sanglantes en zigzag laissées contre la peau nacrée : les jambes, les bras, le dos, le ventre, aucun endroit ne sembla avoir été épargné. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas contemplé les effets du Sortilège.
    « Je ... Ne... Ne bougez pas, je reviens. »


    Combustor ne grogna même pas.
    Siànan se rua dans la salle de bain adjacente, ouvrit à la volée tous les placard, jeta une bassine sous l'eau tiède, rassemblant désinfectant, savon, serviettes et gants dans ses bras. Il coupa l'eau d'un coup de pied avant qu'elle ne déborde, lança tous les produits dans une corbeille, et se précipita à terre, vidant le contenu d'un placard près du sol.


    « Bon sang, mais où l'a-t-il fichue ? Pesta-t-il, jetant dans son dos une collection de produits plus insolites les uns que les autres. Enfin, après avoir mis sens dessus dessous les trois quart de la salle de bain, il dénicha ce qu'il cherchait : une petite fiole verdâtre, scellée d'un liège épais.
    Calant la petite bouteille entre ses dents, les produits dans le creux de son aisselle, il lança les serviettes sur son épaule, saisit le bassin rempli à ras-bord d'eau tiède à deux mains et sortit de la salle de bain en refermant la porte d'un coup de hanche.

     

    Combustor n'avait pas bronché. Siànan s'approcha doucement, posa tout son bazar au pied du lit, et se pencha au dessus de son maître. La sueur collait ses mèches sur son front, ses yeux étaient fermés, sa bouche entrouverte sur une respiration erratique et en touchant le signe de feu sur son crâne, Siànan réalisa qu'il était brûlant.


    « Maître, il va falloir vous redresser. Je veux juste rincer vos blessures. »
    Doucement, précautionneusement, Combustor se retourna, se redressa, le visage déformé par une grimace de douleur, aidé par son valet qui le soutint d'une main entre ses omoplates.
    « Arrête de m'appeler maître. »


    Sa voix était basse, rauque et enroulée, comme si parler était devenue une entreprise difficile et inhabituelle. Son valet lui adressa un petit sourire triste et hésitant, et s'assit à ses côtés sur le grand lit maculé de sang.
    Il se baissa, trempa une serviette dans l'eau tiède à ses pieds, l'essora un peu, écarta les mèches trop longues de la nuque de Combustor et entreprit de le débarrasser de la saleté avec toute la douceur du monde. L'homme se laissa faire sans broncher, et Siànan décida qu'il n'était de toute manière, jamais temps d'annoncer de mauvaises nouvelles.


    « J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous. »
    Comme il s'y attendait, rien ne suivit. Il rinça le tissu, y frotta le savon, et reprit :
    « La bonne est que Kaën est mort. »
    La serviette repliée en deux dériva sur une clavicule, répandant dans l'air un parfum chaud de propre.
    « Et la mauvaise ... Il a retrouvé Nuane et ... Je ne pense pas qu'elle ait survécu. »
    Sa main cessa son voyage. Siànan s'attendit au choc, aux cris, à la haine. Mais rien ne vint. Le même silence vide lui répondit.


    Les épaules de Combustor tremblèrent sous ses doigts et un soupir traversa ses lèvres.
    « Je sais. »
    Dans l'esprit de Siànan, la dernière pièce du « pourquoi » s'ajouta enfin. Elle était là, la raison première de cet isolement étrange, la goutte de trop qui avait fait trébucher le souverain. C'était Nuane.


    Sans mot dire, Siànan reprit sa tâche. Plusieurs fois, il se leva pour changer l'eau de la bassine qui virait rapidement au rouge foncé. Quand l'eau finit par rester claire et qu'il eut désinfecté Combustor jusqu'au bout des orteils, il l'enroula dans une grande serviette le temps de reposer savon et bassine dans la salle de bain. Revenu, il trouva son maître assis au bord du lit, enroulé dans le tissu, le regard perdu sur les lattes du plancher, le visage toujours de marbre. Un instant, Siànan le revit à dix-sept ans, si jeune, l'air perdu alors qu'il venait de le nommer officiellement comme son conseiller.


    Sans savoir pourquoi, cette image le blessa et il fourra le bouillon encore fumant dans les mains de Combustor et récupéra la fiole marron restée sur le sol. Il fit sauter le bouchon de liège et déversa une petite noisette du liquide verdâtre sur ses paumes.


    À genoux devant Combustor qui venait enfin de porter le bouillon à ses lèvres, il saisit sa jambe gauche et entreprit de masser délicatement chaque morsure du Sortilège. Sous ses doigts, les muscles tendus s'affaissèrent et le souverain soupira d'aise, reposant le bouillon, observant à son tour les plaies cicatriser à vue d'oeil. Intérieurement, Siànan bénit la mémoire de la sorcière vagabonde qui leur avait offert l'onguent. Les jambes étant désormais guéries, Siànan remonta sur le lit, derrière Combustor, et dégagea sa nuque pour y avoir accès. Un instant, il crût le voir frissonner, et réalisa leur soudaine proximité : lui, à genoux sur le lit, son maître nu devant lui, ses hanches touchant ses genoux, lui faisant dos. Siànan soupira malgré lui. Il avait toujours un peu trop apprécié le contact de Combustor.


    Reléguant ses pensées au fin fond de son esprit, il continua d'appliquer consciencieusement le soin, prenant garde à ne pas appuyer sur les blessures. Sans s'en rendre compte, ses gestes se murent en caresses, en étreintes protectrices et guérisseuses, et il nota le contraste magnifique que formaient ses mains couleur sang voguant contre la peau blanche de Combustor.
     
    Attiré par une force mystérieuse, incapable de résister, Siànan posa ses paumes à plat contre les omoplates de son maître et posa son front contre sa nuque.


    Le souffle de Combustor trembla violemment et il eut un mouvement d'épaule involontaire qui ramena brusquement Siànan à la réalité.
    « Toutes mes excuses maître, je ne vou...
    -Arrête ça, coupa Combustor. »


    Autour de lui, le temps s'arrêta. La voix du souverain avait dérapé. Inquiet, il posa sa main contre l'épaule de l'homme, faisant glisser ses mains le long de son bras.
    « Maître ...
    - MAIS ARRÊTE ! S'écria soudain Combustor, faisant sursauter son valet, se retournant violemment, QUAND CESSERAS-TU CE JEU, SIANÀN ? JE NE SUIS PAS TON MAÎTRE, JE NE L'AI JAMAIS ÉTÉ ET JE NE LE SERAIS JAMAIS ! »


    Leurs regards se croisèrent enfin, et Siànan en oublia de respirer.
    « Je ne veux pas l'être, Siànan. »
    Ses yeux brillaient bien trop.
    Sans réflechir un seul instant, se fichant cette fois-ci des conséquences, Siànan déplia ses jambes, attrapa l'homme et le serra contre lui. Fort.


    Il glissa ses mains au creux de ses reins pour le maintenir contre son torse et les mèches de Combustor tombèrent sur son épaule. Presque timidement, les mains fines vinrent s'accrocher à son pull, tirer sur les mailles alors que le nez du souverain touchait sa clavicule.


    Le cœur sens dessus-dessous, Siànan passa sa main restante dans les cheveux, tentant d'ignorer la douleur que provoquaient les larmes bouillantes dévalant son cou.
    « Dis-moi, Siànan ... Est-ce que notre combat a encore un sens ? Maintenant qu'il est revenu, est-ce que tout cela est voué à l'échec ? »


    Siànan attendit longuement, déchiré par les sanglots dans sa voix. Sa main jouait distraitement avec les mèches fines.
    « Je crois en notre combat depuis toujours. J'ai confiance en vous. Tout s'est déroulé selon votre plan à présent, et son retour n'est qu'un détail, et il ne changera en rien notre rêve. Je vous accompagnerai jusqu'au bout, et ce quoi qu'il puisse advenir. »


    Contre lui, le cœur de Combustor avait gagné quelques battements. Doucement, Siànan sourit. Son odeur emplissait ses sens, la chaleur du corps contre le sien faisait brûler un feu ardent au fond de ses entrailles.
    S'éloignant un peu, Siànan caressa la joue trempée du bout des doigts, emportant sur ses phalanges écarlates les dernières larmes échappées des yeux de l'homme. Leurs regards se soudèrent de nouveau.
    « Je ne vous abandonnerai pas, Kulilaahn. Jamais. »



    Doucement, tendrement, Siànan scella sa promesse d'un baiser.


