• Chapitre 33

     

     

    Chapitre 33

     

    Chapitre 33
    Semen Orbus

     

    Résumé du chapitre précédent : L'espion est toujours dans les rangs de l'Armée de Cristal. Après la mort de Yaël, Black est parti en mission suicide, aveuglé par son désir de revanche pour tuer Wïane. Or, celle-ci avait prédit la réaction du Justicier et lui tendait un piège. Rejoint par Mynocia, Tom et quelques soldats de l'armée, Black finit par s'en sortir quasiment indemne. La scène du combat est interrompue par l'Insaisissable qui apparaît pour sauver la vie de Mihaje. Cependant, Wïane n'abandonne pas et lance en désespoir de cause une dague empoisonnée qui arrive droit sur Tom. Le chef de guerre est ressuscité d'extrême justesse par Black qui apprend dans la foulée qu'il est désormais capable de maîtriser l'Aléthéia ... Du côté de l'Armée de Feu, l'Ombre a découvert que Siànan avait volé un médaillon et une épée et cherche à les récupérer à tout prix. Il torture l'élémentaire jusqu'à ce que Combustor intervienne et prenne la défense de son valet. Il va même jusqu'à proposer à l'Ombre, qui n'est autre que son prédécesseur et aussi son grand-père, de lui restaurer la vie qu'il a perdue face à Hibean...

     

    Chapitre 33

    AMBIANCE

    Chapitre 33

     

      Il pleuvait à verse lorsque Liam quitta Ashes ce soir-là. Le mois de mai touchait à sa fin et les chauds rayons du soleil brillaient par leur absence depuis près d'une semaine. Ashes soupira, suivant du regard les sillons humides des gouttes dégringolant de l'autre côté de la vitre. Que n'aurait-elle pas donné pour être de l'autre côté de cette paroi, dehors, à sentir la pluie sur elle, sur son visage, sur ses mains. Trois semaines. Trois fichues semaines et deux interminables jours qu'elle était prisonnière de l'Armée de Cristal. Des centaines d'heures prisonnière de son propre corps, atrocement dépendante du soigneur humain pour ses moindres faits et gestes.
    Elle jeta un regard brisé à ses jambes inertes étalées mollement devant elle. Elle n'avait même plus la force d'en vouloir à Wïane de lui avoir tout arraché. Sa liberté, sa dignité, sa puissance, et maintenant ses jambes. Elle n'avait plus rien, et elle était juste lasse. Fatiguée de vivre cette existence dénuée de sens.
    Sa tête tomba lourdement contre l'oreiller.

    Ses doigts trouvèrent immédiatement le chemin du pendentif. Elle serra le petit phénix contre son cœur, et retint les larmes d'impuissance qui s'entassaient dans ses yeux.  Ce petit oiseau de métal était tout ce qui lui restait de Siànan, la seule preuve qu'elle avait eu un jour des amis, qu'elle avait compté pour eux. Elle se sentait piégée, enfermée à l'autre bout du monde, dans un univers qui n'était pas le sien.
    Son majeur glissa le long de la tête de l'animal. Depuis son arrivée au QG, elle avait été surveillée de près. Les elfes ne l'avaient jamais laissée seule plus de quelques minutes, et un garde était chargé de la surveiller de nuit. Tous les deux ou trois jours, le Prince venait, lui parlait, l'interrogeait, prenait des notes sur ce qu'elle daignait lui écrire, et repartait. Sans jamais lever la main sur elle ou forcer les réponses à sortir de sa plume. Au départ, elle avait été étonnée. Elle s'était attendue à devoir résister à la plus cruelle des tortures. Mais à la place, elle n'avait que le silence pour compagnon.
    Les minutes défilèrent sous le claquement régulier des gouttes de pluie. Il allait bientôt être minuit. Elle ouvrit un œil, intriguée. Ces foutus elfes étaient réglés comme des coucous suisses, habituellement. Et le garde chargé de sa surveillance nocturne aurait dû être arrivé depuis de longues minutes. Qu'est-ce qu'il se passait ?

    Elle laissa passer une dizaine d'autres minutes après minuit, persuadée de voir surgir des oreilles pointues à tout instant. Mais rien ne vint. Ce soir, réalisa-t-elle, elle serait seule.

    Ashes n'attendit pas une seconde de plus. Elle se redressa au maximum contre le mur, repoussa les oreillers, en projeta deux hors du lit, et amena le petit phénix à hauteur de ses yeux. Elle caressa délicatement la tête de l'oiseau, presque timidement. Une fois, deux fois, trois fois, et le phénix ouvrit grand son bec, déploya ses ailes argentées dans un petit cri. Elle reprit son souffle, son cœur pulsant rapidement dans sa poitrine, et fixa la plume bleue scintillante sur la minuscule langue de l'animal. Cette plume était son espoir, sa lumière. Enfin.
    Ashes étendit les doigts vers la pierre finement taillée, puis hésita. Et si Siànan et Combustor l'avaient déjà oubliée ? Et si elle se faisait repousser ? Et si le Maître et son valet prenaient conscience quelle leur était inutile ? Et si ... ?
    Elle se fustigea mentalement. Non, elle ne devait plus douter.
    Elle écrasa son doigt contre la plume bleue et ferma les yeux. Un picotement lui traversa le bras, comme si des milliers de minuscules becs picoraient sa peau. Les yeux toujours clos, elle écouta.
    Le silence tomba, seulement rompu par le doux clapotement de la pluie à l'extérieur et sa respiration un peu trop rapide. Rien de plus.

     
    Elle rouvrit les yeux, s'attendant à rencontrer le visage souriant de Siànan, mais seules les ténèbres et la pluie l'accueillirent. Rien. Il n'y avait rien d'autre que la sombre pénombre de la chambre d'hôpital face à elle. Elle attendit, le souffle court, prête à voir surgir de nulle part la voix grave ou les traits de son ami.
    Les secondes, interminables, se succédèrent. Furent bientôt transformées en minutes.
    Un poids de plomb tomba sur sa poitrine. Cela n'avait pas marché. L'objet ne fonctionnait pas, ou bien Siànan ne souhaitait pas répondre. Qu'importe, ce n'était qu'un échec de plus à rajouter à sa longue liste.
    Elle porta le phénix à ses yeux et le dévisagea tristement. A quoi s'attendait-elle, au fond ? Le petit oiseau sembla lui rendre son regard de désespoir et elle se recoucha tant bien que mal, le petit animal de métal serré entre ses doigts. A présent, il était son seul compagnon de peine.
     

    « Ashes ? Ashes, tu es là ? »
    La dénommée sursauta brusquement, ouvrit grand les yeux et fouilla la pièce du regard, tous sens en alerte.
    Face à elle, le petit phénix voletait tranquillement au-dessus du lit, son regard de métal fixé sur elle.
    « Aaaaah, je te vois ! »
    La voix venait du bec de l'oiseau, réalisa-t-elle. La jeune femme se redressa au moment où un hologramme grésillant surgissait des pattes du phénix, déroulant sous ses yeux le visage souriant de Siànan. Son cœur bondit dans sa poitrine.
    « Est-ce que tu me vois aussi ? Demanda le Siànan grésillant. »
    Il tourna sa tête dans tous les sens pour observer la chambre d'hôpital. Ashes hocha la tête, incapable de détacher son regard du visage de son ami.

    « On s'inquiétait, fit Siànan en retournant son regard sur elle. Où es-tu maintenant, chez les elfes ? »
    Elle acquiesça doucement et montra au valet les lourdes chaînes qui retenaient ses poignets. Siànan haussa les sourcils lorsqu'il comprit qu'elle était devenue captive de l'Armée de Cristal. Cela ne ressemblait pas aux Elfes de faire des prisonniers de guerre ...  Le valet détailla son visage de longs instants, à la recherche de marques de blessures ou de coups, et sembla étonné de trouver sa peau mate nette de toute cicatrice. Même les chaînes à ses poignets ne marquaient pas ses mains.
    « T'ont-ils fait du mal ? demanda-t-il enfin, et sa voix grave apaisa la jeune femme. »
    Elle avait toujours aimé la voix de Siànan, aussi longtemps qu'elle s'en souvenait. À présent, les notes qui traversaient les lèvres vermeilles lui semblaient celles d'un grand frère.
    Elle hocha négativement la tête et sourit lorsque Siànan fronça les sourcils. Elle non plus ne comprenait pas cette étrange clémence elfique mais elle soupçonnait Liam de ne pas y être étranger.   
    « Ashes je ...Débuta le valet d'une voix mal assurée qui ne lui ressemblait pas, je suis désolé. Wïane a semé la panique et avec Black qui a attaqué le QG ... j'aurais dû être là, murmura-t-il dans un souffle. »


    Elle ne lui en voulait pas. Ni à lui, ni à Combustor. Wïane l'avait prise pour cible et cela n'aurait été de toute manière qu'une question de temps avant qu'elle ne la trouve. Combustor avait une armée à gérer, des trahisons internes à étouffer, et bien d'autres choses à faire qui nécessitaient que Siànan soit à ses côtés le plus souvent possible. Elle ne pouvait pas risquer le trône de son souverain pour sa propre peau. Pas lorsque ce Roi avait été le premier à la rendre humaine.
    Elle se saisit d'un parchemin et de la plume qui était posée à sa gauche sur la table de nuit, et tenta de résumer en quelques mots tout ce qu'elle voulait que Siànan sache.
    « Ce n'est pas de votre faute, écrivit-elle un peu maladroitement, mais je suis contente de te voir. »
    Elle souleva le parchemin face à elle et laissa quelques secondes à Siànan pour relire son écriture malhabile.
    « Ça fait du bien de te voir aussi, sourit-il en réponse, le soulagement perçant dans sa voix. »
    Alors que Siànan allait reprendre la parole, il fut coupé par une voix dans son dos et disparut quelques instants de l'hologramme.

    A peine une minute plus tard, le valet réapparut dans son champ de vision grésillant.
    « Ashes, le Maître est là et il a envie de prendre part à la discussion. Tu veux bien ? »
    Ashes sentit un grand sourire percer la barrière de ses lèvres alors qu'elle hochait la tête.
    Son cœur se réchauffa soudainement lorsque le visage voilé du souverain apparut sur l'hologramme, juste à côté de celui de Siànan. Elle ne put se retenir de sourire de nouveau face à la proximité évidente des deux hommes. Comment n'avait-elle pas pu le voir avant ? Siànan était bien trop dévoué à son maître pour qu'il ne s'agisse que de simple loyauté. Elle inclina respectueusement la tête devant son maître, étrangement émue. Les deux élémentaires se souciaient vraiment d'elle.
    « Et si tu nous racontais un peu, Ashes ? Proposa gentiment Siànan. »
    La jeune femme hocha la tête et reprit sa plume en main, cette fois-ci plus assurée.

    Elle écrivit longtemps, plus qu'elle n'avait jamais écrit de toute sa vie. Les mots lui paraissaient lointains, inconnus, dangereux, et les gestes étrangers, déplacés. Elle regardait les lettres se former sous ses doigts, fascinée et terrifiée par ce langage qui n'avait jamais été le sien. Elle tenta de tout décrire. De trouver un mot pour chaque battement de son cœur, pour chacune de ses peurs. Elle n'oublia rien. Pas une faiblesse, pas une prouesse, pas une seule pensée. Elle consigna tout fidèlement, la porte de son cœur pour la première fois grande ouverte sur le papier. Siànan et Kulilaahn attendirent en silence, l'un contre l'autre, les doigts sagement enlacés.
    Lorsqu'il lui fallut écrire qu'elle avait perdu l'usage de ses jambes, les mots s'enfuirent brusquement de sous ses doigts. Sa main se mit à trembler et elle tenta de les rattraper, de leur courir après pour les faire revenir. Elle força les mots à sortir, à écrire la cruelle vérité, mais la plume lui lacérait le cœur. Elle ne pouvait plus écrire.
    « Tout va bien ? »

    Tout se brisa. Les larmes surgirent sans prévenir et elle retint un sanglot, incapable de gérer le flot d'émotions qui jaillit hors d'elle. Elle enferma ses pleurs dans ses mains, tacha ses joues d'encre noire. La voix de Combustor parvint jusqu'à ses oreilles et elle laissa ses sentiments s'écouler hors de sa prison de chair. C'était la première fois. Elle avait grandi sous la menace d'exprimer une émotion. Toute son enfance avait été bâtie sur une muraille, une carapace de fer qu'il ne fallait pas briser, qu'il ne fallait pas amollir. Et les coups le lui avaient appris : les sentiments n'étaient que faiblesse. Il ne fallait pas être, ni paraître humaine, faillible ou atteignable.
    Toute sa vie, elle avait mordu ses lèvres et repoussé au loin le flot dangereux de ses émotions. Il ne fallait accepter que le feu. Alors elle l'avait fait. Elle avait cadenassé ses sentiments au loin.
    Mais cette fois-ci, Ashes accepta ses larmes, ses peurs et sa détresse. Elle laissa la voix douce de Kulilaahn panser son âme, entrer dans son cœur et y prendre place.
    Finalement, les larmes se tarirent d'elles-mêmes et elle n'osa pas relever les yeux vers son maître.
    « Fais-nous lire. »  L'ordre n'en était même plus un.


     Elle chassa de ses joues le dernier sillon humide, récupéra le parchemin froissé et le déplia face aux deux hommes, les yeux fixés sur les gouttes de pluie derrière eux. Elle avait peur de croiser leurs regards, honte d'être, d'exister à cet instant.
    Les minutes s'écoulèrent dans le silence. La pluie tapait doucement contre les carreaux. Siànan et Combustor lisaient attentivement. Ce fut son maître qui lui fit relever les yeux de la fenêtre.
    « Ce sont tes jambes, c'est cela ? Tu ne peux plus les bouger ? »
    Ashes hocha la tête et remercia intérieurement le souverain d'avoir su interpréter ses gribouillis et sa crise.
    « C'est un sortilège de Wïane qui a fait ça ? Demanda Siànan, de la haine mal contenue dans la voix, et reprit quand elle acquiesça : je vais me mettre là-dessus dès demain. On trouvera une solution. »
    Elle releva les yeux. Siànan était sûr de lui et soudain, elle reprit confiance. S'il y avait bien un homme sur cette planète qui serait capable de déjouer un maléfice de Wïane, ce serait Siànan.

    « Boooon, et sinon, rappelle-moi le nom de ce soigneur pour voir ? »
    La haine était partie de la voix grave et ses traits détendus criaient au jeu. A ses côtés, le souverain roula des yeux, incapable de masquer son air amusé. Il ne changerait pas Siànan et sa manie de se mêler de tout.
    Ashes fronça les sourcils et montra de nouveau le parchemin au valet, le bout de son doigt posé sur le mot « Liam ». Siànan fit claquer sa langue sur son palais, clairement frustré que son amie n'ait pas saisi l'insinuation.
    « Oh, allez ! Pesta-t-il gentiment, il t'intéresse, non ? 
    — Siànan ... Le réprimanda Combustor, lançant un regard appuyé à son valet. »
    Ashes leur lança un regard sincèrement confus. Oui, Liam était intéressant. Intriguant par sa gentillesse, surtout. Mais il avait été capable de rendre son séjour ici un peu plus supportable.


    Et puis soudain, elle comprit ce que sous-entendait Siànan. Elle secoua frénétiquement la tête de droite à gauche, refusa de s'imaginer avec Liam dans ce sens. L'amour, ce n'était pas pour elle. Pas pour un être qui avait été élevé pour tuer, pour torturer et être efficace. Personne ne pourrait l'aimer elle, une meurtrière muette incapable de comprendre ses propres émotions et c'était sûrement mieux ainsi. Liam la fascinait, certes, mais c'était avant tout parce qu'il était humain. Il était humain et avait détruit en quelques semaines des années de propagande élémentaire sur un peuple qu'elle ne connaissait pas. Sa fascination venait de là.
    Siànan n'abandonna pas.
    « Mais tu t'es attachée à lui, non ? »
    Elle baissa les yeux. Il était le seul à lui apporter un peu de lumière. Évidemment qu'elle s'était attachée à lui. Parce que dans les yeux marron de Liam, elle ne se sentait pas ennemie ou prisonnière. C'était, finalement, le même sentiment qu'elle avait ressenti en se contemplant dans les yeux de Combustor. Elle s'était sentie humaine.