    Chapitre 28

     

    « C'est prêt ! S'exclama Tom avec entrain, ouvrant la porte de son salon avec le coude, les bras chargés de trois thés fumants sur un petit plateau.»


    La journée avait été épuisante pour le trio. Les entraînements à Illusion continuaient de plus belle sous les directives de Mynocia, qui avait décidé ce jour-là d'épargner à ses deux amis des séances nocturnes. Libérés plus tôt, tous trois avaient alors filé sous la douche, Black avait piqué du nez sur la banquette une fois descendu à ses quartiers, Mynocia l'avait laissé se reposer une petite heure puis l'avait tiré violemment du sommeil pour aller retrouver Tom au réfectoire.


    Regardant les élémentaires patauger dans leur repas, Black les yeux à demi-clos, le chef de guerre avait alors proposé à ses deux amis de venir se détendre avec un thé dans ses appartements. Les entraînements en journée l'obligeaient à décaler ses tâches de chef de guerre en soirée et il semblait ne rien avoir de prévu ce soir-là.


    Tom rejoignit ses deux amis affalés dans les coussins, posant le thé sur la petite table basse, avisant l'état de fatigue avancé des deux guerriers. Black était étendu sur le dos, moitié-assis moitié-couché, les bras étendus sur les coussins, la tête renversée, les yeux clos, vidé de ses forces. A ses côtés, Mynocia ne valait pas mieux : assise en papillon sur le tapis, elle avait posé ses deux coudes sur la table basse et retenait sa tête qui semblait vouloir tomber contre le bois.


    « On devrait freiner un peu les entraînements, murmura Tom en tombant à leurs côtés. Lui non plus ne sentait plus ses jambes.
    - J'approuve, grommela Black de son coin, trop épuisé pour bouger d'un iota. »


    Mynocia grogna en réponse, le nez de plus en plus proche de la table.
    « On va supprimer le matin, décréta-t-elle en ignorant Black qui gémit de soulagement. Ca ne sert à rien d'être dans un tel état. S'il devait y avoir un combat, on serait inutiles et vulnérables »


    Tom hocha la tête silencieusement, déplaçant les tasses fumantes devant Black et Mynocia, se saisissant de la sienne à deux mains. L'odeur douce et familière du thé lui fit fermer les yeux et la brûlure contre ses paumes le détendit instantanément.


    Après de longs instants passés à savourer le calme et la chaleur qui irradiaient d'une simple tasse, il prit la parole, la voix basse et lente.


    « De toute façon, Jhi-Laim est venu me demander l'autorisation d'ouvrir Illusion aux soldats : ses effets sont vraiment bénéfiques et le peuple doit pouvoir en profiter. »
    Mynocia se redressa légèrement, levant les yeux de la surface de son thé.


    « La salle pourra supporter autant de présences? 
    - D'après Liam, plus le nombre de personnes présentes simultanément dans la pièce augmente, plus ses capacités chutent. »
    Le silence suivit. Black releva péniblement la tête.


    «Traduction ? »Cette fois-ci, Mynocia abandonna son combat contre sa tête et son front tomba contre la table basse dans un petit « bom ».
    « En résumé, sourit Tom, s'il y a trop de monde trop longtemps, Illusion risque de ne plus posséder ses capacités spécifiques ou de devenir incontrôlable.
    - C'est-à-dire ?


    Peut être était-il foncièrement crétin, ou la notion trop abstraite, ou les deux, mais il ne comprenait toujours pas le danger de cette salle.
    - C'est à dire, Blacky, que certaines choses ou personnes pourraient ''disparaître'' dans la dimension d'Illusion et ne jamais en revenir, répondit Mynocia en redressant le dos.
    - Comme une espèce de portail ?
    - Si on veut. Avec une porte d'entrée mais pas de sortie. »


    Le justicier rouge haussa un sourcil de manière très mynocienne, tirant un sourire en coin à Tom qui clôtura le débat :
    « Tu demanderas à Liam si tu veux, il saura t'expliquer mieux que nous ! »

    Le silence suivit, prenant place durant de longues minutes, laissant chacun siroter son thé.
    « Tu lui fais confiance, Tom ? Demanda soudain Mynocia. Liam, ajouta-t-elle devant le regard interrogateur qu'elle reçut.
    - Oui, je pense, soupira le chef de guerre qui comprenait malgré tout les doutes de l'élémentaire vis à vis des Reflets de Lune. Il a de grandes qualités de stratège et me paraît sincère. Et toi, Mynocia ?
    - J'ai eu ... Disons l'occasion de discuter avec Nawi de certaines choses qu'elle n'était pas censée savoir. Elle m'a expliqué beaucoup de choses sur eux, leur rencontre, leurs pouvoirs ... Je ne les considère toujours pas comme membres de l'Armée, mais je ne pense pas qu'ils soient des ennemis. Hein Blacky ? Termina-t-elle avec un clin d'oeil. »


    Le dénommé se redressa entièrement, oubliant la fatigue un instant, fixant Mynocia dans les yeux. Qu'est-ce que ce sous-entendu énorme signifiait ? Ce n'était pas le genre de la guerrière de faire référence ainsi à Ellyre, de surcroît face à Tom alors que ... Oh.
    Non, pensa-t-il, Mynocia, sérieusement ?


    « C'est fini, oui ? Souffla-t-il, clairement irrité. Ellyre ne m'intéresse pas, je lui ai dit clairement et elle l'a compris. C'était le Justicier Rouge qu'elle adulait, pas moi. Fin de l'histoire. »


    Mynocia sourit, le regard fixé sur sa tasse. Black tourna les yeux vers Tom, qui regardait tout sauf ses deux amis, les joues étrangement roses. Il venait de se laisser manipuler consciemment par Mynocia pour que le chef de guerre entende ce à quoi il ne croyait pas de sa propre bouche. C'était vil, plutôt moyen comme façon d'agir, mais la rougeur satisfaite sur les pommettes de Tom le convainquit qu'il avait fait le bon choix.
    « Bref, cette question d'entraînement ne se posera de toute manière pas demain, vu que nous sommes chargés de préparer la cour pour le soir !


     - Demain soir ? Releva Black sans comprendre, savourant une gorgée de thé chaud, prenant soin de noter encore une fois le goût unique et délicieux du breuvage.
    - C'est la Nuit aux Mille Étoiles, expliqua Tom, la nuit la plus importante de l'année pour tout le peuple. »
    Le jeune homme se contenta d'un « oh » peu éloquent. Il était trop fatigué pour se plaindre d'être encore une fois le dernier au courant.


    « Tu nous aideras, Tom ?
    - Je ne peux pas, hélas, soupira Tom que l'idée fatiguait déjà. Nous sommes sur le point de détecter le plus grand Q.G de l'Armée de Feu et les Reflets de Lune auront besoin de moi. L'Armée de Feu cahute en ce moment, et j'ignore ce qu'il se passe, mais cela est pour nous l'occasion de prendre l'avantage... »
    La tasse de Mynocia sembla lui avoir échappé des doigts et claqua bruyamment contre la table. Ses deux amis relevèrent les yeux.