    Siànan, incapable de savoir quand s'arrêter, allait surenchérir mais son maître l'arrêta d'un mouvement de main.
    « Écoute Ashes, sache que tu auras toujours ta place parmi nous, mais en ce moment les choses sont compliquées à gérer. Nous pourrions venir te libérer si tu le souhaitais, mais avec Wïane dans les parages au Q.G., je ne pense pas que tu y serais en sécurité. Et si tu voulais rester ou fuir avec ce Liam, ce serait ton choix, et nous le respecterions. »
    Ashes perdit son souffle. Combustor ne lui parlait plus comme à l'un de ses généraux, il lui adressait le respect qu'il témoignait à ses égaux.
    Elle reprit le parchemin entre ses mains, hésita longuement à tracer sur le papier le mot que son cœur lui avait hurlé.  Elle ne pourrait pas rester avec Liam. Sa place n'était pas avec lui. Elle montra le parchemin à Siànan et Combustor.
    « Il n'est pas ma famille. »

    Elle ne manqua pas l'émotion qui traversa le visage des deux hommes face à elle. Combustor finit par lui sourire. Alors qu'il allait tenter de rassembler des mots pour répondre à une telle déclaration, Siànan jaillit hors du lit sur lequel ils étaient tous deux assis et disparut de l'hologramme. Son maître le rattrapa de justesse par le poignet.
    « Qu'est-ce que tu fabriques ?
    — Je vais cramer de l'elfe, lui faire un câlin et la ramener à la maison. »
    Ashes tenta d'éclater de rire mais aucun son ne sortit de sa gorge. C'était cet homme, le Siànan qu'elle avait découvert, bien loin de l'image stricte du général et de l'ombre mystérieuse qui secondait Combustor. Ce dernier repoussa l'autre homme sur le lit, l'air mi-amusé mi-agacé.
    « Dès que les choses se seront un peu tassées ici et que l'on aura dégagé Wïane de ce monde, on te fera sortir de là, promit Siànan. »  Elle acquiesça.

    La discussion reprit durant de longues minutes. Ashes était désormais incapable de retenir le sourire qui grandissait sur ses lèvres. Elle avait foi en eux, se sentait presque honorée de pouvoir compter sur ces deux hommes.
    Soudainement, maître et valet échangèrent un regard plus appuyé et elle sentit que la conversation allait prendre un tournant décisif. Elle se redressa dans son lit, faisant grincer les ressorts et fixa avec anticipation les reflets grésillants de ses amis.
    « Je pense qu'il est temps que tu saches certaines choses, commença Combustor, des choses que le Grand Roi a caché délibérément à toute son armée, à tous ses fidèles. »
    Siànan passa un bras autour des épaules de Combustor. Ashes retint son souffle. Kulilaahn repoussa doucement son valet et leva les mains sur sa tête, dénouant ses foulards. Les tissus noirs tombèrent au sol les uns après les autres.
    « Maintenant, c'est à mon tour de te raconter mon histoire. »
    Le Roi souriait tristement.

    Chapitre 33

    Son monde était sens dessus dessous. Il ne parvenait plus à définir le haut, le bas, le sommet ou le sol de son existence. Plus rien dans sa vie n'avait de sens. Un an plus tôt, il ne se doutait de rien, jeune et innocent qu'il était alors. S'il avait su, il aurait profité de cette candeur. Sa vie se résumait à courir de droite à gauche entre deux cours, protégé par le masque du Justicier Rouge, camouflé par son costume.
    Black soupira bruyamment, ravi de ne pas avoir Mynocia à ses côtés pour le morigéner de son attitude. A cette époque, sa vie était simple. Il n'y avait pas de guerre, de légende, d'armées ou de camps dans l'équation. Les choses étaient claires, limpides, dans l'ordre et à leur place.
    Mais aujourd'hui, son monde était à l'envers.
    Depuis qu'il avait été sauvé par Combustor trois semaines plus tôt, que l'homme qu'il considérait comme son meilleur ami avait bravé la mort pour lui et qu'ils avaient rencontré l'Insaisissable, la confusion la plus totale planait autour de lui. Il n'était plus sûr de rien.
    Sa tête, son cœur, ses certitudes ... Tout était littéralement et physiquement ... à l'envers.


    Il se pencha légèrement en avant et la lourde corde qui retenait ses chevilles laissa échapper un gémissement peu rassurant. Il n'aurait jamais pensé que Mynocia irait jusqu'à mettre véritablement sa menace à exécution. Alors bien évidemment, il l'avait charriée, taquinée ... Et s'était retrouvé ce matin-là tiré du lit par surprise, bahuté dans tout le château, coincé en sac à patates sur son épaule.
    Complètement stupéfait et encore bien endormi, il s'était alors retrouvé pendu dans le vide, attaché par les pieds, le long de la tourelle est. Et torse nu, de surcroît. Bon, il s'estimait chanceux, étant donné que la menace originale de la guerrière ne comportait aucun vêtement. Bref, elle l'avait abandonné là, à neuf heures du matin, la tête à l'envers, avec un petit écriteau « DANGEREUX = NE PAS DECROCHER » accroché à la cheville droite.
    Bien sûr, il aurait pu se détacher en quelques secondes. Mais une part de lui estimait que d'un côté, il méritait une forme de punition. Ni le Prince ni la Reine ne l'avait véritablement sanctionné après sa fuite pour le QG, après tout.

    Le sang commençait à lui descendre dans la tête. Il se balança légèrement, utilisant ses hanches pour se rapprocher du mur de la tour. En contrebas, des elfes le regardaient avec curiosité. Black les ignora, concentré sur le mouvement de balancier de son corps. Son dos finit par heurter le mur de pierre et il grogna. Ces foutues briques n'étaient même pas lisses ! Il pria pour que l'installation de Mynocia résiste, se redressa et saisit ses chevilles avec ses mains. Le sang redescendit de son crâne légèrement. C'était pratique cette affaire, ça lui permettait de faire des abdos au passage. Il finit par relâcher sa position, et le haut de son corps retomba à la verticale. Sa tête cogna durement contre la tour.
    « Mais aïïeuh ! S'indigna-t-il en jetant un regard indigné aux briques, massant d'une main l'arrière de son crâne, de retour à l'envers.
    — Mais qu'est-ce que tu fabriques ? »

    Black tourna la tête et rencontra la silhouette de Tom en contrebas. Le chef de guerre –à l'envers comme tout le reste – lui lança un regard mi-amusé mi-réprobateur.
    « Tom ! Cria Black en saluant son ami d'un geste de main, c'est Mynocia ! »
    Cette fois-ci, l'élémentaire ne put se retenir de pouffer.
    « Tu veux pas descendre ?
    — Elle me tuerait !
    — J'arrive. »
    Tom-à-l'envers disparut de son champ de vision et réapparut quelques instants plus tard en haut de la tour.  
    « Allez remonte, je dirai à Myn' que c'est moi qui t'ai décroché. »
    Black abdiqua et se projeta avec l'air jusqu'à son ami qui l'aida à défaire les nœuds accrochés à ses chevilles, un petit sourire amusé pendu aux lèvres.

    « Je sais pas si tu te rends compte que des elfes sont quand même venus me chercher dans mon bureau pour me signaler que tu étais pendu à l'envers, Black ! 
    — Et encore, à la base elle voulait me pendre à poil ! »
    Cette fois-ci, Tom éclata franchement de rire.
    « Là c'était terminé, et pour mes guerriers et pour toi ! Bon allez viens, ça te dit un thé ? »
    Black acquiesça et suivit son ami jusque dans ses quartiers, la pancarte de Mynocia abandonnée derrière lui. Toutes les excuses étaient bonnes pour passer du temps avec Tom.
    Le sacrifice de son ami semblait avoir permis à Black de prendre conscience de nombreuses choses dans sa relation avec le jeune homme. A présent, il parvenait à discerner clairement les fausses excuses de l'élémentaire lorsque celui-ci cherchait à rester avec lui et les lui offrait de lui-même, parfois même avant qu'il ne les formule.


    Tom tomba dans les coussins face à lui et Black laissa échapper un cri de victoire.
    « Bon, mais pas longtemps, d'accord ? »
    Son ami lui renvoya un sourire plein de dents. Il savait pertinemment que ce qui était originairement « dix minutes de pause » se transformerait vite en « heures de discussion ».
    « Tu travailles trop ! Ces plans te prendront dix minutes, tout au plus, pas besoin d'y passer des heures ! 
    — Dis ça au gros malin qui m'a piqué les originaux ! »
    La pique ne se voulait pas méchante mais Black perdit immédiatement son sourire.
    « Pardon, murmura-t-il à demi-voix, les yeux égarés entre les volutes de fumée qui s'échappaient de sa tasse.
    — Black ... Dit Tom doucement, tu sais bien que tu es pardonné depuis belle lurette. »
    Le dénommé hocha la tête. Cela n'effaçait ni les faits, ni ses regrets.
    Soudain, il se releva brusquement et sans un bienheureux réflexe de Tom, sa tasse se serait explosée sur le plancher.

    « Qu'est-ce que tu fais ? Demanda le chef de guerre, il lui sembla pour la centième fois de la journée. 
    — Je vais réparer mes conneries et refaire cette carte !
    — Tu y connais quelque chose en cartographie ? Interrogea Tom en fronçant les sourcils. »
    Black s'immobilisa. Il avait quelques notions humaines, du temps où il allait encore en cours. Le chef de guerre lui lança son regard « t'es pas possible », le poussa vers la table et lui enleva un parchemin des mains.
    « Il est jamais trop tard pour apprendre, alors. »
    Tom sourit et l'invita à s'asseoir à ses côtés.


    Évidemment, les choses étant ce qu'elles étaient, Black était maladroit avec ses deux mains et Tom un professeur peu patient, tous deux se retrouvèrent rapidement tachés d'encre et Black fut expédié sans ménagement au rang de simple spectateur. Il observa Tom reconstituer la carte en silence et s'amusa du pli de concentration qui barrait son front.
    « Black, arrête de fixer ma tête, tu me déconcentres. »
    Un « sluuurp » lui revint et Tom releva les yeux. Le justicier feignait l'innocence au fond de sa tasse, les yeux rivés sur la carte avec un semblant d'intérêt.
    « Fais-moi plaisir, va te resservir de l'eau si tu veux du thé plutôt que d'aspirer de l'air, et ramène-moi ma pâte gommante au passage ».

    Black fit la moue mais obéit, ce qui permit à son ami de se concentrer sur son travail quelques minutes. Évidemment, la trêve fut de courte durée.
    « Elle est où ta gomme ? Questionna Black en fouillant les étagères des yeux.
    — Sur ta droite, second tiroir en partant du bas, répondit distraitement Tom en traçant une montagne. »
    Black ouvrit un tiroir et en dévisagea le contenu, dubitatif. Il n'y avait rien qui ressemblait de près ou de loin à une gomme là-dedans ! Il fronça les sourcils alors que la plume de Tom grattait le parchemin derrière lui. Bon. Peut-être dans une boîte ? Il se saisit de l'une d'elles, noire et ornée d'arabesques compliquées. Elle s'ouvrit dans un petit cliquetis et Black se félicita :
    « Ahaaa ! Trouvé ! S'extasia le justicier, elles ont une couleur bizarre vos gommes quand même ... Remarqua-t-il en dévisageant la dizaine de petites boules rose-orangées alignées dans du velours noir. »

    Il en saisit une entre ses doigts et fit tourner la petite pâte malléable, s'amusant de son élasticité. On aurait dit de la gelée mélangée à de la pâte à modeler.
    Tom releva la tête de sa carte, s'immobilisa quelques instants et éclata de rire.
    « Des fois je me demande si tu ne le fais pas exprès ! Je t'ai demandé une pâte gommante pas de trifouiller dans mes orbus ! »
    Black fronça les sourcils et dévisagea d'un mauvais œil la petite boule coincée entre son majeur et son index.
    « Tes airbus ?
    — Qu'est-ce que c'est encore qu'un airbus ?
    — Bein c'est pas ça ?
    — J'ai dit orbus, Black. Et c'est quoi un airbus ?
    — Un truc énorme, bruyant, et qui vole. Tu veux bien répéter le nom de ce truc ? »
    Il semblait incapable de détacher son regard de la pâte élastique.
    « Tu en manges depuis deux mois et tu ne sais même pas comment ça s'appelle ? »
    Cette fois-ci, Tom avait rosi. Black fronça les sourcils.
    « Et pourquoi t'as sorti ça d'ailleurs ? »

    Tom était hors de sa zone de confort et Black manquait clairement quelque chose.
    « Ça se mange, ce truc ? Demanda-t-il, reprenant les choses dans l'ordre. »
    Cette fois-ci, Tom passa en quelques secondes du rouge prononcé au blanc pâle.
    « Ne me dis pas que tu as jamais avalé de semenorbus. »
    Black aurait ri devant le nom de la chose si Tom n'avait pas été si pâle. Le justicier rangea la boule dans la boîte et posa celle-ci sur la table, reprenant place à côté du chef de guerre.
    « Pitié, évite-moi la syncope et dis-moi que tu as déjà vu Mynocia en manger.
    — Euh ... Non ... Mais je ne surveille pas tout ce qu'elle mange hein ... Pourquoi ? »
    Le chef de guerre tomba sur une chaise, se massa les tempes et murmura quelque chose qui ressembla fortement à « Mynocia, bordel, c'est pas à moi de faire ça ... »

    « Bon, commença-t-il, bien décidé à crever l'abcès une bonne fois pour toutes le plus vite possible. Ceci, Black, est un semenorbus. C'est à la base une feuille mixée, mélangée à de l'eau et de la magie, que l'on ingère. Une fois dans l'organisme, il empêche toute sécrétion sexuelle fertile pendant environ une journée. Il fonctionne aussi bien sur les hommes que sur les femmes. Tu saisis ? »
    A ses côtés, Black avait rougi ... Puis pâli dangereusement.
    « Parfait, tu as compris on dirait. »
    Black resta muet. Des années de rabâchage, de discussions atrocement gênantes avec Lysia, d'interminables problèmes avec les ex de Sean ... Et lui, il oubliait ?
    « Oh bordel de ... Murmura-t-il pour lui-même, fouillant dans sa mémoire à la recherche d'images de Mynocia prenant un quelconque contraceptif humain. »




    Black lança un regard paniqué à la boîte restée ouverte à leurs côtés. Tom inspira bruyamment.
    « Je pense que l'on peut faire confiance à Myn, fit le chef de guerre. Ce n'est pas quelque chose qu'elle oublierait. »
    Le justicier lui lança un regard plaintif. Dès ce soir, il demanderait à Mynocia. D'urgence. Mais quel imbécile il faisait !
    Sa tête tomba lourdement contre le bois, à quelques centimètres du pot d'encre qui fit un petit bond. Par mesure de précaution, Tom l'éloigna de son ami et passa une main dans son dos.
    « Prends ma boîte si tu veux, fit-il gentiment, ses mains traçant des arabesques sur ses omoplates. »
    Black retint de justesse sa question. Il avait fait suffisamment de bêtises pour la journée.
    Il allait remercier Tom lorsqu'on frappa à la porte. Le chef de guerre ferma la boîte, alla ouvrir et laissa Black à son combat de regard avec la table.
    « Black, Leïnae veut te voir ... Seul, fit Tom en revenant vers lui. »
    Black soupira à fendre l'âme. Cette journée allait être terrible.
    « C'est pour l'Aléthéia hein ?
    — Je pense, oui...
    — Je suis obligé d'y aller ?
    — Va au moins lui dire que tu ne préférerais pas suivre ses cours.
    — Elle va me garder ...
    — Allez, file, tu pourras revenir avec moi juste après, je te garderai ton thé. »

    Black frissonna en pénétrant dans les appartements de la voyante. La dernière fois qu'il s'était retrouvé convoqué seul par l'elfe médium, il avait été projeté dans un passé qu'il avait mis des semaines à accepter comme le sien. Depuis l'incendie du premier QG, il avait gardé avec la voyante des relations cordiales ... et distantes. Il détestait le regard sans pupille qui fouillait au plus profond de lui. Il se sentait mal à l'aise, exposé, mis à nu en présence de l'elfe.
    « Bonjour, Elain. »
    ... Et ce n'était pas son nom, bon sang.
    Black s'inclina poliment et fixa le bureau pour éviter de fixer les yeux jaunes.
    « Comme tu t'en doutes, j'aimerais t'apprendre à manier et maîtriser l'Aléthéia. Es-tu d'accord pour que je t'enseigne ce que je sais ? »
    Black opina de la tête. Il savait pertinemment qu'il n'avait en réalité pas le choix.