    « Il est revenu. »


    Le regard planté dans celui de Tom, Mynocia resta immobile, comme statufiée par son propre aveu. Face à elle, le chef de guerre fouillait ses prunelles, la bouche entrouverte, semblant s'attendre à un « poisson d'avril ! » à n'importe quel moment, comme si elle venait d'annoncer l'apocalypse imminente. Avisant l'état de son ami, Black ne put s'empêcher de demander :
    « Euh ... Qui ? »


    À sa grande surprise, plutôt que de l'envoyer en beauté nager dans les roses comme elle savait si bien le faire, Mynocia se passa nerveusement la main dans les cheveux et lui répondit.
    « Comment te résumer ce bazar ... Pour faire simple, l'Armée de Feu a changé de « Roi » il n'y a pas si longtemps. Je pensais avoir tué le premier, mais il est vivant, trois fois plus puissant que le second, et bien décidé à reprendre sa place sur le trône. Les deux Rois se font donc la guerre pour la place, mais c'est peine perdue pour le second. C'est pour ça que l'Armée de Feu cahute, Tom. Les élémentaires sont divisés entre les partisans du premier roi et les fidèles du second ... »

    Tom craqua.
    « Mais c'est pas vrai, tu comptais nous le dire quand ?! Pourquoi n'as-tu encore rien dit, bon sang ? Et depuis quand le sais-tu ? Ne jugeais-tu pas que nous méritions d'être au ... Attends, attends, attends. Depuis ta crise, c'est ça ? S'étrangla-t-il, la voix blanche, l'air d'avoir soudain résolu l'énigme la plus importante du monde. Oh bon sang, j'aurais du m'en douter ... Qui d'autre sait, Mynocia ? »
    Elle ne répondit rien. Il éleva la voix.


    « Qui d'autre ? »


    Black eut un mouvement de recul involontaire. Le chef de guerre ne s'en était jamais pris à Mynocia de cette manière auparavant. Alors qu'il pensait la dispute imminente, voyant déjà Mynocia répondre un cran au dessus, la voix calme et douce de la guerrière s'éleva entre eux.


    « Leïnae a su avant moi, avant ma crise, je l'ai transmis à Clia et Nawi l'a vu.
    - Et tu n'as pas jugé bon de m'en informer ? »
    La voix du chef de guerre tremblait de colère. Black ne l'avait jamais vu comme cela.
    « Ce n'est pas la première fois, Mynocia. Je te l'ai dit, je t'ai prévenue, et tu sais très bien ce que j'ai fait pour toi. Alors ne gâche pas tout en me cachant des choses comme ça, s'il te plaît. Tu n'es pas toute seule bon sang, c'est pas faute de te le répéter ... 
    - Je pensais que tu l'avais su, répondit-elle, presque coupable, le regard plaqué contre le carmin des yeux de Tom. Parce que tu as touché le fea en voulant me ramener.
    - J'ai vu, répondit le chef de guerre, des brides floues de ce que je connaissais déjà. Je n'ai pas regardé le reste, je m'en fichais. Tu avais besoin de moi, besoin que quelqu'un rompe le lien. »


    Black regarda, perdu, ses deux amis. Il laissa le silence s'épaissir jusqu'à ce que Mynocia ne le brise.
    « Je suis désolée, Tom. »
    Le front contre ses doigts, Tom se massa les tempes.


    « Excuses acceptées, marmonna-t-il. Et à l'avenir, si tu me refais un coup comme ça, je t'en colle une.
    - Ca me convient.
    - Le marché ou la bugne ?
    - Le marché, crétin. »


    L'insulte était pleine d'affection et Tom sourit. L'instant de gêne se dissipa et des sujets de conversation plus anodins détendirent l'atmosphère. Les tasses se vidèrent, la nuit noire les obligea à allumer deux bougies de plus. Après de longues minutes, Black décrocha un bâillement si convainquant qu'il contamina ses deux amis. Tous trois éclatèrent de rire, et les liés décidèrent d'un commun accord qu'il était temps pour eux de regagner leurs appartements.


    Black tira Mynocia des coussins, souhaita bonne nuit à Tom d'une rapide bise, et tous deux quittèrent la douce chaleur des appartements du chef de guerre pour se retrouver immergés dans le froid de la nuit.

    Chapitre 28

    Chapitre 28 → 28

    Lorsque Black sortit de la salle de bain une dizaine de minutes plus tard, le visage propre et prêt à dormir, Mynocia était tombée en étoile sur le lit, sur le ventre, en sous-vêtements, le nez plongé dans les coussins.

    Le jeune homme esquissa un sourire en la voyant ainsi, s'asseyant à côté de ses hanches, laissant le bout de ses doigts retracer sa colonne vertébrale. Il fut surprit d'observer un frisson courir derrière sa main, le long du corps de la jeune femme. Sa brûlure, immense, semblait la dévorer de l'intérieur, s'étaler sur son dos dans le seul but de lui rappeler à quel point cette femme, derrière sa carapace de métal forgé, avait souffert. Si Kaën n'était pas mort, pensa-t-il, il se chargerait lui-même de détruire à jamais ce tortionnaire. Cet homme qui avait détruit et marqué à jamais la vie de la guerrière.

     Il mourait d'envie de la serrer contre lui. Hésitant, incertain, ignorant d'où il tirait cette soudaine témérité, il se hissa à califourchon sur ses hanches, les paumes à plat sur ses omoplates. Il ne voulait plus penser à Kaën, à l'Armée de Feu, à la douleur, à tous ceux déjà tombés sur le champ de bataille. Il ferma les paupières, soupirant profondément. Les flammes disparurent de ses yeux clos. Il n'y resta plus que la sensation douce et chaude de la peau de Mynocia sous ses doigts, le battement régulier de son cœur.

    « Blacky, chui pas une montagne ... Grommela-t-elle sans véritable entrain, laissant un soupir de satisfaction lui échapper quand les mains du justicier entreprirent de masser ses épaules. »

    Black se sentait complètement déconnecté de la réalité. Il laissait ses mains glisser, voyager, découvrir la moindre parcelle du dos de la guerrière, contournant les grandes cicatrices, les acceptant pour ce qu'elles étaient : l'héritage d'un passé lourd et sinueux.

    La grande brûlure le fascinait autant qu'elle le rebutait, et il se retint de la toucher. Il se sentait juste si bien à cet instant, tellement à sa place et en sécurité ...
    « Bon sang Blacky, mais où as-tu appris à faire ça ? »


    Le justicier laissa échapper un petit rire, se penchant en avant pour déposer ses lèvres contre l'épaule dénudée de Mynocia. Il n'en savait rien, il avait toujours aimé travailler de ses mains et les massages étaient quelque chose qu'il aimait prodiguer.

    Le sortant de ses pensées, elle se retourna, lui faisant face, glissant sa main contre sa nuque, attirant ses lèvres aux siennes. A nouveau, il sentit son cœur s'arrêter un bref instant. Qu'importe le nombre de baisers qu'il pourrait lui donner ou recevoir, son cœur chavirait toujours comme à la première fois. Black s'allongea sur elle, appuyé sur les coudes pour ne pas l'écraser, et lui rendit son étreinte, savourant toutes les sensations embrasant son corps et son coeur. La Terre aurait pu s'écrouler, le château prendre feu, les élémentaires débarquer qu'il n'aurait pas bougé.


    Le monde ne tournait plus. La guerre n'était plus. Son univers n'avait qu'un seul nom, qu'une seule couleur, qu'une seule saveur : celle de Mynocia.

    Elle inversa leurs positions d'un coup de rein et il lui sembla tomber dans un immense précipice. Les paupières semi-ouvertes, il saisit ses hanches, plaquant leurs deux corps l'un contre l'autre sans rompre le baiser. Son cœur battait la chamade si fort dans sa poitrine qu'il l'entendait résonner dans ses oreilles. Plus rien n'existait d'autre que Mynocia, ses lèvres, son corps, sa chaleur, son odeur. Elle était avec lui, sur lui, contre lui, et le reste n'avait plus d'importance. Contre son torse, l'étoile rouge se souleva, fusionnant dans une douce lumière avec celle de Mynocia pendant à son cou. Ni l'un ni l'autre n'y prêtèrent attention.

    Les mains de Black remontèrent le long du dos de la guerrière, et elle frissonna lorsque ses doigts passèrent sur la brûlure, mais elle ne le repoussa pas. Se détachant de lui, elle fixa Black dans les yeux, sentant ses doigts se perdre sur ses épaules et remonter caresser ses cheveux.