    Leïnae l'invita d'un mouvement de tête à s'asseoir face à elle et il obéit, mal à l'aise au possible. Il se retint tant bien que mal de triturer nerveusement ses doigts.
    « Bien. Tout d'abord il est primordial que tu saisisses à quel point l'Aléthéia est puissante et dangereuse. C'est une arme magique qui ne demande qu'à consumer tout ce qui l'entoure. Ton but dans les semaines à venir est de la dresser, la dominer, et ne jamais la laisser te contrôler. »
    Black resta silencieux. Pouvait-il seulement être dubitatif face aux paroles d'une voyante ? Le feu contre son cœur ne lui semblait absolument pas maléfique, pourtant ...
    « Tu pourras apprendre à tuer tes ennemis avec cette arme. Forcer leurs mensonges à les dévorer. En tant que Rhëeh, tu as non seulement le pouvoir de contrôler mais aussi de façonner l'Aléthéia. 
    — La façonner ? releva Black.
    — Le feu est un juge, Elain. Elle dévoile la vérité. Tu as le pouvoir de définir à la racine, sur quels critères cette arme jugera. »


    Au fond de lui, l'Aléthéia grogna et Black posa instinctivement une main sur son cœur.
    « Il proteste, n'est-ce pas ? »
    Il acquiesça silencieusement.  
    « C'est dangereux. Il va vite falloir que tu apprennes à la maîtriser. »
    Le justicier garda le silence et sa main contre son cœur. Il avait eu le temps de s'habituer à la chaleur étrange du feu bleu, et cela ne le terrifiait plus. L'attitude de Leïnae, en revanche, l'effrayait bien plus que le grondement de l'Aléthéia. Le feu sacré réagissait comme un animal à qui on présentait un fouet.
    Il ne voulait pas « dresser » le feu. Il ne voulait pas d'un esclave au fond de son corps.
    Aussitôt qu'il l'eut pensé, l'Aléthéia s'enroula tendrement autour de ses côtes. Il allait la protéger, décida-t-il. Il releva les yeux et rencontra le regard de la voyante. Elle ne broncha pas, comme si elle n'avait pas vu sa décision.
    A l'intérieur de lui, le feu sourit.
    « Commençons, fit-elle. »

     

    Black soupira bruyamment et passa sa main sur son visage pour tenter d'évacuer toute la pression qui avait gagné son corps. Il venait de passer presque deux heures à écouter Leïnae le convaincre que l'Aléthéia était une entité dangereuse qu'il fallait asservir pour côtoyer. Pour la première fois, non seulement il n'avait pas été d'accord avec la voyante, mais en plus il avait été capable de le lui cacher. L'Aléthéia était vivante, il le ressentait jusque dans chacun de ses os. Et à présent, il savait comment l'empêcher de surgir hors de lui à la moindre mention d'une promesse ou d'un serment. Mais il était tout simplement hors de question de construire avec le feu une relation de servitude.
    Il dévala les marches le séparant de la cour, ravi que cette entrevue soit terminée.
    Il allait s'engouffrer dans les escaliers lorsque des éclats de voix parvinrent jusqu'à lui.
    « Non, pas cette fois ! Tu ne fuiras pas ! »
    Il fronça les sourcils et s'immobilisa sur la première marche. C'était la voix de Tom, ça, non ?

    Intrigué, il se rapprocha. Il n'avait que rarement entendu le chef de guerre crier ainsi, et la dernière fois, il en était la cible.
    « Tu sais quoi Mynocia, j'en ai marre. J'en ai ma claque, vraiment. Tu veux jouer solo, à la dure, sans personne, mais si je n'avais pas été là, tu aurais été exilée depuis des mois ! »
    Black, qui allait rentrer dans la petite pièce dont la porte était restée entrouverte, s'immobilisa. Tom reprit de plus belle.
    « Tu penses quoi ? Que la grande Armée de Cristal, c'est juste une bande de quiches ? Tu nous as trahis, Mynocia ! Moi, ma Reine et tout l'Empire ! Tu sais ce qui se chuchote dans mes rangs ? Que le traître est toujours là, que le traitre est parmi eux ! Tu as semé le désordre dans notre armée, Mynocia ! Et pourtant, pourtant, quand la Reine a réuni le conseil en urgence, JE me suis opposé à ton exil ! Parce que j'avais confiance en toi ! Je pensais que tu avais une bonne raison de trahir ta parole, que le repaire du Maz contenait quelque chose qui devait être détruit ! Alors j'ai laissé couler, j'ai risqué ma place et convaincu le conseil que tu ne déraperais plus ! »

    « Et toi en retour, tu me fais quoi ? Tu échanges des trucs avec Siànan, au nez et à la barbe de Mihaje ! Crois-tu seulement qu'un seul d'entre nous se soit laissé berner ? Cela a peut-être fonctionné par le passé, mais certainement plus maintenant, et certainement pas avec moi ! »
    Tom reprit son souffle tant bien que mal.
    « Je ne suis pas ton ennemi Mynocia, je ne l'ai jamais été. »
    Il ne criait plus mais la douleur dans sa voix était presque pire.
    « Ni moi, ni la Reine. »
    Il y eut un instant de flottement. Black passa sa tête dans l'entrebâillement du mur. Il distinguait à présent ses deux amis tout en demeurant camouflé de leurs regards.
    Il ne pouvait pas y croire. Tout ce temps, c'était Mynocia, le traître ? L'espion ?
    Mais pourquoi ?

    « Et en plus de ça, tu mens à Black sans scrupule ! Est-ce que tu as seulement idée du point auquel il t'aime ? A quel point la vérité va le blesser ? Est-ce que tu te rends compte, au moins, de ça ?! »
    Cette fois-ci, la guerrière qui était restée étrangement silencieuse se releva et répliqua.
    « Parce que tu crois que je ne pense pas à lui ? Tu crois honnêtement que tout ce que je fais depuis notre arrivée, c'est de m'occuper de mes fesses ? Merde Tom, tout ce que je fais est pour lui ! Et je ne lui mens pas, il sait très bien que je ne lui ai jamais dit certaines choses et il l'accepte. Tu as cru quoi, Tom ? Que j'étais quelqu'un de bien ? Un ange ou un bon samaritain ? Mais ouvre les yeux trésor, j'ai jamais prétendu être digne de son amour non plus ! 
    — Mais bien sûr, s'exclama Tom avec un cynisme qui ne lui ressemblait pas, t'es une enfant maudite, une enfant du silence, la pire énergumène de cette planète ! A quoi ça t'avance de te cacher derrière ça ? En quoi ça t'excuse Mynocia, dis-le-moi ! »


    « Parce que là, moi tout ce que je vois, c'est que t'es en pièces, dans le même état qu'il y a dix ans, et que tu ne laisses personne t'aider à recoller les morceaux, non, tu préfères nous les lancer au visage ! »
    C'en fut trop pour Mynocia.
    « Tu crois que ça m'amuse, ce sang maudit ? Cette putain de légende qui va me tuer, et pas seulement moi, Black avec ?! Tu crois que j'arrive à dormir la nuit, à fermer les yeux en sachant que j'ai une énorme épée de Damoclès au-dessus de la tête ? Que si je lève les yeux, je ne vois pas le ciel mais un putain de compte à rebours ? Tu veux aller crier la vérité à Black ? VAS-Y ! Qu'est-ce que tu lui dirais, hein ? Ooooh, salut Blacky ! Tu sais que tu vas crever dans moins d'un an ? Oh, et Mynocia et ton gosse aussi ! Allez salut, bonne journée ! »

    De l'autre côté du mur, Black eut l'impression qu'on venait de le gifler.
    Le silence tomba tout aussi brusquement entre Tom et Mynocia.
    « Alors tu es vraiment enceinte ? Murmura Tom d'une voix blanche. 
    — Avant que tu coures le dire à Black, Tom, réfléchis. Tu as déjà vu un bébé survivre à la guerre ? J'ai plus de chances de faire une fausse couche dans les mois à venir que de le porter à terme et tu le sais. Je connais Black. Il va s'y attacher. Imagine ce qu'il ressentirait s'il savait qu'il avait perdu son bébé. »
    Tom resta muet de stupeur de longues minutes, tétanisé par le choc.
    « Donc tu as décrété que tu traverserais une foutue grossesse toute seule, merci bien ? Tu es au courant qu'au bout d'un moment, non seulement tu ne vas plus pouvoir le cacher mais qu'en plus, tu ne pourras plus te battre ?! 
    — Tu vois, c'est exactement pour ça que je ne t'ai rien dit. Je ne compte pas arrêter de me battre, Tom.
    — Je t'empêcherai d'aller sur le champ de bataille.
    — J'irai quand même.
    — Tu mettrais ta vie et celle de ton bébé en danger !
    — Et alors ? Je te parle de combats pas du club med ! Nous sommes en guerre, où que je sois je suis en danger et tu le sais !

    — Le club quoi ? Demanda instinctivement le chef de guerre, las de toutes ces références qu'il ne comprenait pas. Attends une minute ... Tu savais. Tu savais parfaitement que ... »
    Il sembla incapable de terminer sa phrase.
    « Mynocia, qu'as-tu fait ? »
    La guerrière haussa un sourcil et fixa le chef de guerre avec arrogance. Mais c'était trop tard, la dernière pièce du puzzle venait de s'assembler aux autres dans l'esprit de Tom.
    « Quoi encore ?
    — Tu sais très bien quoi, ne joue pas à ça avec moi. Tu as un plan, et je veux savoir ce que c'est. »
    Mynocia lâcha un soupir à fendre l'âme et tomba sur un canapé.
    « Il y a des jours, je sais pas pourquoi je m'évertue à vous protéger, vous foncez dans le mur à chaque fois, soupira-t-elle. J'aurais juste aimé que tu attendes.»
    Elle fit signe à Tom de la rejoindre. Méfiant, le chef de guerre ne la lâcha pas du regard.
    « C'est ça qu'il y avait dans le repaire, et c'est ce que Siànan m'a rendu, avoua-t-elle en sortant de son cou une chaîne argentée à laquelle pendait un médaillon. Depuis que nous sommes arrivés au QG, j'ai fait des recherches et ... J'en suis arrivée à une solution, mais j'aurais besoin de ton aide. »
    Elle reprit la parole, à voix plus basse cette fois-ci puisque Tom s'était rapproché, et Black ne l'entendit plus.

    Chapitre 33

    AMBIANCE

    Chapitre 33

     

    De derrière le mur, il tenta d'attraper des bribes de conversation, même simplement des mots ou des syllabes, suspendu au moindre son. Mais Mynocia parlait bas, doucement, et de là où il se trouvait, c'était peine perdue.
    Il se laissa tomber contre le mur, les mains sur son crâne, le cœur battant la chamade. Bordel de putain de merde.
    « Quoi ? »
    La voix de Tom, entre l'étranglement et la panique, le fit sursauter.
    « C'est une blague. Dis-moi que c'est une blague. »
    Mynocia répondit quelque chose, sur le même ton calme et bas.
    « Non, non, non, non, non, non. Non, c'est ... Je, non. Non, Mynocia, non. Tu te rends compte de ... Tu ... Tu te rends compte de ce que tu me demandes ?! »
    Black se redressa instinctivement. Sa voix tremblait.

    De nouveau, Mynocia prit la parole. Tom, resté debout, envoya valser le canapé dans un grand bruit. Black ne l'avait jamais vu réagir ainsi.
    « Je refuse, Mynocia, tu m'entends ?! JE REFUSE ! Il y a d'autres solutions, d'autres voies, je vais t'aider à chercher, d'accord ! Je vais t'aider putain. Tout mais pas ça ! 
    — Tom ... Fit la voix curieusement tendre de la guerrière, Tom, écoute-moi. »
    Le chef de guerre, le souffle court, la regarda avec désespoir.
    « Tom, je veux que ce soit Toi. »
    Cela le brisa.

    Tom tomba à genoux, ses jambes ne le portant plus. En un instant, Mynocia était à ses côtés, le serrant fort. Tom s'accrocha à elle et laissa les sanglots dévorer sa voix, dévorer son cœur et son âme, le contraindre au silence.
    « Chhhht ... Ca va aller, Tom. Ca va aller, murmura la guerrière tout contre son ami, laissant ses doigts courir dans ses cheveux noirs. »
    Tom la serra compulsivement contre lui, perdu dans une litanie de mots d'amour, d'amitié, de promesses sur de meilleurs futurs. Il savait qu'il parlait, mais il n'avait aucune idée de ce qu'il racontait. Les mots sortaient, coulaient hors de lui aussi vite que ses larmes pour se perdre dans le cou de Mynocia.

    « Je veux que ce soit toi, chuchota la guerrière d'une voix brisée. Toi, Tom, et personne d'autre. »
    Le temps s'arrêta. Tom saisit son visage en coupe, retraçant de ses pouces chaque pore de sa peau. Black ne l'avait jamais vu dans un tel état de détresse.
    Les mains tremblantes, le chef de guerre déposa un baiser sur chacune de ses joues. Son nez. Son front.
    Il ouvrit la bouche, des myriades de déclarations au bord des lèvres, mais rien ne vint. Tout était beaucoup trop douloureux pour que les mots puissent l'exprimer. C'était l'indicible.
    Mynocia colla son front contre le sien, recueillant ses larmes dans ses mains. Elle noya ses yeux dans les siens.
    « J'ai confiance en toi. »
    Tom sanglotait toujours violemment. Elle saisit leurs mains en fusion d'âmes. Les mots semblèrent arracher Tom à la vie une seconde fois.
     
    « Alors ce sera moi. »

     

     

    Black se redressa. Il ne pouvait plus. C'était trop, trop, trop, trop. Comme un automate, il s'éloigna du mur et de ses deux amis, laissant ses jambes le guider.
    Ses pas le menèrent face au chandelier noir et il activa le passage. Il voulait se réfugier dans le petit îlot de verdure que lui avait fait découvrir Jhi-Laim.Il ne pouvait plus supporter la réalité. Il avait besoin d'être seul, loin du monde, loin de ses amis, loin de la guerre quelques instants.
    Après quelques pas, ses genoux flanchèrent et il tomba dans l'herbe. Sans prévenir, ses émotions jaillirent hors de lui.
    Il en voulait à ses amis de le mettre à l'écart. Il en voulait à sa vie de ne jamais lui offrir le bonheur. Il en voulait à cette guerre. A ce monde.
    Toutes ses peurs fusèrent hors de lui et il perdit complètement la notion du temps. Il sentit vaguement l'air tournoyer autour de lui, briser des branches et faire fuir des animaux curieux. Il allait détruire le château à ce rythme-là. La simple pensée lui fit reprendre un tant soit peu de contrôle et la tornade qui l'entourait disparut soudainement. Il demeura seul et désemparé, perdu au milieu d'un paysage dévasté.

     

    Chapitre 33

     

    Black inspira profondément et tenta de mettre un peu d'ordre dans ses émotions, de calmer la vague de panique qui menaçait toujours de déborder. Il reprit intérieurement les choses dans l'ordre. Ses amis lui cachaient résolument quelque chose de grave. Volontairement, et dans l'espoir de le protéger. Le justicier se recroquevilla sur lui-même. Son front toucha l'herbe humide et il inspira profondément. Il était tiraillé entre son envie de savoir et son instinct qui lui criait de faire confiance à Tom et Mynocia.
    Il y avait trop de facteurs à prendre en compte, tout autour de lui se mélangeait dans un capharnaüm inimaginable et ...
    Soudainement, une information lui sauta au visage.  
    Un bébé.
    Il y avait un bébé dans le ventre de Mynocia.
    Un être minuscule, un amas de cellules, un parfait mélange de leurs gènes.
    La réalisation lui coupa le souffle.
    Un bébé.
    Il allait avoir un bébé.