    Elle sourit, le regarda quelques instants, les genoux de chaque côté de ses hanches, et l'embrassa à nouveau.  

    Resté sur les coudes, il accepta ses lèvres comme un noyé attrape une bouée, se laissant tomber contre le matelas, les mains accrochées à son dos et sa nuque. Elle s'allongea complètement sur lui, et il laissa ses mains dessiner chaque courbe, chaque forme, les yeux clos, découvrant le corps de la jeune femme par le cheminement de ses doigts.


    En manque d'air, elle se releva, le faisant rouvrir les yeux, attraper son regard, plonger dans le turquoise de ses prunelles.
    Redressé sur les fesses, face à Mynocia devant lui, il se pencha en avant, la serrant contre lui, posant ses lèvres contre sa clavicule. Il déposa un baiser sur sa joue, remonta sur sa tempe, explora son front du bout des lèvres.

    « Blacky ... »


    Un murmure, un gémissement, une supplique ? Il n'en savait rien. Il n'avait jamais entendu sa voix contenir autant d'amour, de passion et de tendresse. Happé par le trop plein de sensations qui rongeaient son être, il la saisit dans ses bras, la faisant grimper sur ses genoux, réalisant au passage qu'ils étaient nus l'un contre l'autre. Elle souleva son menton d'un doigt, une main posée contre sa nuque, le noyant dans ses yeux.

    « Tu es sûr de toi ? »


    Il n'entendit pas sa voix. Ses lèvres bougèrent, formèrent des sons, et le lien devenu si fort qu'il l'entendait pulser dans ses veines souffla les mots contre son âme.

    Doucement, il sortit de la douce torpeur qui grisait sa raison, se détachant légèrement de la jeune femme. Il n'y avait aucune ironie, aucun sarcasme, aucune moquerie. Seule resta Mynocia, mise à nue face à lui, sur ses genoux, en quête d'une réponse qu'elle ne demandait pas. Ses cheveux violets étaient en bataille, ses pupilles dilatées et le désir semblait irradier si fort de son corps que Black jura apercevoir des ondulations lumineuses tournoyer autour d'eux. Il ne voulait qu'elle, seulement elle, juste elle. Si fort. La peur, l'angoisse, l'appréhension n'étaient plus que des mirages.

    Le temps coulait, au loin, dans une autre dimension, un autre plan de l'existence où les instants ne flottaient pas autour de Mynocia.


    Elle sourit quand, démuni de toute inhibition, de toute gêne, il dévisagea son corps nu et laissa ses mains poursuivre le chemin de ses yeux. En réponse, les doigts fins de la guerrière s'enhardirent à leur tour et se frayèrent un chemin le long de son dos, de son torse, de ses cuisses. Il lui sembla qu'elle caressait autant son corps que son cœur et son âme.

    Elle se rapprocha encore de lui et il gémit doucement, plongeant sa tête dans son cou, léchant et embrassant sa clavicule.  Leurs corps bouillants se frottèrent l'un à l'autre, et elle gémit à son tour tout contre son oreille, envoyant de longs frissons le long de ses muscles.

    Il resserra son éteinte, happa ses lèvres, incapable de penser à autre chose qu'à la vague d'amour et de désir qui s'abattait sur eux, fracassant au passage toute sa raison. Mynocia détenait la force de l'eau, son corps la quiétude rassurante d'un océan infini, et son âme paraissait s'enrouler autour de la sienne tel un maelstrom de chair et de sang. Black, noyé dans ce tourbillon envoûtant, perdait pied. La symbiose, complète, faisait battre contre son cœur la certitude d'être, pour la première fois de son existence, à sa place.

    Il se sentit basculer de nouveau en arrière et se retrouva allongé sur le matelas. Son regard heurta le ciel étoilé scintillant derrière la fenêtre. Les milles étoiles se reflétaient dans les yeux turquoise de la jeune femme, et soudain, Black réalisa.
     
    C'était elle, l'astre qui renvoyait sa lumière. C'était Mynocia, son étoile.
    Chavirant loin, se laissant submerger par le lien qui pulsait presque douloureusement contre son cœur, il s'abandonna totalement au plaisir, se laissant voguer dans une autre galaxie.
     
     
    Cette nuit-là, enfin, l'union fut scellée.


    Chapitre 28

     

    « Black, pousse-toi, je lance ! »
    Le jeune homme s'écarta de deux bons mètres sur le côté alors que les dessous de plat en cristal volaient au dessus de sa tête, lancés du premier étage par la main de maître de Nelween. A l'autre bout de la cour, Ream les rattrapa avec une aisance déconcertante. Black haussa les sourcils.


    Ces deux-là organisaient-ils toujours la mise en place d'un événement de cette manière ? Pas qu'il fusse foncièrement inquiet, mais à voir la manière dont la princesse traitait les verreries, il s'estimerait chanceux si cette journée ne se finissait pas dans une mare de bouts de verre.


    « Eh Blacky-bear, reste pas les bras ballants et amène nous les bougies ! Hurla Mynocia de l'autre bout de la cour, entourée de tables et de nappes à placer pour le buffet. Le justicier rouge obtempéra, préférant décamper loin de Nelween et ses lancés démoniaques.


    L'après midi était déjà bien entamé, et comme prévu, les liés aidaient à la mise en place de la Nuit aux Mille Étoiles.
    Durant de longues heures, les deux élémentaires descendirent des tables, déplièrent des nappes, rassemblèrent des bougies, perdirent en route la mèche de l'une et retrouvèrent la cire dans le grand piano. Mynocia, décidant de joindre l'utile à l'agréable, obligea Black à faire descendre les instruments de musique restants par la force de l'air. Après quelques ratés et de grands « GLONG » mécontents, l'orchestre fut mis en place. Alors que l'après midi déclinait et que la petite équipe composée des liés, Ream, Nelween et trois autres généraux que Black connaissait de vue s'octroyait une petite pause, Leïnae se joignit à eux, seule, tournoyant dans ses longues robes pâles. Elle passa devant eux en les ignorant royalement, sortit ce qui ressemblait à de longs fusains de sa manche et entreprit de tracer un grand cercle entouré de runes dans l'herbe. Elle continua son dessin durant de longues minutes, sous le regard curieux de Black qui finit par demander des explications à Mynocia.


    « Elle prépare la cérémonie, Blacky, tu verras tout à l'heure ! »
    Le justicier rouge n'eut pas le temps de chercher à en savoir plus que Nelween apparut avec des couverts et il préféra fuir dignement. L'addition de la princesse et de tout objet coupant ne donnait jamais un résultat très rassurant.


    À la tombée de la nuit, les premiers elfes apparurent si nombreux à l'orée des bois que Black harcela Mynocia jusqu'à ce qu'elle lui dise que tout le peuple avait été convié à l'événement. Les tables, miraculeusement dressées quelques heures plus tôt, débordaient à présent de mets plus appétissants les uns que les autres. Guidé par son estomac mécontent d'avoir été délaissé durant toute une après-midi, Black se rapprocha du buffet.


    Il réalisa, un peu surpris, que la plupart des plats présentés lui étaient inconnus et dégageaient une odeur aussi intrigante qu'alléchante. Il reconnaissait les tourtes, les tartes, les gâteaux, les pains, les amuse-bouches témoins de l'influence humaine sur le royaume, mais certains plats demeuraient de véritables mystères. Il dévisagea de travers une grande coupole argentée remplie d'une pâte bleu ciel fort peu appétissante et se promit intérieurement de découvrir le goût de cette étrange chose.
     


    Légèrement à l'écart du banquet fumaient quatre grands chaudrons répandant à la ronde un doux fumet de potage aux légumes.


    « Blacky ... Soupira Mynocia à ses côtés, tu penses déjà à manger ? »
    Le dénommé haussa les épaules, sachant pertinemment qu'il était impossible de contredire la guerrière.
    Contre toute attente, alors qu'il s'attendait à une claque derrière la tête ou une remarque cinglante, Mynocia leva les yeux au ciel, incapable de retenir un sourire en coin de se percher sur ses lèvres.
    « T'es pas possible. »


    L'instant d'après, elle s'était détournée, son sourire avait disparut et Black crut avoir tout imaginé.
    Il la regarda s'éloigner, étrangement gêné, persuadé d'être aussi rouge que ses cheveux. Le matin même, en se réveillant serré contre elle, leurs deux corps dénudés emmêlés l'un à l'autre, il avait eu l'impression que le lien, le fil d'or autour de leurs cœurs s'était resserré si fort qu'un nœud y était né. Il le sentait, à présent. Cette connexion étrange forgée entre eux depuis des mois semblait s'être scellée la nuit dernière. « La légende », pensa-t-il avant de violemment rejeter l'idée. La légende n'avait rien à voir là-dedans. Ils étaient liés, certes, mais cet étrange rapprochement ne venait sûrement que de leur nouvelle proximité. Le souvenir de la nuit précédente le fit soudainement rougir et il décréta les hostilités avec le buffet ouvertes, chassant les images de son esprit.


    Pendant qu'il était perdu dans ses pensées, la cour s'était remplie d'elfes et les premières notes de musique résonnaient déjà.
    « Déjà sur le buffet ? Rit la voix de Tom derrière lui. »


    Notant dans un coin de sa tête qu'il avait à présent la réputation sympathique du morfale de service, Black se tourna vers le chef de guerre en lui tendant une part de tarte.
    Sous la lumière du soleil disparaissant à l'horizon et des premières bougies, il trouva son ami fatigué, malgré son charme et sa prestance habituels dans ses habits traditionnels. Des cernes bleutées tombaient sous ses yeux carmins, son sourire semblait légèrement forcé et Black eut soudainement envie de le forcer à aller se coucher.


    « Quelque chose ne va pas ? Demanda Tom, mal à l'aise sous le regard un peu trop scrutateur de Black.
    - Non, non, c'est ... Tu m'as l'air épuisé, Tom ... Tu es sûr que tout va bien ? »
    S'il parut surprit et décontenancé un bref instant, le chef de guerre se reprit vite en lui adressant un petit sourire fatigué mais sincère.


    « Ne t'en fais pas pour moi, va. Je dormirais mieux ce soir ! En attendant, tu devrais aller retrouver Mynocia, moi je dois faire un tour avec le peuple ! »
    Il tourna les talons sans plus de cérémonie, laissant Black seul, deux parts de tarte à la main, avec la désagréable impression qu'il fuyait la discussion.


    Le jeune homme suivit son ami du regard, l'observant de loin saluer un groupe d'elfe qu'il empêcha de s'incliner. Au loin, Clia et Jhi-Laim venaient d'entrer dans la grande cour baignée de lumières orangées. Il s'approcha de la famille royale et ne put s'empêcher de noter que Clia, tout comme Tom, avait les traits tirés et maladifs, et que son fils dardait sur elle des œillades inquiètes. Il fut salué chaleureusement et Black leur rendit leurs étreintes. Il se sentait membre de l'Empire au même titre qu'un autre elfe, partie intégrante et unique de cette immense famille qui était devenue la sienne.


    « Bonsoir Altesse. Jhi-Laim, salua Mynocia qui l'avait rejoint sans qu'il ne l'entende, j'espère que l'organisation vous conviendra, nous avons eu un peu plus de mal à canaliser Nelween cette année.
    - Cela sera parfait, je n'en doute pas, sourit Clia, un éternel regard maternel couvrant la guerrière. »
    A l'instant où Black allait demander à Jhi-Laim des renseignements sur cette fête si particulière que semblait être la Nuit aux Mille Etoiles, une elfe apparut derrière eux et s'adressa à la Reine d'une voix chevrotante.
    « Votre Altesse, bienvenue ... »


    L'elfe, d'un certain âge, semblait rongée par le temps. Black, fouillant dans sa mémoire, n'avait jamais vu la vieillesse marquer les traits d'un elfe de cette manière si humaine. Le dos voûté, des rides au coin des yeux et des lèvres, la peau de la femme était terne et grisâtre. Elle tenait entre ses doigts tremblants une unique fleur noire scintillante de magie.
    Clia se baissa, joignit ses deux mains autour de la petite fleur et garda la tête basse quelques instants.
    « Je vous remercie, Gaelëa. »


    La voix de la Reine était basse, et son regard rivé dans celui de la vieille femme. Elle se redressa, la fleur nichée entre ses longs doigts pâles, et glissa l'offrande dans ses mèches brunes, la coinçant derrière son oreille pour l'empêcher de tomber.


    L'elfe s'inclina et l'instant d'après, elle avait disparu parmi la foule.
    Black, Mynocia et Jhi-Laim avaient suivi l'échange en silence et Clia devança la question qu'elle sentait sur les lèvres de Black.


    « Gaelëa m'offre chaque année une tulipe noire au souvenir d'Hibean, mon compagnon mort à la guerre. Cela fait des années à présent, et elle le fait encore, chaque année durant la Nuit aux Mille Étoiles, comme si elle portait un deuil perpétuel ... »


    L'éclat de sa voix portait une note d'amertume, de mélancolie, et le petit trio garda le silence.
    Clia sembla s'être égarée dans ses souvenirs quelques instants, ses doigts perdus dans la caresse de la petite fleur dans ses cheveux.


    « Mais bref, conclut-elle en sortant de ses pensées, nous avons du pain sur la planche ce soir, le peuple nous attend ! Je vous souhaite à tous les deux une agréable soirée ! »
    Elle les salua brièvement, entraînant Jhi-Laim dans son sillage alors que de petits groupes d'elfes se dirigeaient vers eux.


    Black et Mynocia se retrouvèrent seuls, l'un à côté de l'autre, à dévisager les membres de la famille royale interagir avec son peuple.
    « Qu'est-ce qu'ils font exactement ? Souleva Black qui admirait la proximité de la Reine et des elfes. 
    - Ils discutent, de ce que j'en sais, répondit Mynocia, le regard rivé sur Clia qui, assise, accordait toute son attention à trois jeunes elfes sautillantes et euphoriques. Le peuple, reprit-elle, profite de cette nuit pour transmettre à ses souverains ses attentes, ses peurs, ses désirs ... C'est un moyen d'entretenir le lien très fort qu'ils partagent avec leur Reine et leurs Princes. Très souvent, les nouveaux nés sont présentés à la Reine, et elle pleure avec eux les morts et les blessés. »


    En effet, face à eux, nombreux étaient les jeunes elfes à tenir au creux de leur bras un nourrisson, vagissant pour certains, bavant tranquillement pour d'autres.


    La Reine et les Princes saluaient un par un toute personne qui venait vers eux, prenait le temps d'écouter chaque elfe, chaque âme constituant le royaume, quel que fut son âge, son sexe ou son grade.
    « C'est essentiellement le but de la Nuit aux Mille Étoiles, Blacky, continua Mynocia à ses côtés qui avait suivi le cheminement de ses pensées, entendre toutes les voix. 
    - C'est beau, ne put-il s'empêcher de commenter. »

     

     

    La nuit était tombée depuis bientôt trois heures et les nourrissons avaient été couchés depuis de longues minutes quand Black se décida à revenir faire un tour près du buffet. Entre temps, les Reflets de Lune s'étaient joints à eux et Ellyre s'était contentée d'un bref « salut » gêné qui les avait mis tous deux mal à l'aise, puis avait déguerpi du champ de vision de Mynocia. Liam avait rejoint Jhi-Laim et Tom, et Nawi avait entamé une discussion incompréhensible avec Mynocia. Laissé sur la touche, il prévint la guerrière qu'il allait contenter son estomac et s'éloigna des deux femmes.
    Il joua des coudes pour se rapprocher du buffet, évidemment envahi d'elfes, et passa en revue un moment l'étalage de plats sous ses yeux, cherchant la pâte bleutée qu'il s'était promis de goûter.


    « BLAAAAAACK ! »


    Il eut à peine le temps de se retourner qu'une tornade verte se jetait dans ses bras en riant, le faisant tituber et reculer de trois pas. Il réceptionna le boulet de canon comme il le put, sentant un sourire percer ses lèvres.


    « Yael ! »


    Black serra le petit elfe contre lui, bêtement heureux de retrouver l'enfant.
    « Comment tu vas mon grand ? Demanda-t-il en le reposant les deux pieds à terre, savourant le sourire banane et plein de dents face à lui.
    - Super ! Répondit Yael en levant haut un pouce. J'ai même pu parler au prince Jhi-Laim tout à l'heure et il a dit que j'étais devenu super super grand !
    - Mais c'est parce que tu es grand ! S'amusa Black en entraînant le jeune elfe avec lui à l'écart du buffet. »
    Ils mangeraient plus tard. Lui préferait de loin passer un peu de temps avec Yael plutôt que de courir après sa bouillie bleue.


    « Mais dis-moi Yael, où est Jhil ?
    - Elle discute encore avec le Prince Jhi-Laim ! Et puis elle a dit que ce soir, on pouvait faire tout ça qu'est-ce qu'on voulait tant qu'on sortait pas de la bulle !
    - La bulle ? Tiqua Black, se retenant de corriger l'enfant sur ses fautes de langue.
    - Bein voui, répliqua Yael comme s'il venait de poser une question foncièrement stupide, la bulle ! La bulle magique qui protège contre les méchants ! »


    Il ponctua ses explications d'un grand geste de bras mimant le bouclier entourant le château.
    « Et alors, vu que tu as carte blanche, tu vas faire quoi ce soir ?
    - Rester avec toi et Mynocia parce que vous êtes gentils ! »
    Le cri du cœur fit sourire Black jusqu'aux oreilles. Ça, c'était une bonne idée.
    Intérieurement, Black nota que le petit elfe venait d'accomplir l'exploit d'associer « Mynocia » à « gentil » et se promit de ne jamais rien dire à la guerrière.


    « Trop tard, roudoudou, railla une voix bien connue derrière son dos.
    - 'NOCIA ! S'écria Yael en se jetant sur elle, apparemment très heureux d'être en compagnie des liés.» Black sourit. Cette nuit promettait d'être unique.
    Une trentaine de minutes plus tard, le petit trio s'était installé sur une grande couverture étendue sur l'herbe, un bouillon de légume fumant dans les mains, les yeux tournés vers les étoiles.
    Tout autour d'eux, les elfes s'étaient assis par terre, dégustant un repas, contemplant le ciel, discutant joyeusement.


    Black mit dix bonnes minutes à retrouver la pâte bleue sur le buffet, et la trouva si bonne une fois qu'il l'eut goûtée qu'il jura de ne plus manger que cela jusqu'à la fin de ses jours.
    « Crois-moi Blacky, si tu savais ce qu'est exactement ce truc, tu dirais pas ça. »
    Il dévisagea son bol vide un instant et finit par hausser les épaules. Qu'importe, c'était bon.


     Les minutes passèrent dans le rire et la bonne humeur et Tom finit par les rejoindre, le sourire au lèvres mais épuisé. En apercevant Yael, il eut un mouvement de recul imperceptible que le petit elfe brisa innocemment en lui offrant de bon cœur un bout de sa tarte. Tom lui sourit en acceptant la part. Au fond, se dit-il, c'était Black qui avait raison : ce petit elfe n'avait pas choisi ses parents.


    Au final, Yael l'accepta si rapidement qu'il en fut surprit, peu habitué à la candeur des enfants.
    Une fois leur repas terminé, Black recouvert de miettes de chocolat par un Yael hilare et une Mynocia qui souriait jusqu'aux oreilles, le quatuor débarrassa les restes et s'allongea sous les étoiles. Ils se chamaillèrent de nouveau, Black courant après Yael qu'il venait de découvrir complice de l'acte barbare des miettes de gâteaux, sous le regard amusé de ses deux amis.


    Alors que le justicier venait de rattraper l'enfant et le torturait sous une pluie de chatouilles, un bruit de tambour perça la cour et les lumières orangées allumées à la tombée de la nuit un peu de partout virèrent au bleu. Tous les elfes se redressèrent.


    Mynocia et Tom suivirent le mouvement, et Yael saisit sa main. Se tournant vers Mynocia qui les avait rejoint, il lui jeta un regard perdu.
    « Ca commence, éluda-t-elle »


    Black suivit ses amis, la main de Yael serrée dans la sienne, laissant son regard se perdre entre les lueurs bleutées illuminant la cour. Mynocia et Tom s'arrêtèrent légèrement à l'écart du demi-cercle d'elfes formé face à Leïnae. Face à eux, à leur exact opposé, Jhi-Laim, bras croisés, entouré de Nelween, Ream et des Reflets de Lune, regardait la voyante tracer de nouvelles inscriptions. Lorsque la medium se redressa, le bout de ses doigts devenu bleuté, le silence tomba sur la foule. Chaque visage, chaque regard était tourné vers Leïnae, et au loin, l'orchestre se tut.


    « Bonsoir à toutes et à tous, salua Jhi-Laim en se détachant de la foule, prenant place devant Leïnae qui avait joint ses mains sur son ventre. J'espère que cette nouvelle Nuit aux Mille Étoiles profitera à chacun de vous ! Nous allons dès à présent ouvrir l'Aléthéia, et j'aimerais vous rappeler quelques petites règles fondamentales. »


    Le silence suivit et Jhi-Laim reprit :
    « L'Aléthéia n'est pas un jeu. Il est formellement interdit de forcer quiconque à le traverser. Surveillez vos enfants et si vous décidez de l'affronter, faites le avec bravoure. Je pense que ce sera tout pour les conseils. Leïnae, je te laisse la main. »


    Black fronça les sourcils et s'apprêtait à demander des explications à Tom et Mynocia quand un grondement sourd ébranla le sol, entourant le château, laissant les lumières bleues diffuser une douce lueur. Il lui sembla qu'une meute entière de taupes géantes creusait sous ses pieds, fuyant près de Leïnae qui avait tendu ses doigts. Soudain, le sol près de la voyante s'illumina, les étranges marques brillèrent sous ses robes et un immense feu naquit dans l'herbe, entourant la medium de flammes bleues.


    « Mais qu'est-ce que c'est que ce délire ?! S'étrangla Black en rapprochant instinctivement Yael de lui.
    - L'Aléthéia est un feu sacré, répondit Tom, les reflet des flammes dansant majestueusement contre ses traits, il a le pouvoir de vie et de mort sur n'importe quel être. Il peut déceler le mensonge, le doute, la peur et te dévorer de l'intérieur si tu cherches à le tromper, tout comme il peut te soigner ou te donner de la force si ton combat est sincère. Il est utilisé pour sceller des promesses, la plupart du temps. »

    « Des promesses ? Releva Black, pas rassuré pour un sou.
    - Une fois en contact avec lui, tu ne peux plus mentir. La moindre parole en l'air équivaut à la mort. Beaucoup d'elfes se promettent un amour éternel ainsi.


    - Et ... Combien ont survécu ? Hasarda Black, le regard perdu sur la danse frénétique des flammes.
    - L'an dernier, onze elfes ont tenté leur chance. Huit sont morts. »
    Une sueur froide lui glissa dans le cou. Ils étaient complètement malades, ces elfes ! Et puis que faisait une arme aussi dangereuse chez un peuple si pacifiste de nature ?


    « Ce n'est pas une arme Blacky, intervint Mynocia à ses côtés, l'Aléthéia est plus proche de l'entité que de l'objet. Elle a sa volonté propre et seule Leïnae possède un pouvoir suffisamment grand pour la manier. »
    Black ne répondit rien. Serré contre sa cuisse, Yael semblait émerveillé par le feu. Suivant le regard de l'enfant, il reporta toute son attention sur Jhi-Laim.


     
    Chapitre 28 → 49

     
    Après quelques dernières paroles de dernière minute, le prince salua la foule et disparut aux côtés des Reflets de Lune. Leïnae se retrouva centre d'attention de la foule, entourée de flammes bleues, l'air infiniment concentré. Soudain, le feu se brisa en deux, se déchirant autour de la silhouette de Clia qui rejoignit sa voyante. Les deux femmes échangèrent un regard, un sourire, un hochement de tête, et Leïnae recula à son tour, disparaissant dans l'ombre de sa souveraine.


    Restée au centre, Clia plongea sa main dans le feu, le regard rivé devant elle, l'air serein.
    « Mes frères, mes sœurs, bonsoir. »
    Sa voix résonna, comme amplifiée par la magie de l'Aléthéia. Les flammes dansaient joyeusement sur ses traits. Soudainement, à travers l'elfe, la mère et la femme qu'il connaissait, Black vit la souveraine. La Reine Elfe d'une puissance extraordinaire, irradiante de magie.


    « J'aimerais avoir votre attention cette année pour des vœux un peu particuliers. »
    Autour d'elle, tout mouvement stoppa. La foule semblait faite d'une seule voix muette, d'un seul souffle, d'une seule âme.


    « Oui, la guerre nous a arraché des hommes, soupira Clia, enroulant ses doigts dans les flammes qui remontèrent le long de son poignet. Mais au delà des soldats, des vaillants guerriers, nous avons surtout perdu des camarades, une sœur, un père, un ami. »


    « Si je prends le temps de me confier ainsi à vous, poursuivit-elle, promenant son regard sur chaque elfe, c'est que je suis fière d'être votre Reine et que j'ai foi en nous. J'ai confiance en nos pouvoirs, en notre armée et notre peuple. Et je suis là, devant vous, peut être pour la dernière fois, pour vous dire que rien n'est perdu. Non, nous ne les laisserons pas nous abattre. Ne laissons pas la douleur se frayer un chemin trop grand dans nos cœurs, ce serait leur accorder une victoire qu'ils ne méritent pas. Relevez-vous de vos cendres, battons-nous d'une seule âme, pour conquérir une paix que nos enfants méritent ! »


    Autour d'elle, le feu crépita brusquement, dévorant ses jambes, escaladant ses cuisses.
    « Les forces ennemies sont là, plus fortes que jamais depuis le retour de leur roi, mais nous ne reculerons pas. »


    Immédiatement, la foule entière se tendit, chuchota des paroles effrayées. Clia leva une main envahie par les flammes, et le silence revint.


    « Oui, il est de retour. Affaibli, blessé, mais de retour. Et je ne le laisserai pas reproduire les tragédies du passé. Rappelez vous des défaites cuisantes que notre armée lui a imposé ! Souvenez-vous de votre Roi tombé lors des Jours de Cendre, offrant sa vie en ôtant celle de l'ennemi ! Alors non, nous ne reculerons pas. Nous sommes une armée majestueuse qui affrontera la guerre jusqu'au bout. Chacun de nous devra se battre. Jusqu'à la mort, peut être, et je ne vous le cache pas. Car la guerre est là, à nos portes et nous ne la fuirons pas. Nous sommes trop nombreux à porter ce soir le deuil d'un proche. Cela doit cesser. »

    Black ferma les yeux un instant, tentant d'ignorer la chair de poule sur ses bras. Le froid. Rien que le froid. Pas les paroles de la Reine. Pas le courage que ses simples mots venaient de poser au fond de son cœur.


    « Alors je vous le jure, s'écria-t-elle soudain, faisant surgir les flammes et trembler la terre. Je vous le jure, au travers de l'Aléthéia qui m'écoute cette année encore, que je ferais tout, malgré leur force, la maladie ou les dangers, pour conduire notre peuple à la victoire et nous livrer une terre en paix que le feu a ravagé trop de fois. Ma vie est vôtre, dussé-je périr sur le champ de bataille ou parmi vous. Je vous le promets. »


    Black avait perdu son souffle quelque part, et il se fichait de savoir où. Le silence suivit, les secondes s'enchaînèrent.
    Dans un nouveau grondement, le feu tournoya, faisant disparaître la Reine derrière les flammes.
    La cour entière retint son souffle.


    Les flammes virèrent au violet, tirèrent sur le rose. L'Aléthéia rugit aussi fort qu'un coup de tonnerre. La silhouette de Clia se détacha clairement du feu, s'extirpant des flammes.


    ''Majestueuse'', pensa immédiatement Black. L'Aléthéia l'avait jugée, crue, récompensée et magnifiée . Clia lui sembla soudain bien plus jeune, plus reposée et en meilleure santé. Sa magie dansait autour d'elle comme un halo sacré, suivant ses courbes rondes, pénétrant ses yeux gris aux lueurs dorées.


    D'un même mouvement, le peuple tomba à genoux. Black, Tom, Mynocia et Yael suivirent, un poing sur le cœur, le regard fixé sur la souveraine. Oh que oui, pensa-t-il, il acceptait de se battre sous les ordres d'une telle femme. Oui, il était fier qu'elle fût sa Reine.


    La foule se releva, Leïnae sourit à Clia qui salua son peuple et se posta à une extrémité du demi-cercle, à côté de ses gens, pour regarder la suite des événements.


    Jhi-Laim reprit la parole.
    « Que les elfes souhaitant être confrontés à l'Aléthéia me rejoignent. »


    « Et maintenant, qu'est-ce qu'il se passe ? Demanda Black en fixant le prince.
    - C'est au tour du peuple, le moment des promesses, répondit Tom à demi-voix.
    - Maintenant chut tous les deux, souffla Mynocia. »


    Un jeune homme s'était détaché de la foule et approché de Jhi-Laim. Le feu l'entoura, et il jura un amour éternel à sa compagne. L'instant flotta. Le feu gronda, tourna au vert puis au noir. Au centre des flammes, la bouche de l'elfe s'ouvrit en un cri muet. Parmi la foule, des visages détournèrent le regard. Une jeune fille partit en sanglotant. Le feu monta, grésilla, hurla, et laissa derrière lui un silence assourdissant. Le jeune homme avait disparu, aspiré par les flammes.


    Jhi-Laim réapparut, se mordant la lèvre inférieure, appelant le volontaire suivant.
    Cette fois-ci, la silhouette bien connue de Nawi s'avança, laissant les flammes entourer sa peau noire. Les cris d'Ellyre déchirèrent le silence et Liam la fit taire. Nul ne pouvait contester la décision de la jeune femme.
    « Je jure que les Reflets de Lune se battront et mourront à vos côtés. »


    L'instant flotta.
    Le feu ne la brûla pas.

     Chapitre 28 → 55
     
    Les promesses s'enchaînèrent. Ream, comme chaque année, avoua presque timidement sa loyauté envers Nelween, ne paraissant même pas surprit lorsque le feu le relâcha. La princesse demeurait aux abonnés absents, mais personne ne s'en formalisa.


    Jhi-Laim fit défiler les elfes, accomplissant son rôle avec une prise de distance remarquable.
    En plus de Nawi et Ream, six autres elfes tentèrent leur chance. Quatre périrent.
    Soudain, Jhi-Laim laissa une barre d'inquiétude tomber sur son front, Ellyre fondit en larmes et Clia fit un pas en avant, le regard écarquillé.


    Les sourcils de Mynocia se froncèrent et elle se tourna vers Tom qui la fixait.
    D'une voix blanche, le chef de guerre demanda, réalisant que la main de Yael serrait la sienne :
    « Myn ... Où est Black ? »


    Le jeune homme, à leurs côtés quelques minutes plus tôt, ne s'y trouvait plus.
    Face à eux, derrière Jhi-Laim, la silhouette familière du Justicier Rouge se dessina entre les flammes.
    Mynocia jura entre ses dents et Tom agrippa sa main, blanc comme un linge.
    « S'il survit à ça, je l'émascule à la petite cuillère et je le pends cul nu aux murailles. »


    Les ongles de Tom s'enfoncèrent dans sa chair. Elle grimaça, l'inquiétude rongeant ses muscles, le cœur au bord des lèvres.
     

     

    Chapitre 28


     
    Le feu ne brûlait pas, s'étonna-t-il immédiatement lorsqu'il vit les flammes bleues s'enrouler autour de ses doigts et serpenter sur sa peau. La caresse était douce, chaude, et semblait se faufiler en lui avec une aisance déroutante. Fasciné, il regarda l'Aléthéia se déplier sur tout son corps, inspecter sa peau et son âme. Il lui semblait que le feu chuchotait, murmurait dans une langue ancienne. Savourant cette sensation aussi étrange qu'enivrante, il releva les yeux.


    « Mon nom est Black Anderson, commença-t-il, mal assuré, je suis le fils de Nyl Rheegen et d'un élémentaire vagabond. »
    De l'autre côté de la cour, Mynocia jeta un regard inquiet à la Reine, mais Clia souriait, bras croisés, le regard fixé sur le justicier.


    « Je suis le Rhëeh perdu, continua Black, indifférent à la vague de chuchotement et d'agitation que son aveu déclencha. Mais je ne suis pas votre ennemi, je suis ici en tant qu'ami et allié, et en tant que soldat aussi. C'est pourquoi je vous promet de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour gagner cette guerre ou mourir en sauvant un maximum d'entre-vous sur le champ de bataille. »

     

    Chapitre 28


    A la mention de la promesse, il avait senti le feu se resserrer autour de ses muscles. Bientôt les flammes recouvrirent tout et il eut l'impression de perdre connaissance alors que les voix devenaient plus fortes. Sa dernière pensée fut que la chaleur de l'Aléthéia était agréable et le monde sembla s'affaisser autour de lui. Tout devint noir.

     


    Tom et Mynocia avaient cessé de respirer à l'instant où la promesse avait franchi les lèvres de Black. Le cœur du chef de guerre tambourina violemment dans sa poitrine lorsque les flammes recouvrirent entièrement le jeune homme. La cour retint son souffle une fois de plus.
    Le tonnerre gronda si fort que certains se couvrirent les oreilles de leurs mains.


    Sous son regard tétanisé, l'Aléthéia gronda, virant au vert.
    Non, non, non, non, non, non.
    Ce n'était pas du vert, n'est-ce pas ? Il voyait mal. Il voyait mal, tout simplement. Ce n'était pas du vert.
    Alors que le vert s'assombrissait et virait au noir, les tremblements s'arrêtèrent soudain. Le feu, resté verdâtre, ne bougeait plus. Tom serra la main moite de Mynocia fort dans la sienne.


    Le silence tomba, lourd. Jhi-Laim lança un regard paniqué à Leïnae qui ne répondit rien, les yeux fixés sur le spectacle.

    Soudain, le grondement reprit, si fort que la terre s'ébranla en un véritable séisme, faisant trébucher les elfes les plus proches. Jhi-Laim et les Reflets de Lune se retrouvèrent sur les fesses.


    Sous les yeux ébahis de l'Empire, l'Aléthéia reprit vie, tournant au rouge carmin, dansant si haut que le haut des flammes dépassait le bouclier de protection. De pourpre, le feu devint rose, puis violet, retournant doucement à son bleu roi initial.


    La silhouette du justicier rouge réapparut. Black sortit du feu, l'air aussi retourné que s'il venait de sortir d'une machine à laver en marche, titubant sur ses jambes. Tous les regards le suivirent alors qu'il rejoignait ses amis, s'immobilisant devant leurs expressions.


    Yael pleurait, Mynocia était pâle comme la mort et Tom ... Lui décrocha une droite magistrale qui le mit à terre.
    « Ne refais jamais ça, Black. Jamais. »


    Yael se jeta dans ses bras en sanglotant et Black, piteux, réalisa un peu tardivement l'ampleur de ce qu'il venait de faire. Derrière lui, Clia et Jhi-Laim se sourirent.
    Il n'y eut aucun autre volontaire.

    Chapitre 28

     

    « Et là, tu vois, la grosse casserole, c'est la grande ourse !
    - Comme un ours ?
    - Comme un ours !
    - Mais alors pourquoi c'est une casserole ? »


    Black éclata de rire, ne sachant quoi répondre à la logique de Yael. Une heure s'était écoulée depuis la fermeture de l'Aléthéia et le petit quatuor s'était installé, tout comme beaucoup d'autres elfes encore présents, sur une chaude couverture face aux étoiles. La présence de Yael n'avait pas empêché ses deux amis de lui faire la morale pendant un quart d'heure, et ils avaient fini par abandonner devant la mine déconfite de Black et de Yael, tous les deux dans la même position : le museau bas, l'air piteux et coupable.


    « Aaaaah, je viens de trouver Cassiopée ! S'écria Black en pointant le ciel du doigt, attirant immédiatement l'attention des trois autres.


    - Black, dis, je peux aller reprendre de la soupe ? J'ai faim ... Minauda Yael que le W n'intéressait visiblement pas autant que les casseroles dans les étoiles.
    - Bien sûr ! Tu veux que je t'accompagne ?
    - Non, chui grand, chui plus un bébé, j'peux le faire tout seul !
    - Okay bein vas-y bonhomme, mais ne traîne pas ! Dit Black en regardant le petit bout d'elfe partir en trottinant, son bol à la main.»


    « Dis Black, il a raison, pourquoi des casseroles ? »
    La question de Tom le fit sourire. Depuis le début de ses explications sur la science des étoiles humaines, il sentait Tom remarquablement plus attentif que les autres.


    « Aucune idée !
    - Parce que les humains sont des morfales, décréta Mynocia à leurs côtés. »
    Le silence, confortable, suivit. Au bout de quelques minutes, Black reprit la parole.
    « Je boirais bien du thé, je suis en train de m'endormir là ... Y'a pas ça, au buffet ?
    - Chépa, va voir, maugréa Mynocia sans réel intérêt. »
    Il lui fila un coup de coude mais manqua sa cible et heurta une racine.
    « En parlant de buffet, il en met du temps Yael ... Souleva Tom en ignorant Black qui insultait la racine. »


    La seconde d'après, le justicier rouge était debout sur ses jambes et une immense explosion ébranlait la cour.

    En un instant, ce fut la panique générale. Les elfes courraient en tous sens, fuyant des explosions venues de nulle part. Un puissant champ de protection recouvrit la cour et Clia hurla.


    « CALMEZ-VOUS, RESTEZ SOUS LE DÔME, PROTÉGEZ VOS ENFANTS ET NE FUYEZ PAS! »


    La seconde suivante, Tom et Jhi-Laim prirent les choses en main, regroupant le peuple, organisant la retraite.
    Black, indifférent aux ordres des princes, se rua dans les décombres, fouilla, et repartit de plus belle, appelant Yael.


    « YAEL ! YAEL OU ES-TU ?! 
    - Black bon sang, calme toi ! S'emporta Mynocia en lui attrapant le bras.
    - Dégage ! Cracha-t-il en la repoussant, disparaissant à travers les arbres, sortant du dôme de protection de la Reine.
    Cette scène avait un goût amer de déjà-vu.
    Mynocia jura allégrement et le suivit, les doigts serrés sur sa dague.
    A peine eurent-ils fait trois pas en dehors du dôme qu'un feu, orange et brûlant cette fois-ci, les encerclait. Face à eux, Wïane sortit de l'ombre, un sourire malsain aux lèvres, Yael en équilibre dans un de ses bras, pleurant et criant.
    « Blaaaaaack ! Sanglota-t-il, remuant dans tous les sens.
    - Yael ! Tout va bien, s'entendit-il promettre, tout va bien se passer, je suis là. »


    Le regard de l'enfant, brouillé de larmes, lui brisa le cœur.
    Wïane éclata de rire.
    « Mensonges, mensonges ... Toujours et encore des mensonges, Black Anderson. Je suis ravie de voir que mes renseignements étaient justes. Mynocia, tu as le bonjour du Maître, rit-elle de nouveau. »
    La guerrière réagit au quart de tour et sa dague siffla dans les airs. Dans un grand « slack », la lame se planta dans un arbre.


    Wïane et Yael avaient disparu.

     

     

    Chapitre 28

    FIN DU CHAPITRE 28

     


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