     
    La panique revint immédiatement s'infiltrer dans ses veines. Il n'était pas prêt. Il ne pouvait pas être père. Pas maintenant, pas à dix-huit ans, pas pendant la guerre !
    Et si, à cause des combats, le bébé venait à en souffrir ? ... Ou pire ?
    Comment pourrait-il laisser Mynocia se battre sachant qu'elle risquait la vie de leur enfant ? Bon sang, ce n'était pas le moment. Bien évidemment qu'il rêvait de fonder une famille avec Mynocia, d'avoir des enfants avec elle, mais certainement pas si tôt, et certainement pas maintenant, et pas comme ça ! Pas alors que l'ennemi pourrait être à leurs portes, que Wïane voulait sa mort et qu'il n'était même pas sûr de survivre une semaine de plus !
    Et Mynocia ? Pensa-t-il. Est-ce qu'elle comptait se débarrasser de l'embryon rapidement ? Cela pourrait expliquer pourquoi elle ne lui avait rien dit ... Et si c'était le cas, il n'aurait pas son mot à dire, n'est-ce pas ? Ce n'était pas lui qui était enceinte, ce n'était pas son corps et pas son choix. Tout au fond de lui, une petite voix dangereuse lui chuchota qu'il aimerait bien qu'elle le garde.
    Par tous les dieux, un bébé.

     

    Black demeura près d'une heure assis dans l'herbe, perdu dans ses pensées. Il devait parler à Mynocia, en discuter avec elle et de toute urgence. Il ne pouvait pas la laisser gérer ça toute seule. Autour de lui, les animaux s'attelaient à la reconstruction de leurs nids, au déblayage de leurs terriers. Black réalisa piteusement l'ampleur de ses dégâts, se hissa sur ses jambes encore tremblantes et alla les aider.
    Lorsqu'il sortit de la pièce, les grandes cloches sonnaient la mi-journée. Il déambula dans les couloirs quelques minutes, hésita à remonter dans les appartements de Tom ou rentrer dans ses propres quartiers.
    La réponse s'imposa d'elle-même lorsque, au détour d'un couloir, il percuta Mynocia qui s'était lancée à sa recherche. Son premier réflexe fut de regarder son ventre.
    « Il faut que je te parle, énoncèrent-ils d'une même voix. »

    Chapitre 33

    Clia se redressa pour de bon lorsque Jhi-Laim rentra en trombe dans la chambre d'hôpital et claqua la porte derrière lui. La porte en question protesta d'un long grincement.
    « Jhi-Laim, laisse-nous, ordonna durement la souveraine à son fils qui ne bougea pas d'un iota. »
    Face à elle, Mihaje se rapprocha inconsciemment du Prince, à la recherche de son soutien. L'elfe blanche avait été convoquée par la Reine qui avait bien entendu eu des échos de l'incident du QG et de l'apparition imprévue de Phonem. Sans surprise, Clia était furieuse et Mihaje avait passé les dix dernières minutes à recevoir des remontrances de sa reine. Elle jeta un regard à Jhi-Laim qui s'était interposé.
    « Cette affaire ne te concerne pas Jhi-Laim, sors d'ici ! Exigea Clia, une main posée sur sa tempe, l'air clairement dépassé par les événements ».

    « Vous êtes ma mère et Mihaje a trouvé un moyen de vous sauver ! Bien sûr que cela me concerne ! répondit le Prince du tac au tac. »
    La Reine se massa les tempes.
    « Parce qu'en plus tu étais au courant de toute cette histoire ?
    — Oui ! Non, admit-il en lançant à Mihaje un regard de reproche évident, mais elle nous offre une chance de vous sauver ! L'Insaisissable a accepté !
    — Justement, tonna Clia, c'est bien ce qui m'inquiète ! Cet homme est réputé fou dangereux ! Même les élémentaires ont peur de lui ! 
    — Il est le père de Mynocia, répliqua Jhi-Laim, cela nous fait un point de pression sur lui ! 
    — Pas vraiment, intervint Mihaje. J'ai essayé. Il se fiche complètement d'elle. »

    Clia dévisagea Mihaje, restée vissée sur sa chaise la tête basse et les yeux fixés au sol. Elle savait très bien que l'elfe avait agi en désespoir de cause, obsédée par son envie de la guérir. Mais avec l'Insaisissable dans l'équation, cela devenait trop risqué. Son peuple avait craint les pouvoirs de l'homme pendant de nombreuses années.
       « Que lui as-tu offert en échange ? Demanda Clia, et ne va pas me faire croire que tu ne lui dois rien, le simple fait de l'apercevoir coûte un prix. 
    — La pierre d'éternité, marmonna l'elfe blanche sans lever les yeux des dalles du sol.
    — PARDON ?! S'étranglèrent la Reine et son fils de concert. 
    — Avant que vous ne disiez quoi que ce soit, Altesse, je suis parfaitement consciente de la portée de mon geste et du pouvoir de la pierre. J'ai agi en toute conscience. Que l'Insaisissable cherche la vie éternelle ne m'étonne guère. Mes recherches pour votre cure ont débuté au même endroit.

    — Mais ne pensez-vous pas qu'avec les pouvoirs et l'intelligence qu'il possède, poursuivit-elle, l'Insaisissable finira de toute manière par conquérir la vie éternelle, tôt ou tard ? Pensez à ce qu'il devrait au Royaume, si nous étions les premiers à lui offrir cette chance ! Nous garantirions la sécurité du Royaume, au moins de sa puissance à lui ! »
    Clia et Jhi-Laim gardèrent le silence de longues minutes.
    « Suggères-tu une alliance ? »
    La Reine semblait sincèrement dépassée.
    « Non, ma Reine, il refuse catégoriquement toute sorte d'alliances depuis des décennies. Je pense à une dette, à un devoir de mémoire. Il n'oubliera pas la personne qui lui fournira la clé qu'il recherche depuis des années. »  

    Cette fois-ci, la Reine fronça les sourcils. Elle n'aimait pas du tout l'idée de faire affaire de près ou de loin avec l'Insaisissable. Mais s'il existait un moyen de positionner son peuple dans les bonnes grâces de l'élémentaire ...
    « Es-tu certaine que son remède fonctionnera ? Demanda le Prince.
    — Il me l'a assuré, et il a tout intérêt s'il veut récupérer la pierre, fit l'elfe blanche. Il m'a indiqué la localisation d'une fée qui selon lui détient un remède, et m'a donné le moyen de le joindre en cas de problème. Il avait l'air vraiment très intéressé par le marché, Altesse. La preuve en est qu'il est venu me sauver lors de la dernière bataille. »  
    Clia fouilla les yeux couleur neige de sa générale, dans lesquels brillait une loyauté sans faille. Elle hésitait.
    « Où habite-t-elle donc, cette fée ? S'enquit Jhi-Laim qui avait apparemment déjà pris sa décision. 
    — Des montagnes à quelques lieues d'ici. Des guerriers pourraient faire le trajet en deux semaines. »
    Clia soupira profondément, les mains jointes sous son menton. Donner la vie éternelle à L'Insaisissable. Elle serait vraiment prête à tout pour la sécurité de son peuple ...
    « Jhi-Laim ... Va me chercher Tom, les liés, et le premier Reflet de Lune que tu trouveras. »


    Une dizaine de minutes plus tard, Tom se joignait à elles. Clia bondit lorsqu'elle le vit entrer, tous sens immédiatement en alerte, Phonem et cette histoire de fée soudainement oubliés. Son fils adoptif avait les yeux bouffis, rouges, les cheveux dans tous les sens et l'air d'avoir rencontré la mort dans un couloir.
    « Tom, par tous les dieux, qu'est-ce qu'il se passe ? S'inquiéta la Reine en prenant son visage en coupe dans ses mains, son regard maternel parcourant le corps du chef de guerre à la recherche de blessures. »
    Le chef de guerre lui offrit un petit sourire et tenta tant bien que mal de la rassurer :
    « Rien, rien de bien grave ... Juste une petite dispute avec Mynocia, nous avions tous deux besoin de mettre des choses au clair. »
    Il lança un regard appuyé à Mihaje qui roula des yeux. Qu'importe ce que pourrait dire l'elfe, il aurait confiance en la guerrière jusqu'au bout.


    Alors que la Reine allait de nouveau prendre la parole, Jhi-Laim frappa à la porte et entra à son tour, suivi de Nawi et des liés. Ces deux derniers n'en menaient pas plus large que Tom et la Reine se demanda ce qui avait bien pu se passer entre le trio. Seule Nawi semblait à peu près en pleine forme et en bonne santé.
    « Installez-vous, invita la souveraine d'un geste de la main »
    Elle sourit lorsque Black et Mynocia se collèrent chacun d'un côté de Tom sur le canapé. Quelque soit l'événement qui avait eu lieu entre eux, ils semblaient toujours soudés, et c'était pour elle tout ce qu'elle avait besoin de savoir.
    « Bien, fit-elle lorsque Nawi et Jhi-Laim eurent pris place à leur tour, j'ai une mission à vous confier. »

    Tout au long de ses explications, les quatre guerriers demeurèrent parfaitement silencieux. A la fin de son exposé, elle dévisagea le petit groupe, demandant leur accord. Ce fut Nawi qui prit la parole :
    « Votre Altesse, puis-je me permettre ? Fit Nawi presque timidement. »
    Clia lui fit signe de continuer et elle reprit :
    « Pourquoi ne pas utiliser des moyens de transport mis à disposition par les humains ? Une ligne directe de train relie deux villages dans la région, et vos guerriers gagneraient facilement trois à quatre jours de marche... Quant à moi, je doute d'être d'une grande utilité. Ma cheville n'est pas encore complètement guérie et je risquerais de les ralentir ... Sachez toutefois Altesse, que cela aurait été un grand honneur que d'accomplir cette mission pour vous. »

    La Reine hocha la tête. Elle avait oublié que Nawi s'était fracturé la cheville en accompagnant le groupe au secours de Black.
    « Pourrais-tu dans ce cas organiser leur passage dans l'Autre Monde ?
    — Bien sûr votre Altesse.
    — Vous serez tous les trois, reprit Clia en s'adressant à Black, Mynocia et Tom qui avait repris des couleurs à la simple mention du monde humain.
    — Excusez-moi, fit Mihaje, mais je doute sincèrement que la présence de Mynocia soit une bonne idée. »
    Instantanément, Tom et Black se braquèrent et la générale poursuivit rapidement, coupant le chef de guerre qui allait lui tenir tête avant même que Mynocia n'ait pu ouvrir la bouche :
    « La fée que vous cherchez est un pervers dangereux qui mettrait en danger toute femme l'approchant. La réussite de la mission pourrait tenir à ce simple fait. Par ailleurs, vous risquez de croiser le chemin de l'Insaisissable. Je doute qu'il apprécie de voir Mynocia. »

    La dénommée haussa un sourcil.
    « Vous êtes au courant, Mihaje, que l'Insaisissable se cogne complètement de mon sort ? Et que ce n'est pas une petite fée qui risque de me faire peur ? Pouffa Mynocia en lançant un regard dédaigneux à la générale.
    — Je suis surtout très consciente de la vitesse à laquelle les choses dégénèrent autour de vous, cingla l'elfe en retour.
    — Ça suffit, intervint Tom en empêchant Mynocia de répondre. En temps normal, j'aurais été d'accord avec toi, Mynocia. Mais c'est la vie de la Reine qui est en jeu et vu ta condition, je voudrais que tu te reposes. »
    Le silence suivit, et Mynocia lui jeta un regard outré. Clia et Jhi-Laim échangèrent un coup d'œil.
    « Si cela est possible, fit soudain Nawi qui sentait poindre la dispute, j'aurais besoin d'aide avec la confection des armures dont m'a chargée le Prince. Si Mynocia demeure au château et que cela ne la dérange pas, je serais ravie de pouvoir profiter de son savoir. »


    La Reine saisit l'occasion et remercia Nawi du regard. Les argumentations avec Mynocia étaient de véritables combats et elle n'en avait pas la force.
    « Parfait, voilà qui est réglé ! Black, Tom, pensez-vous avoir besoin d'une aide supplémentaire ? Huliem ou Ellyre pourrait vous accompagner si vous le désirez.»
    La réaction ne se fit pas attendre : les deux guerriers tentèrent de protester poliment, à grand renfort d'arguments plus ou moins valables. Mynocia pouffa. Même la reine ne put retenir un sourire. Il fut donc décidé que Tom et Black partiraient seuls à la recherche de la fée. La date de leur départ fut repoussée au surlendemain matin, le temps que Nawi prépare leur escapade dans le monde humain. Lorsque le trio sortit des appartements de la Reine, Tom avait du mal à contenir sa joie et les liés avaient l'air bien plus sereins qu'à leur entrée.
    Et son fils avait retrouvé le sourire.

    Chapitre 33

    « Grouille-toi andouille, on est déjà à la bourre ! Pesta Mynocia en lançant son pantalon sur la tête de Black. »
    Pour toute réponse, celui-ci gloussa bêtement, s'emmêla les pieds dans les bouts de tissu et finit sa course les quatre fers en l'air sur le parquet. Mynocia le maudit jusqu'à la quatrième génération, le remit droit sur ses jambes et lui enfila son pantalon avec force. Il lui vola un baiser, le même sourire idiot accroché aux lèvres. Mynocia le repoussa gentiment et partit à la recherche de ses propres vêtements. Enfin, après deux trop longues minutes, les liés furent à peu près présentables, habillés et prêts à rejoindre le groupe.
    « Dernier bisou, quémanda Black avec un regard suppliant.
    — Tu m'as fait le coup au moins cinquante fois, râla-t-elle sans vraiment de conviction.
    — Mais je vais pas te voir pendant dix jours, geignit-il en l'embrassant tendrement. »

    Mynocia lui rendit son baiser, étouffant un sourire contre ses lèvres. A force de vivre l'un sur l'autre, tous deux avaient perdu l'habitude d'être séparés. Même si elle ne l'avouerait jamais, le justicier allait lui manquer. Sans ses pitreries et sa bonne humeur, elle finirait incontestablement par se retrouver seule dans le silence, à réfléchir et remuer des ténèbres.
    Black la relâcha et laissa ses mains caresser une seconde de plus son ventre. Comme elle s'y attendait, Black lui avait juré –heureusement pas sur l'Aléthéia– de tout faire pour les protéger, elle et le bébé. Touchée malgré elle par l'émotion du justicier, elle n'avait rien pu répondre et l'avait laissé s'attacher à l'amas de cellules qui grandissait dans son ventre.
    « Prends soin de toi, murmura le jeune homme contre ses lèvres. »
    Il se recula pour de bon et attrapa son sac.
    « Et toi prends soin de Tom, sourit-elle en lui tendant le second sac. »
    Black lui tira la langue.

     

    « Les voilà ! S'écria Jhi-Laim lorsqu'il vit apparaître les liés dans la cour. »
    Le petit groupe déjà formé se tourna vers les retardataires.
    « Toutes nos excuses pour le retard, fit Mynocia en s'inclinant devant la Reine, je vis avec un éternel boulet qui ne parvient pas à enchaîner deux pensées constructives sans se prendre les pieds dans quelque chose. »
    Black laissa Mynocia s'expliquer avec la souveraine. Si c'était lui qui s'excusait, ils seraient grillés en moins de dix secondes et il le savait. Il serra brièvement Tom dans ses bras, et se retint de lui tirer la langue à lui aussi en voyant l'éclat amusé dans les yeux carmin.
    Nawi le salua à son tour, leur tendant deux plans et une pochette.
    « Je vous ai mis un plan de la région et un plan du village, expliqua-t-elle aux deux hommes. Vous trouverez dans cette pochette de l'argent en liquide et les billets pour le train. Si vous avez un quelconque problème, appelez-moi. Mihaje sera à mes côtés au moindre souci. »
    Elle leur tendit un étrange petit appareil noir que Tom attrapa curieusement mais qu'il préféra confier à Black lorsque l'objet vibra curieusement dans sa main.

    Les deux amis hochèrent la tête et le chef de guerre rangea précieusement le matériel dans son sac. Pendant ce temps, le petit groupe s'était réuni autour d'eux.
    « Eh Blacky, t'as bien la tente ? »
    Le dénommé résista à la tentation de lui tirer –encore– la langue. Tom pointa du doigt son propre sac, riant malgré lui. Après de longues vérifications et recommandations de la Reine et de son fils, Black et Tom se mirent en route, disparaissant dans la forêt.
    Mynocia resta de longues minutes à observer les bois, le regard perdu entre les troncs.
    « Tu n'es pas sereine, observa Nawi pour amorcer la discussion. »
    Elles n'étaient plus que toutes les deux.
    « Pas vraiment. J'ai confiance en ces deux gugusses, mais c'est Phonem que je crains. »
    Elle soupira lentement et se maudit de s'inquiéter autant. Black et Tom étaient deux puissants guerriers et seraient tout à fait capables de tenir tête à Phonem s'ils y étaient forcés.
     

    « Rentrons. »
    Elle tourna les talons.

     

     

     

    Chapitre 33

    Fin du chapitre 33

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :