• Chapitre 34

    Chapitre 34

     

    Chapitre 34
    l'Autre Monde
     

    Résumé du chapitre précédent :
                 Après trois semaines de silence complet, Ashes a enfin pu entrer en contact avec Siànan et communiquer au valet sa position ainsi que sa condition de prisonnière au Royaume Elfique. Pourtant, malgré la présence de ses deux amis, la jeune femme ne parvient pas à calmer sa panique : entre Wïane qui l'attend de pied ferme au Quartier Général et ses jambes qui ne lui répondent plus, sa situation semble être sans issue ...
                 Du côté de l'Armée de Cristal, Tom a enfin pu discuter avec Mynocia et mettre les choses au clair avec elle. Il avoue avoir pu excuser sa trahison une fois auprès de la Reine mais elle n'a dès lors plus le droit à l'erreur et sera expulsée de l'Empire au moindre faux-pas. Black, qui surprend une dispute assez virulente entre ses deux amis, voit ses craintes se concrétiser : Mynocia est bel et bien enceinte.
                    De son côté, Mihaje a réussi à convaincre la Reine Clia de se laisser soigner par les remèdes étranges de l'Insaisissable, qui demande en échange de la guérison de la souveraine une pierre d'éternité. Conscient de sa propre incapacité à soigner la Reine, l'Insaisissable a orienté Mihaje vers une étrange fée qui serait selon ses dires capable de guérir véritablement Clia. D'un commun accord, Black et Tom sont donc envoyés à la rencontre de la créature ...
     
     
     
     
    ATTENTION !
    Afin de ne pas louper quelques éléments de ce chapitre, je vous conseille
    vivement de cliquer sur les ambiances proposées si vous le pouvez  ☺
     

     

    Chapitre 34

     

     La porte du petit salon royal claqua durement et Mynocia releva les yeux, souriant lorsque Nawi s'avança vers elle les bras chargés de tissus. Elle avait tout l'air d'avoir dévalisé la réserve.
    « Ça s'est cassé la gueule au moins dix fois dans les escaliers, cette saloperie ! pesta-t-elle en jetant son chargement sur une table voisine.
    — La prochaine fois, tu m'écouteras et tu prendras deux sacs, rétorqua la guerrière sans se relever du capharnaüm de dessins et croquis en tous genres étalés face à elle
    — Ce tissu coûte une blinde et il était plié.
    — A l'origine.
    — Oui, à l'origine, avant que je ne me viande dans les escaliers. Ce que je veux dire, c'est que cela irait plus vite si Ellyre acceptait de nous aider. »
    Mynocia pouffa. Ellyre n'allait certainement pas se risquer à passer des heures enfermée avec elle dans une petite pièce. Et puis honnêtement, qu'aurait-elle pu leur apporter ? Elle n'avait jamais fait la guerre et n'avait vraisemblablement aucune connaissance en matière de combat magique ou d'armures. Nawi en revanche, avec son passé d'espionne et de policière, lui avait été d'une aide remarquable. La jeune femme avait le chic pour trouver des combinaisons ingénieuses entre leurs deux technologies. A toutes les deux, elles formaient somme toute un duo productif ; aucun besoin d'Ellyre là-dedans.

    Il avait tout de même fallu quelques jours avant que Nawi ne se détende en présence de Mynocia et qu'elle acquière avec elle une sorte de familiarité respectueuse qui ne cessait jamais de surprendre l'élémentaire. Elle sentait qu'elle avait la confiance de l'autre femme, mais celle-ci semblait encore se restreindre en sa présence, comme si elle n'osait pas vraiment être elle-même.
    « Tu es sûre que ça suffira ? demanda Nawi en fronçant les sourcils, un bout de tissu déplié devant ses yeux. »
    Mynocia termina son croquis, la rejoignit et examina à son tour le pan de tissu noir.
    « Ça suffira pour les dix premières en tous cas, affirma-t-elle en passant ses doigts sur l'étrange matériau. Ah oui tu n'exagérais pas, c'est hyper résistant ce machin ! »
    Sous ses doigts, la matière souple était d'une solidité étonnante. On aurait dit une mue de serpent noire et légère.
    « Ce tissu est incroyable, c'est une seconde peau. Je lui dois au moins trois bras et deux épaules, s'amusa Nawi en pliant le reste. 
    — Ça résiste aussi aux flammes ? »
    Elle hocha la tête et Mynocia sourit.
    « Les élémentaires ne vont rien comprendre.
    — Je ne te conseille pas pour autant de te jeter dans leurs flammes, le tissu résiste certes à des températures extrêmes, mais pas indéfiniment ... Tu ne pourras pas porter que ça, il te faudra l'armure par-dessus, au moins sur les points vitaux. Tu as pu finir le premier dessin pendant que je me battais avec les escaliers ? »
    Mynocia lui fit signe de la suivre et posa le tissu noir sur la table.

    Toutes deux s'immobilisèrent devant la table de travail de l'élémentaire et ignorèrent le bataillon de crayons qui roula sur la surface lisse, dévala la table et termina sa course sur le sol dans une pluie de petits "clings". Nawi se saisit des croquis et inspecta les armures.
    « Celle-ci, c'est la version féminine ? Demanda-t-elle en tournant les pages, puis reprit lorsque Mynocia opina de la tête, tu ne penses pas que ça va être trop lourd à porter ? 
    — Les métaux utilisés par les elfes sont très légers, tu sais. Et puis le dessin que tu as sous les yeux, c'est celui de l'armure intégrale. L'idée, c'est que chacun puisse sélectionner les parties de l'armure qu'il doit porter, suivant la manière qu'il a d'appréhender le combat. Pour toi par exemple, mieux vaut porter l'armure complète, pour que tu sois protégée et que tu puisses pratiquer ta magie sans te faire emmerder par le reste. Mais pour Black, Tom ou moi-même, l'armure complète serait trop lourde. Nous avons besoin d'être rapides et en contact avec notre élément. »
    Nawi hocha la tête, ses doigts retraçant les dessins de la guerrière. Mynocia avait produit en l'espace de quelques heures un travail d'un professionnalisme et d'une qualité étonnante. Elle avait pensé à tout, des fourreaux sur les avant-bras et les mollets aux réservoirs à poison dissimulés sous la ceinture.
    « C'est vraiment du bon boulot que tu as fait là, la félicita Nawi. »
    Elle lui jeta un regard impressionné. Pas étonnant que Clia ait tenu à ce que l'élémentaire soit chargée de la confection des armures.
    « Je n'en suis plus à mon coup d'essai, répondit simplement Mynocia. »

    Nawi ne répondit rien et rendit ses croquis à la jeune femme.
    « J'ai ramené quelque chose pour ton armure personnelle, lâcha-t-elle soudain. »
    Elle traversa la pièce, partant fouiller dans la pile restée en équilibre précaire sur la table.
    « J'ai pu discuter avec la Reine, elle a accepté de m'aider à enchanter l'ensemble. »
    Mynocia fronça les sourcils et se rassit, l'air pas tout à fait serein. Nawi lui tendit un autre bout de tissu, marron cette fois-ci, qui scintillait étrangement.
    « Est-ce que tu es en train de m'offrir un tissu à paillettes ? Railla-t-elle. »
    Elle perdit légèrement de son assurance lorsqu'elle remarqua que le tissu était déjà cousu en une espèce de tube large fermé par une fermeture éclair.
    « Ce sont des fragments d'une pierre d'Emal, pas des paillettes, rit Nawi, que j'ai combinés avec un sort de bouclier. Le tissu lui-même est une dérive de l'autre ultra résistant, et il est pare-balles. »
    Cette fois-ci, Mynocia se retourna sur sa chaise et l'autre femme lui mit le tissu dans les mains.
    « Et qu'est-ce que je suis censée vouloir tant protéger ?
    — Ton ventre. »

    L'élémentaire s'immobilisa, le bout de tissu marron scintillant toujours dans ses mains. Les traits de Nawi étaient détendus et compréhensifs. Jusqu'à présent, elle avait réussi à cacher sa grossesse à la plupart des membres du royaume, exception faite de Clia qui l'avait surprise à combattre ses nausées et Leïnae qui de toute manière savait tout. Depuis qu'elle avait commencé à travailler avec Nawi, rien dans le comportement de l'autre femme n'avait laissé indiquer qu'elle savait quoi que ce soit ou même qu'elle se doutait.
    « Je peux le voir, Mynocia, avoua-t-elle d'un air désolé, et même si je te connais finalement assez mal, je suis persuadée que tu vas vouloir te battre alors ... Autant vous protéger tous les deux. »
    Mynocia resta sans voix quelques instants, faisant tourner l'étrange ceinture entre ses doigts. Ce truc était étrangement doux.
    « Le tissu épousera la forme de ton ventre sans appuyer dessus, et tu pourras mettre ta combinaison par-dessus, personne n'en saura rien. »

    L'élémentaire ouvrit la bouche, l'air extrêmement mal à l'aise.
    « Nawi, écoute ... »
    Elle fut coupée par un bruit strident qui résonna entre elles et les fit sursauter. Nawi se saisit de son portable d'un air sincèrement désolé.
    « C'est Black, lâcha-t-elle avec un soupir soulagé. Il écrit que tout va bien et que Tom a perdu leur carte. 
    — Non mais sérieusement ... Y'en a pas un pour rattraper l'autre.
    — Il renvoie "mdr". »
    Elles se jetèrent un regard et sourirent de concert. Cela serait un miracle s'ils parvenaient à rentrer vivants de cette mission.
    « Eh, Nawi ... Merci, souffla Mynocia. »
    Elle fourra le tissu marron dans la poche de son blouson et Nawi lui renvoya un sourire. La guerrière la regarda distraitement taper une réponse à Black.
    « Bon allez, on s'y remet, histoire d'avoir quelque chose de potable à présenter à la Reine ce soir ? »
    Nawi acquiesça et les deux femmes se remirent au travail.

     

    La porte claqua derrière Mynocia alors que l'air frais du soir l'enlaçait doucement. Elle tourna la tête vers les montagnes, apprécia un instant la fraîcheur de la nuit qui tombait puis se remit en marche. Il n'y avait presque personne dehors, et le château sentait le printemps. Elle parcourut les longs couloirs gris, silencieuse comme une ombre, salua les gardes qu'elle croisa d'un hochement de tête. Ses appartements étaient vides, de toute manière. Pas d'ancien Justicier Rouge vautré dans les coussins ou de chef de guerre plongé dans un bouquin. Son monde était fade sans eux, sans saveur, sans intérêt. Elle soupira en poussant la porte de ses quartiers : pas la peine de tenter de le nier, les deux andouilles lui manquaient. Elle repensa avec un sourire aux messages que le justicier avait envoyés au cours de la journée à Nawi. Si on lui avait dit, un jour, qu'elle viendrait à regretter l'absence de cet homme ...
    Elle jeta son blouson sur une chaise et dévisagea longtemps le tissu marron qui tomba de la poche et finit sa course sur le sol. Le geste de Nawi lui avait fait comprendre une chose : à vouloir protéger à tout prix ceux qu'elle aimait, elle ne faisait que retarder l'échéance.

    Elle se releva du lit sur lequel elle était tombée et demeura en position assise, tournée vers les premières étoiles qui commençaient à apparaître dans le ciel. Il était temps, dans ce cas. Les choses devaient se mettre en place, se préparer afin que rien ne puisse être laissé au hasard ou pire ... A la légende. Ils ne pourraient plus enfouir leurs têtes dans le sable et prétendre ne pas savoir.
    Ses doigts jouèrent longtemps avec le médaillon autour de son cou, le cœur battant un peu fort. Dix ans déjà. Dix ans, et elle allait de nouveau entendre sa voix. L'énergie pulsait fort contre ses doigts. Elle l'ouvrit.
    « Hey ».
    Silence.
    « Hey. »
    La nuit sans lune emporta sa voix.

    Chapitre 34

    « C'est magnifique ! S'extasia Black, le regard rivé sur les monts brumeux disparaissant dans les derniers rayons du soleil.
    — Surveille où tu mets les pieds, ce sentier n'est pas délimité !
    — Mais oui, t'inquiète ! »
    Bien évidemment, la mise en garde du chef de guerre tomba dans l'oreille d'un sourd et une dizaine de minutes plus tard, le justicier rouge dérapait et basculait à la renverse dans le vide. Son ami le regarda voler jusqu'au sentier, les mains sur les hanches, son regard hurlant un parfait « je te l'avais bien dit ».
    « Sérieusement, fais attention, tu vas vraiment finir par te faire mal, râla Tom, plus inquiet que véritablement énervé. »
    Les deux amis marchaient depuis de longues heures et Black commençait effectivement à être distrait. Les paysages qui défilaient sous leurs yeux à l'horizon semblaient à présent revêtir un intérêt tout particulier pour le justicier dont les yeux ne cessaient de revenir sur les versants verdoyants. A croire qu'il n'avait jamais vu de montagnes, soupira le chef de guerre intérieurement. Heureusement que Nawi avait prévu large pour leur périple et que leur train ne partait que le surlendemain, parce que vu la manière dont Black traînait de la patte ...

    Avec un peu de chance, pensa Tom, ils pourraient même visiter un peu le monde humain. Depuis qu'il avait été désigné pour la mission, le chef de guerre trépignait d'impatience. Vivre dans le monde humain avait toujours été son rêve, il ne l'avait jamais caché. Cette mission était presque inespérée : s'ils réussissaient, il pourrait à la fois avoir un aperçu du royaume qui portait tous ses rêves et en plus il pourrait sauver sa mère adoptive. Bon sang qu'il avait hâte de visiter ce que les elfes avaient toujours nommé « l'autre monde », parfois même avec dédain. Et par-dessus tout, il était aux côtés de Black. Plus motivé par le paysage que par leur voyage, mais tout de même. Qu'aurait-il pu souhaiter de plus ?
    « Mais c'est du gruyère ce sentier, enfin ! pesta le justicier en enjambant un énième nid-de-poule. »
    A ses côtés, Tom pouffa et rattrapa d'une main le col de son ami qui allait –encore – passer par-dessus bord. Black battit des bras et retomba tant bien que mal contre le flanc de la montagne. Le chef de guerre se demanda un instant comment un élémentaire de l'air pouvait être à ce point maladroit avec la gravité. Dire que c'était cet homme devant lui, râlant de son postérieur endolori par le sauvetage un peu serré de Tom, qui était destiné à régner sur le monde.
    Il aimait profondément Black, mais il y avait des jours où il doutait sérieusement de la prophétie.

    « ... Et tout ça pour une nana à paillettes, en plus ! Tempêta-t-il en lançant un regard noir à un éboulement de rochers à sa droite comme si celui-ci était responsable de tout son malheur. Tom fronça les sourcils. Tiens, il avait encore loupé quelque chose, là.
    « Une nana à paillettes ? »
    Il ne savait même plus pourquoi il les relevait toutes. Qui savait ce que Black avait pu lui inventer cette fois... Il tendit sa main au justicier et le tira hors de la corniche.
    « Bein ouais, cette fée, là ! »
    Tom ne put s'empêcher d'éclater de rire. Mais d'où sortait-il tout ça ?
    « Mais tu faisais quoi quand la Reine nous a expliqué la mission ? La fée que nous cherchons est un pervers psychopathe, je doute sérieusement que le terme « paillettes » puisse le définir ! »
    Son ami lui jeta un regard perdu.
    « Je croyais que les fées n'étaient que des femmes, expliqua-t-il, l'image d'un petit être à moitié nu volant dans une nuée de paillettes dansant dans son esprit.
    — Pourquoi ne seraient-elles que d'un seul genre ? Releva son ami, repoussant de la main une grande branche avant que Black ne se la prenne de plein fouet dans la figure.
    — J'en sais rien, avoua l'autre, depuis que je suis gamin j'entends des légendes sur des fées, toujours des femmes, comme les sirènes. Jamais sur des hommes. »
    A sa grande surprise, Tom soupira tristement.
    « J'aurais aimé naître à une autre époque rien que pour pouvoir côtoyer les sirènes, expliqua-t-il face à la question muette de son ami, une drôle de lueur mélancolique miroitant dans ses yeux carmin. »
    Black s'arrêta net.
    « Les sirènes existent ? »
    Tom s'arrêta à son tour.
    « Existaient, corrigea-t-il avec la même tristesse. L'ère de flamme a décimé le peu de créatures magiques qu'il restait. Je sais que les sirènes ont été pêchées et chassées par les élémentaires de feu, que les centaures et les cyclopes ont été massacrés et les dragons décimés petit à petit. Jusqu'à la semaine dernière, j'ignorais même qu'une fée avait survécu. »
    Black écarquilla les yeux. Ces peuples n'étaient pas que des légendes, des contes pour enfants ? Ils avaient existé ?   
    « Comment ça se fait que je ne le sache pas ? »
    Pourquoi, pour lui, tout n'était que mythes ?
    « Je l'ignore, s'excusa Tom. Je pensais que le monde humain vous enseignait l'histoire du monde ?
    — Ouais, moi aussi je croyais. »

    Le silence tomba entre eux et Tom le poussa à reprendre leur marche. Le visage fermé, Black semblait profondément plongé dans ses pensées. Après de longues minutes, une unique question franchit ses lèvres.
    « Mis à part les elfes ... Il reste quoi, comme créatures magiques ? »
    Tom l'observa un instant avant de comprendre. Le syndrome du sauveur, encore.
    « Black, tu n'es pas responsable des erreurs passées de ton peuple tu s...
    — Indirectement, si ! Le coupa-t-il avec plus de violence qu'il ne l'aurait souhaité. Comment suis-je censé ne pas refaire les mêmes erreurs si je ne sais rien, hein ? Et ton frère qui me répète qu'il faut que je règne, que je-sais-pas-quoi la légende, et on veut me mettre sur un trône, moi, un pauvre gars complètement largué même pas foutu de connaître la véritable histoire de cette planète ? »
    Il repoussa vivement une branche qui venait de lui fouetter le visage.
    « Comment ça se fait que je ne sache rien, enfin ?! »

    « Un mélange de peur et de honte, je pense, répondit soudain Tom en le rattrapant en quelques enjambées. Ces temps ont été très noirs, tu sais, et c'est aussi ce qui a amené les élémentaires de feu à tourner le dos aux autres éléments. Je ne pense pas que l'on puisse blâmer les humains pour avoir voulu oublier ... Regarde, nous, après l'horreur, on s'est cachés. Le Royaume s'est refermé sur lui-même comme sur une coquille, et le simple fait de prononcer le mot « humain » était pratiquement synonyme de trahison. Je ne peux pas en vouloir à ma Reine d'avoir voulu protéger notre peuple. Je n'ai pas vécu à cette époque, j'ignore ce qu'ils ont dû ressentir. »
    Black garda le silence, ses réflexions suivant le défilé des graviers sous ses semelles.
    « Et regarde, reprit Tom, les choses ont changé. On ne le voit pas parce qu'on a le nez dedans, mais la situation que l'on vit aujourd'hui aurait été impensable un siècle plus tôt. D'abord, il y a eu Nyl Rhëegen, puis toi, et maintenant les Reflets de Lune ... »
    Black hocha la tête, appréciant le geste de Tom qui tentait clairement de lui faire voir un peu de couleurs dans un tableau noir. Mais il ne pouvait plus. Chaque pas qu'il faisait vers son ancien monde l'éloignait de plus en plus de son peuple d'adoption.
    Il ne se sentait plus humain.

    Et il ne connaissait que trop bien son peuple adoptif. Le monde qui faisait rêver Tom pouvait certes être le théâtre de l'amour et de l'humanité, mais par expérience, il savait que l'horreur et la haine criaient bien souvent plus fort que la foi. Et Tom, empli d'images dorées du monde humain, aveuglé par sa foi en les peuples de la Terre, allait tomber des nues, il le savait. Et il ne voulait pas voir ça. Il ne voulait pas voir Tom regretter encore une fois ses belles illusions. Il ne méritait plus qu'un océan de tendresse jusqu'à la fin de ses jours. Black n'avait jamais trouvé les récits des grandes bibliothèques elfiques aussi dangereux. Tom allait se faire happer par les ténèbres. Et il refusait purement et simplement de voir cela arriver.
    Intérieurement, Black se fit serment de le protéger de tout ce qui pourrait le détruire dans le monde humain. Il avait une bonne longueur d'avance : il savait où se trouvaient les zones d'ombre, les cibles de haine et de querelles. Tom ne savait rien, alors cette fois-ci, ce serait à lui de mener la danse et de faire vivre à son ami les plus belles heures de son existence.

    La nuit tombée, ils décidèrent d'un commun accord de monter le camp et d'interrompre leur marche dans une petite clairière aux abords d'un ruisseau. Ils avaient finalement parcouru plus de chemin que prévu et Tom préférait voyager de jour au vu de l'état des routes qu'ils empruntaient. Black découvrit avec joie les mécanismes incompréhensibles des tentes elfiques et Tom s'écroula de rire lorsqu'il revint de sa cueillette de baies mangeables pour trouver son ami enroulé comme un énorme burrito humain dans la toile de tente qu'il tentait de tendre. S'il devait être tout à fait honnête, Black aurait avoué qu'il avait alors fait légèrement exprès de ne plus s'en sortir avec le tissu, juste pour entendre le rire de Tom un peu plus longtemps. Voir le chef de guerre peiner à reprendre son souffle valait bien un peu de ridicule. Il avait alors ri à son tour, contaminé par les gloussements de son ami, et tous deux s'étaient bêtement retrouvés pliés de rire au milieu d'un bazar sans nom.

    L'air froid de la nuit les ramena vite à la réalité et ils se redressèrent, montèrent en parfaite coopération la toile de tente en quelques minutes, motivés par l'envie de se mettre au chaud sous les couvertures. Leur repas de fortune vite avalé, les deux guerriers se réfugièrent sous la tente. Tom prit toutefois quelques minutes pour faire le point sur leur position et leur avancée.
    Black avait écouté, au début. Suivi des yeux les doigts de Tom qui dansaient sur les parchemins, un demi-sourire aux lèvres. Son ami était proche, leurs épaules se touchaient et il sentait la chaleur irradier de lui... Il avait de plus en plus sommeil. La voix grave du chef de guerre le berçait. La journée avait été longue et fatigante, il méritait bien de fermer les yeux juste quelques instants, juste pour voir ...

    La tête de Black tomba sur son épaule et Tom arrêta sa planification. Emporté par la fatigue, le justicier s'était endormi, bercé par la chaleur et leur proximité. Le chef de guerre termina son inspection puis plia les cartes, tenta de ne pas réveiller l'élémentaire assoupi et le poussa doucement sous les couvertures. Il prit le temps de ranger les parchemins dans son sac, de faire le point sur leurs affaires et provisions avant de moucher la bougie. Il se glissa à son tour dans la chaleur des polaires, rassuré par la respiration lente et profonde à sa gauche.
    Tout s'était enchaîné bien trop vite ces derniers jours. Le bébé, Mynocia, la mission, et maintenant le monde humain. Il se sentait submergé par la quantité de choses qui lui tombait dessus à la seconde et il allait surtout avoir besoin de temps pour affronter les semaines à venir. Car il allait agir, c'était chose sûre. Au nez et à la barbe de Mynocia, bien évidemment, puisqu'il le fallait. La guerrière le connaissait en revanche beaucoup trop bien et elle savait que s'il ne reviendrait jamais sur sa promesse, il ferait tout pour ne jamais avoir à la tenir.
    Parce que lui, le destin, il n'y croyait pas. C'était trop facile, de se cacher derrière la fortune. Lui, il était un chef de guerre, un stratège, un dessinateur de destins. Et il n'allait certainement pas laisser Mynocia contempler un bloc de marbre en pensant qu'il s'agissait de toute manière de l'œuvre d'un grand sculpteur. Les légendes ne donnaient que des possibles. Pas des fatalités. Il sombra dans le sommeil sur cette dernière pensée.

    Chapitre 34

    Les ombres surgirent. Puis les cris, le vent. Des hurlements, encore et encore, et enfin le chant. Ses membres se crispèrent. Et puis soudainement, plus rien. Il fallait commencer à courir. S'enfuir vite et loin, rejoindre la clairière. Quelle clairière ? Il y avait une clairière ? Elle était là la dernière fois. Il l'avait trouvée, guidé par une ombre chantante. Mais est-ce qu'il y avait vraiment eu une dernière fois ? Il ne voyait rien. Il était seul, perdu dans l'immensité du vide, et il fallait courir. Comment courir ? Il n'avait plus de souffle, plus de cœur, plus d'air, plus de force ! Et puis soudain, la forêt réapparut. Les arbres aux mille couleurs se déplièrent sous ses yeux, leurs troncs scintillants flottant au-dessus de la réalité. Le grondement monta. Le revoilà. Il reprit sa course, trébucha sur les racines mouvantes qui tentaient de l'attraper. Les arbres défilaient, vite, trop vite, et il ne savait plus si c'était lui qui courait ou les arbres qui fuyaient. Les ombres le poursuivaient, chantaient, dansaient, ricanaient, sanglotaient sur son passage. Où étaient les visages de ses êtres aimés ? Il ne pourrait pas leur échapper, ni même les distancer.
    Ses pieds s'emmêlèrent, et il tomba.

    Il tomba pendant ce qui lui sembla des heures, les halos de couleur riant sous ses yeux, l'esprit crispé sur un fragment de réel. Un éclat vermillon ? C'était quoi ça ? Il ferma les yeux. Les lianes ne le rattraperaient pas. Il n'avait pas la terre ici-bas. L'eau ne le sauverait pas, pas cette fois. Le feu ? Où était le feu ? Il y avait du feu la dernière fois. Mais encore avec ça ? Quelle dernière fois ?
    Le sol surgit et lui éclata les chevilles. Son souffle se coupa un instant, il mourut dans sa gorge puis revint comme si de rien n'était. Il ne respirait plus. Vivait-il encore ? Qu'est-ce que c'était, la vie, s'il ne respirait plus ?
    Il se releva. Tout n'était que fumée, que vent, qu'illusions. Devant lui, les arbres se mirent à courir. C'était peut-être important ; fallait-il les suivre ? Les âmes lui passèrent devant. Elles ne trouveraient pas le salut.
    Ce monde n'était pas le sien, ni le leur. Rien qu'un tourbillon infernal de pleurs et de couleurs. Il savait parfaitement où il était, à présent. Pourquoi était-il conscient ?
    Il n'y avait aucune loi dans ce monde-là. Aucune norme. Tout était à l'envers, à l'endroit, dans tous les sens et dans tous les possibles.
    Derrière lui, le vent souffla et emporta la forêt. Les ténèbres surgirent, en couleurs. L'errance serait éternelle.
    Ça soufflait encore.
    C'était l'Entre-Mondes.

    Chapitre 34

    La première chose qui réveilla Black fut un très fort sentiment de malaise. Son cœur pulsait anormalement vite contre sa poitrine, cognait durement contre sa cage thoracique comme s'il se préparait au combat. Il rouvrit les yeux, surpris de voir danser des formes lumineuses sous ses paupières comme s'il avait fixé le soleil pendant des heures. Il faisait bleu dans la toile de tente, pensa-t-il immédiatement, puis fixa ses doigts. C'était l'Aléthéia qui était sortie de ses mains et illuminait les ténèbres. C'était le feu bleu qui l'avait réveillé, comprit-il en un battement de cœur.
    Non mais c'était quoi encore ce délire ? Il voulait bien accepter d'avoir le feu sacré en coloc au fond de ses entrailles, mais qu'on le laisse dormir, au moins ! Comme pour lui répondre, le feu tournoya autour de ses doigts.
    Black fronça les sourcils et se redressa entièrement. Le feu tentait de lui faire comprendre quelque chose. Il était bien barré tiens, pour décrypter ce machin.


    Soudain, une image surgit dans son esprit et disparut immédiatement. Ce n'était pas ses pensées, paniqua-t-il, le feu était rentré dans sa tête ! La flamme sur sa main sembla perdre patience et le flash de lumière revint contre sa rétine. Cette fois-ci, Black en discerna clairement les contours. Une immense fissure sur un sol désertique.
    « Une brèche ? Demanda-t-il au silence. »
    L'Aléthéia sembla acquiescer et s'enroula autour de son avant-bras. Okay, une brèche donc. Mais ça voulait dire quoi ? Il ne comprenait plus rien.
    Il jura avoir entendu le feu sacré soupirer. Celui-ci monta soudainement jusqu'à son oreille gauche et disparut dans sa boucle d'oreille.
    Black sursauta lorsque la flamme bleue réapparut sur l'oreille droite de Tom. Merde, les Naellis ! Le feu revint immédiatement dans ses doigts mais son regard ne quitta plus le chef de guerre. Son visage était livide, maladif, son corps en sueur et le signe sur son front étrangement brillant. Sa respiration était courte, rapide, et ses poings serrés sur les draps.
    Sérieusement, l'Aléthéia l'avait réveillé parce que Tom cauchemardait ?
    « Tom, Tom, réveille-toi, c'est un cauchemar, dit-il doucement en secouant légèrement l'épaule de son ami. »
    Aucune réaction. Black tenta de nouveau de l'appeler, mais rien ne se produisit. Il le secoua gentiment.

    Immédiatement, le corps du chef de guerre s'arqua en arrière, sa bouche s'ouvrit sur un cri muet et la terre sous leurs pieds gronda. Black paniqua, cria le nom de son ami, l'attrapa violemment par les épaules pour le sortir de ce cauchemar, et tout bascula en avant.
    Tom ouvrit brusquement les yeux, mais un étrange monde le suivit et se rua sur Black avant d'éclater tout autour d'eux. L'Aléthéia surgit, attrapa Black et l'empêcha de chavirer alors que celui-ci réagissait instinctivement par l'air, projetant la tente au-dessus de leurs têtes. Tom paniqua à son tour, repoussa Black et soudain, la terre fut autour d'eux, comblant la brèche. Les mondes s'entrechoquèrent dans un grondement venu des entrailles de la Terre.
    Et puis soudain, tout retomba. Black se retrouva expulsé face contre terre dans la clairière, son pyjama en lambeaux, de l'herbe jusqu'entre les orteils, l'Aléthéia de retour au creux de ses os.

    Face à lui, recroquevillé au centre d'une forteresse de terre, les vêtements en lambeaux, Tom semblait être revenu à lui. Le justicier se rua sur lui alors que les murs en terre tombaient autour du chef de guerre. Mais qu'est-ce qu'ils avaient encore fait ?
    « TOM ! Bon sang, est-ce que tout va bien ? »
    L'élémentaire avait le souffle court, les yeux ouverts sur le vide et l'air d'avoir échappé à la mort une fois de plus. Black tomba à ses côtés et le détailla rapidement du regard ; du choc, pas de sang, pas de blessure apparente.
    « Tom, est-ce que tu es avec moi ? Eh ? Tom ! »
    Il lui agrippa les épaules, la poigne ferme, et le regard de l'autre homme s'éclaircit un peu.
    « Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
    La voix du chef de guerre était rauque et mal assurée, mais il était bel et bien sorti de cet enfer. Il se massa les tempes, concentré pour retrouver son souffle.
    « Je ne sais pas, avoua Black, tu cauchemardais, j'ai essayé de te réveiller et y'a un truc qui a explosé, j'ai vu plein de couleurs et après, plus rien. »
    Le regard de Tom se fixa dans le sien et Black le soutint, rassuré de voir que Tom était de nouveau présent avec lui.
    « C'était l'Entre-Mondes, avoua-t-il à mi-voix. Depuis que je suis revenu, il m'arrive de rêver que je suis encore coincé là-bas. »
    Les pièces semblèrent s'assembler dans l'esprit de Black. C'était l'Entre-Mondes que l'Aléthéia avait senti. Cette brèche entre deux réalités qui lui avait tant pesé sans qu'il ne le sache. Sans l'Aléthéia, il aurait basculé dans l'Entre-Mondes.
    « Pourquoi tu ne nous as rien dit ? »
    Le reproche était évident dans la voix du justicier. Tom soupira alors que les couleurs revenaient doucement sur ses traits.
    « Cela n'est arrivé que quelques fois, Black. Je pensais que c'était normal. Je ne me souviens de rien après la douleur de la dague de Wïane jusqu'au moment de mon réveil à l'hôpital. J'imagine que les souvenirs reviennent petit à petit, c'est tout. »

    Black se mordit les lèvres. L'Aléthéia l'avait quand même réveillé pour ça ! Cela ne pouvait pas être « juste » des souvenirs qui revenaient, juste quelque chose d'anodin pour que le feu sacré s'en mêle ! Et si Tom avait véritablement basculé dans l'Entre-Mondes ? S'il n'avait pas été capable de le ramener ?
    « Eh, je vais bien, je t'assure, fit Tom en saisissant une de ses mains qui était restée vissée sur l'épaule du chef de guerre. »
    Black fit la moue mais n'insista pas.
    « Nous sommes bons pour finir la nuit à la belle étoile en tous cas. »
    Tom suivit son regard et laissa échapper un juron qui ne lui ressemblait pas. Leurs affaires avaient été projetées dans tous les coins de la clairière et le sac de Black pendait lamentablement à la branche d'un arbre. La tente avait été sauvagement éventrée par les pics de terre que Tom avait soulevés inconsciemment et reposait piteusement à quelques mètres d'eux.
    « Si on part assez tôt demain matin, on aura le temps de racheter tout ça, raisonna le justicier en voyant l'inquiétude naître dans les yeux carmin. »
    Tom hocha la tête, se releva et entreprit de rassembler leurs affaires. Black resta de longs instants, un peu sonné, à observer le cratère qui s'était formé sous leurs pieds. A leur retour, ils allaient avoir une longue conversation avec Mynocia.

    Le lendemain matin, les deux guerriers se levèrent courbaturés et de bonne heure, mais prêts à reprendre la route. Une fois leur camp de fortune replié, ils se remirent en marche. Alors qu'ils faisaient une pause sur les coups de midi, Tom eut la bonne idée de faire l'inventaire de leurs provisions. Et bien évidemment, l'incident de la veille avait fait des ravages.
    « Oh non non non non non non, paniqua-t-il en jetant derrière son épaule tout le contenu de son sac, fouillant à l'intérieur de manière quasiment hystérique. 
    — Qu'est-ce qu'il se passe ? Demanda Black en relevant le nez de son potage. »
    Le chef de guerre ne répondit pas et continua de retourner ses affaires d'un air paniqué.
    « Tom ?
    — La carte ! J'ai perdu la carte ! »

    Il avait l'air à la fois scandalisé et trahi par ses propres capacités. Black pouffa et retourna à son bouillon.
    « Mais ça n'a rien de drôle, enfin !
    — Bein si, pour une fois que c'est pas moi qui perds un truc ! »
    Tom jura de nouveau dans sa barbe et cette fois-ci, Black posa sa gamelle, intrigué que son ami se mette dans de tels états pour une simple carte.
    « Pourquoi ça te panique à ce point ? C'est qu'une carte, hein ...
    — Parce que sans cette carte, on va jamais trouver où se planque la fée ! Et je ne te parle même pas du retour !
    — Mais Tom, on peut en racheter des cartes, non ?  
    — Et trouver le train ? Sérieusement, comment veux-tu qu'on ... Quoi ?
    — Bein oui, on a assez d'argent, on pourra s'arrêter dans un magasin ou un office de tourisme et acheter autant de cartes que tu voudras ! »
    Une botte toujours dans la main, Tom le dévisagea d'un air sincèrement perdu. Black sourit et reprit son potage.
    « T'inquiète pas pour les cartes ! »
    Tom choisit de lui faire confiance. Après tout, c'était Black qui connaissait le monde humain. Il restait toutefois très dubitatif. Il imaginait assez difficilement que les humains puissent leur donner des cartes aussi détaillées que les siennes...


     Le reste du trajet jusqu'au petit village se passa relativement sans encombre et malgré un petit détour complètement inutile (ils suivaient les points cardinaux et Black avait décrété que le soleil pourrait les guider), ils finirent toutefois par se repérer. Tom pesta de nombreuses fois en elfique contre l'absence de carte qui aurait pu leur éviter de passer à travers cette foutue forêt.
    « Mais c'est rigolo aussi avec juste une boussole, ça fait Indiana Jones ! S'amusa Black après un énième soupir du chef de guerre. »
    Tom le regarda sauter joyeusement par-dessus une souche d'arbre. Il ne parvenait pas à comprendre comment Black pouvait être aussi serein. Ils auraient pu être perdus au milieu de nulle part, enfin ! Avec un train qui partait le lendemain !
    « Bon, au moins, ça m'a l'air sympathique.
    — Ça l'était, jusqu'au puits de serpents ! rit-il. Aaaaaaah, tu entends ? On arrive ! »
    Tom n'eut rien le temps d'entendre du tout que Black avait déjà commencé à courir à travers les arbres.
    « Black, attends ! Il ne faut pas qu'on se sépare, on va se perdre et ... »
    Sa voix mourut au fond de sa gorge.

    Chapitre 34

    AMBIANCE

    Chapitre 34

    Son cœur rata un battement. Ils étaient sortis de la forêt. C'était la frontière.  C'était  le monde humain, enfin.
    « Je te l'avais dit ! S'extasia Black en entamant la descente de la colline sur laquelle ils s'étaient retrouvés. »
    Il avait entendu le bruit de la ville. Tom resta pétrifié de longs instants en haut de la butte, le monde humain qui avait porté tous ses rêves finalement étalé en contrebas sous ses yeux. La petite ville scintillait, brillait de vie et de mouvement. C'était magnifique et envoûtant que de laisser les derniers rayons du soleil se coucher sur la ville et faire miroiter les lumières des maisons.
    « Allez Tom, viens ! Cria Black qui venait d'enjamber la barrière et se tenait en plein milieu d'une grande route goudronnée. »
    Le chef de guerre ne se fit pas prier plus longtemps et rejoignit son ami sur l'étrange route noire.

    Il n'eut même pas le temps de s'habituer à l'étrange contact sous ses semelles que Black le repoussait contre la barrière, un pouce brandi en l'air et un grand sourire sur le visage. De l'autre côté de la route, un immense monstre de ferraille leur fonçait droit dessus. Tom attrapa instinctivement son épée mais Black retint son poignet et repoussa la lame dans sa poche. Le monstre de métal ralentit et s'arrêta au niveau de Black qui se mit à parler avec comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
    « Vous allez où comme ça les gars ? Fit une voix de l'intérieur de la bête. »
    Bon sang, ce truc avait dévoré des humains ?
    « On voudrait descendre en ville, répondit Black sur le ton de la conversation. Vous pourriez nous déposer ? »
    Et puis soudain, Tom le vit. Il y avait un petit humain dans le monstre, derrière une roue étrange. Blond, la cinquantaine, l'air d'avoir trop vu et trop vécu.
    « Z'avez de la chance les jeunes, j'y allais ! Allez, montez ! »
    Tom fronça les sourcils. Monter dans le monstre ? Sérieusement ?

    Chapitre 34

    AMBIANCE

    Chapitre 34

    Black le remercia chaleureusement et ouvrit la portière avant, invitant d'un signe de main Tom à prendre place à l'arrière. Le chef de guerre resta pétrifié quelques secondes avant de rassembler tout son courage de guerrier et tirer la petite porte vers lui. Il s'engouffra dans le véhicule, peu rassuré. A l'avant, Black sourit. Finalement, ce voyage promettait d'être amusant.
    Tom avait à peine eu le temps de s'asseoir que le chauffeur démarrait en trombe et il fut projeté sans ménagement contre la banquette arrière. Ces humains étaient complètement dingues ! Qu'est-ce que c'était que cette boîte de l'enfer ? Il avait lu des livres, pourtant, sur ce que les humains appelaient « voiture », mais rien de tout cela ne concordait ! Où étaient les fiacres capables de se mouvoir seuls et à une vitesse raisonnable ? Qu'est-ce que c'était que ce bolide monstrueux dans lequel il venait de monter ?
    Et bon sang, est-ce qu'il y avait un pauvre humain qui chantait dans le capot ?

    « Vous venez d'où, alors ? Demanda soudain le conducteur d'un air détaché, comme s'il n'était pas aux commandes d'un engin monstrueux.
    — D'un peu partout, répondit habilement Black. On a entamé un tour du monde ! »
    Le petit humain blond siffla d'admiration entre ses dents. De l'arrière, Tom garda sagement le silence et décida que tant qu'ils seraient en terre humaine, il laisserait Black se charger du dialogue tant qu'il n'en était pas forcé. C'était plus sûr. Son ami n'avait pas l'air le moins du monde affolé par leur vitesse, alors Tom tenta de se relaxer. C'était peut-être normal, après tout. Il tourna son regard vers la vitre à sa droite, derrière laquelle le paysage défilait à toute vitesse. Black continuait à discuter avec l'humain au volant. C'était terriblement étrange.

    Un virage un peu serré le projeta contre la portière fermée et Tom prit soudain conscience que la ville se rapprochait de plus en plus. Il ne parvenait plus à détacher son regard des lumières grossissant à vue d'œil. C'était tellement animé, tellement vivant.
    « Est-ce que vous sauriez nous indiquer un bon hôtel pour la nuit ? Demanda Black tout en vérifiant du coin de l'œil dans le rétroviseur que Tom était toujours obnubilé par la ville qui se rapprochait et que tout allait bien.
    — Mh... Réfléchit l'homme quelques instants, y'a un Vesta pas mal en centre-ville si vous voulez ! Je vais passer devant, donc je peux vous y poser !
    — Ce serait parfait ! Merci encore ! »
    Ils avaient vraiment eu de la chance de tomber sur cette voiture. Leur voyage dans l'autre monde comme l'appelait Tom ne s'annonçait pas si mal, finalement. Black s'autorisa un instant de détente, bercé par le moteur et la route défilant sous ses yeux. En fond sonore, la voix apaisante d'un vieux groupe de rock reprenait l'air d'un tube des Eagles. Peut-être avait-il eu peur pour rien. Même Tom avait l'air de se laisser emporter par le ronronnement de la voiture. Il sifflota le refrain tant connu sur tout le trajet, se joignant même au conducteur.

    Le reste du trajet se passa sans encombre et les derniers rayons du soleil disparurent derrière la montagne lorsque l'aimable conducteur les déposa devant l'hôtel. Tom n'avait pas dit un mot du voyage, les yeux rivés sur la ville dansante derrière la vitre.
    « Tout va bien ? demanda Black lorsqu'ils ne furent plus que tous les deux. Pas trop secoué ? »
    Tom lui jeta un regard furtif avant de retourner à sa précédente observation de la façade de l'hôtel. Il y avait tant de choses à voir, à observer, à comprendre, qu'il ne savait plus où donner de la tête.
    « Un peu ... renversé, je crois. Mais ça va.
    — C'est normal que tu sois un peu barbouillé, on a pas vraiment bien mangé à midi non plus ... Tu viens, on va se poser à l'hôtel ? »
    Il n'obtint aucune réponse et finit par attraper le poignet du chef de guerre pour le traîner à sa suite.

    Black tenait toujours son poignet lorsque tous deux entrèrent dans l'hôtel.
    « Bonsoir, fit le justicier en se dirigeant directement vers une jeune femme debout derrière le comptoir. On voudrait une chambre pour cette nuit, est-ce que c'est possible ? »
    L'hôtesse, les cheveux blonds tirés violemment en arrière en un chignon impeccable, les dévisagea d'un mauvais œil de longs instants. Black se dandina, dansant d'un pied sur l'autre, très mal à l'aise. Ils avaient l'air si sales que cela ? Par chance, Tom n'avait même pas suivi l'échange, les yeux fixés au plafond sur le lustre en cristal.
    « Il nous reste la chambre 22, dit la jeune femme de sa voix traînante et nasillarde.
    — Bien, bien, c'est parfait, répondit rapidement Black en luttant pour rester courtois. »
    Elle lui jeta les clés dans les mains et le justicier s'empressa d'attraper Tom pour disparaître dans l'ascenseur. Le trajet dans la machine sembla rendre le chef de guerre encore plus livide et Black nota intérieurement de toujours privilégier les escaliers dans le futur.

    En découvrant la chambre, les éléments prirent soudain un tout autre sens dans l'esprit de Black. Ce n'était pas leur allure débroussaillée qui leur avait valu ce mépris et cette attitude dédaigneuse, c'était la main de Black restée sur le poignet de Tom à leur entrée, et ses regards furtifs en direction du chef de guerre pour vérifier que tout allait bien. Elle les avait pris pour un couple. Super. Il ne manquait vraiment plus qu'un zeste d'homophobie dans ce voyage.
    Black soupira et jeta ses affaires sur le grand lit. Ils venaient d'arriver dans le monde humain et il avait déjà envie de rentrer chez les elfes. Avec Mynocia. Tom suivit le mouvement et se débarrassa à son tour de ses affaires, puis retourna aussitôt à l'inspection de la chambre. D'un geste distrait, Black alluma le poste de télévision face à lui. Tom sursauta et l'armoire lui serait tombée dessus s'il ne l'avait pas retenue.
    « Qu'est-ce que c'est que ce machin ? »
    Black sourit et l'invita à s'asseoir à ses côtés.

    Ils passèrent une petite heure assis tous deux sur le grand lit, Black affalé dans les coussins et Tom tous sens aux aguets, fasciné par le reportage animalier sur la reproduction des baleines que Black avait laissé lorsqu'il l'avait trouvé, de peur de tomber sur des images de guerre s'il se risquait à zapper. Tom était tellement fasciné qu'il n'entendit pas les gargouillements du ventre de Black à ses côtés.
    « Et si on allait manger un bout ? Proposa le justicier au bout d'un moment, complètement désintéressé du reportage. »
    Pas de réponse. Les cétacés semblaient bien plus importants que son estomac.
    « Tom ?
    — Mh ?
    — On va manger ? »
    Cette fois-ci, le chef de guerre se détourna des baleines. Victoire.
    « Excuse-moi, tu disais ?
    — Tu n'as pas faim ? »
    La question sembla tellement dérisoire que Tom en leva les sourcils. Black insista.
    « Si, un peu. Je vais chercher des provisions. Elles resteront jusqu'à quand, les baleines ?
    — Je sais pas ? Tu veux pas qu'on aille manger à l'extérieur ? Ça nous permettrait de visiter un peu en plus ... »
    Black eut l'impression qu'il venait d'annoncer à Tom l'arrivée d'un second noël au mois d'août. Il n'eut pas besoin de répéter sa demande que son ami était déjà prêt à ressortir. Black attrapa de l'argent et leur portable et fila à sa suite. Lorsqu'il atteignit le bas des marches, Tom était déjà à l'extérieur. Tous deux plongèrent au cœur de la ville.

    C'était infini. Inépuisable. Toutes ces lumières, toute cette animation, tout ce mouvement. Une véritable fourmilière de sons et de couleurs. Tom ne savait où regarder, que sentir ou toucher en premier tant ce monde était vaste. Il y avait des myriades d'odeurs qui se bousculaient dans ses narines, des cascades de couleurs, des centaines de sons entremêlés qu'il fallait isoler, et tellement, tellement de choses à découvrir. Un énorme bruit le fit s'immobiliser et une voiture bleue l'évita de justesse. Il la regarda s'enfuir à l'horizon avec curiosité et Black le tira en arrière sans ménagement.
    « Tom, tu as failli te faire renverser, enfin ! Reste sur le trottoir ! S'exaspéra-t-il en l'attrapant par les épaules. Reste avec moi s'il te plaît, je te promets qu'on va faire un grand tour, mais si on se perd ça va devenir clairement moins marrant »
    Tom hocha la tête.


    Bien évidemment, dix minutes plus tard, Black l'avait de nouveau perdu de vue. Ils n'avaient même pas fait cent mètres depuis leur sortie de l'hôtel. Certes, il avait arrêté de courir partout ou de se ruer vers la moindre source de bruit inconnu ... Mais il s'arrêtait toutes les dix secondes. Black jura dans sa barbe et revint sur ses pas, non étonné de trouver son ami engagé dans une grande discussion avec la gérante d'un magasin qui semblait lui parler avec passion de la confection très particulière de son nouveau savon. Black les excusa d'un signe de tête et reprit Tom qui n'avait même pas compris que la vieille dame tentait de lui faire acheter la moitié de sa boutique. Le sourire heureux du chef de guerre lui coupa la parole et il retint sa remarque. Il y avait un tel bonheur sur son visage ...
    Ils reprirent leur route et Black décida de passer un bras autour des épaules de son ami. Au moins là, il ne le perdrait plus.

    Au loin, une église sonna les huit heures du soir  au même moment que le ventre de Black. Tom rit à son tour et passa une main dans son dos.
    « Je pense qu'il est temps que l'on trouve à manger ! »
    Le justicier acquiesça vigoureusement et bifurqua dans la grande avenue. Il avait repéré pendant leur trajet en voiture une grande place avec nombre de restaurants. Ils y trouveraient forcément de quoi rassasier leurs estomacs. La grande avenue possédait toutefois un inconvénient de taille : elle était commerçante et très fréquentée.
    Bien plus attentif aux passants que ne l'était Tom, Black avait repéré depuis quelques minutes un petit groupe d'hommes qui les suivait. Sa première peur avait été que les individus soient des élémentaires à leur poursuite mais le groupe avait l'air bel et bien humain ... Et surtout fortement alcoolisé.

    Tom s'arrêta devant un énième magasin de souvenirs et Black n'eut pas le temps de le pousser à marcher que le premier sifflement émanait du groupe. Ils leur voulaient quoi exactement ? De l'argent ? Des problèmes ? Black tira doucement sur l'épaule de Tom et lui promit qu'ils repasseraient après le repas. Le chef de guerre suivit docilement, déjà fasciné par le magasin suivant. A peine avaient-ils fait trois pas qu'une voix grave s'éleva derrière eux.
    « Eeeeeh, les pédales ! »
    Black sentit son cœur tomber dans sa poitrine et sa main se crisper sur l'épaule de Tom, qui n'avait heureusement rien entendu, trop concentré sur la vitrine d'un magasin de jeux vidéo au loin. Le justicier accéléra légèrement le pas.
    « Oh, les tafioles, vous êtes sourdes ? »
    Cette fois-ci, le son parvint jusqu'aux oreilles de Tom et Black força son ami à regarder droit devant lui d'un mouvement de bras.
    « Ne te retourne pas, ordonna-t-il à voix basse. »
    Tom lui jeta un regard perdu, prêt à faire exactement le contraire.
    Le cœur de Black lui faisait mal. Ils étaient deux guerriers élémentaires et même à six contre deux, la bande ne pourrait pas leur faire bien mal. La seule chose qu'il craignait était que Tom comprenne la cible des insultes.
    « Ils ont un peu bu et ils cherchent les problèmes, c'est tout »
    La litote de sa journée.
    A présent, il leur fallait se débarrasser de cette bande de gros lourds beurrés. Black entraîna Tom dans une petite ruelle et lui montra les toits d'un mouvement de tête. Tous deux se projetèrent sur le haut de l'immeuble et redescendirent par un restaurant bon marché quelques minutes plus tard. Lorsqu'ils rejoignirent l'avenue, le groupe avait disparu pour de bon, sûrement à la poursuite de cibles plus faciles. Black soupira de soulagement. Cette technique fonctionnait décidément de partout. A l'instant où Tom allait demander des éclaircissements, Black repéra la grande place.
    « C'est là ! »

    La place était superbe et grouillait de monde. Une grande fontaine projetait des jets colorés sur les terrasses et dominait le centre. Le reflet de l'eau éclaboussait de couleurs les visages de la foule qui ne faisait que passer, discutait autour de la fontaine, dînait simplement en terrasse, réservait un billet de cinéma ou se payait une grande glace à la vanille. Black et Tom furent rapidement engloutis par le mouvement et se retrouvèrent noyés par la foule et portés vers la fontaine.
    « Bon alors, qu'est-ce que tu veux manger ? demanda le justicier en haussant le ton pour être entendu par-dessus les cris du marchand de glaces qui faisait visiblement de la publicité pour sa nouvelle saveur pruneaux. On peut rentrer dans un resto ou se payer une pizza en terrasse, tu préfères quoi ? »
    Tom le fixa comme si une seconde tête venait de lui pousser dans le dos et éclata de rire.
    « Une quoi ?
    — Une pizza ?
    — Tu es sérieux, ça existe vraiment ?
    — Bein oui ! Et c'est bon !
    — Black ... Rit Tom, en elfique, un pysa, c'est un mot un peu vulgaire pour désigner une personne toute flasque ! »
    Ah oui, quand même. Un jour, il s'intéresserait à l'étymologie des mots elfiques.  
    « Bein viens, on va se faire un flasque ! »

    Un fou-rire les prit tous deux. Black dut s'assoir sur un banc pour ne pas finir à se rouler par terre et Tom l'y rejoignit en gloussant toujours. Les passants les dévisagèrent curieusement. Alors qu'ils commençaient à se calmer légèrement, Tom lança à Black :
    « Bon, on se le fait ou pas ? »
    Il fallut à Black cinq minutes de plus pour s'en remettre. Derrière eux, le glacier tentait de convaincre une jeune fille à l'air passablement répugné que le sorbet aux pruneaux allait être l'épiphanie de son existence. Ils parvinrent enfin à retrouver un tant soit peu leur sérieux et se dirigèrent vers la pizzeria. Black gloussait toujours lorsqu'ils furent placés à la table neuf et s'écroula complètement lorsque Tom lui demanda pourquoi il était nécessaire de préciser que la table était neuve.
    « Ah, c'est un code alors ? »
    Black tentait toujours de retrouver son souffle et ne put rien répondre. Le serveur revint rapidement prendre leur commande et les considéra étrangement lorsque le justicier se remit à rire en commandant deux pizzas.
    « Quelque chose à boire avec ça ? »
    Black hésita un quart de seconde avant de lancer : 
    « Deux bières blanches s'il vous plaît »
    La perspective de Tom découvrant la bière était soudainement devenue très attrayante.

    Black ne fut pas déçu. Lorsque le serveur revint une vingtaine de minutes plus tard, les deux pizzas en équilibre sur un bras et les deux bières dans l'autre, Tom avait sur le visage cet air curieux qui signifiait qu'il savait pertinemment que Black était en train de jouer avec son ignorance. Le chef de guerre suivit avec application les mouvements de Black et versa à son tour le liquide ambré dans la chope de verre. Puis, il goûta la pizza.
    « Alors, verdict ? Balbutia Black la bouche pleine alors que son ami venait de croquer timidement dans sa première part.
    — C'est vraiment très bon ! S'étonna-t-il. C'est fabriqué comment ?
    — De la pâte, de la tomate, du fromage, de l'origan et hop au four ! Tu as goûté la bière ?
    — Ah non, attends ! »
    Il porta la chope à ses lèvres et prit une gorgée avec précaution ... Et fit la plus belle grimace que Black n'avait jamais vue sur son visage. Le justicier, qui avait eu la bonne idée de prendre une gorgée à cet instant, s'étrangla avec sa bière.
    « Mais ça pique ! S'écria Tom d'un air outré. »
    Black ne répondit rien et se moucha avec grâce dans la serviette de table. La bière venait de faire un détour désagréable par ses narines. Tom le fixa d'un air interdit.
    « Qu'est-ce que tu m'as encore ... »
    Le chef de guerre fut coupé par un bruit de grosse caisse. Certains clients sursautèrent.

    Chapitre 34

    AMBIANCE

    Chapitre 34

    « Voilà Mira ! Cria une femme à la table derrière eux. »
    La foule rassemblée sur la place reprit d'une même voix « MIRA, MIRA ! »
    Et la musique surgit. L'homme assis à la batterie fut rejoint par un synthétiseur qui hurla ses premières notes à la foule. La clameur monta en flèche. Une silhouette dansante se détacha de la masse et se dirigea droit vers l'estrade en frappant des mains. Elle se saisit d'un micro planté là et la lumière tomba sur son visage. Infiniment jeune, la vingtaine tout au plus, la dénommée Mira avait la peau très noire et tout en elle semblait happer le moindre faisceau coloré et faire danser sur son visage des vagues arc-en-ciel. Ses cheveux avaient été fermement attachés sur son crâne et elle débordait d'énergie. Elle dégageait quelque chose de pur, de fort, d'électrique.
    « BONSOIR ALLOVAN ! Cria-t-elle sans cesser de danser. »
    La foule lui répondit d'un grand cri que nombre des clients de la pizzeria partagèrent.
    « EST-CE QUE VOUS ALLEZ BIEEEEEN ? »
    Cette fois-ci, Black se joignit au « OUAAAAAIS » enthousiaste et Tom ouvrit des yeux ronds. Bon, au moins, Black allait « bien ».
    « EST-CE QUE VOUS ÊTES PRÊTS A VIVRE LA MEILLEURE SOIRÉE DE VOTRE VIE ? »
    Tom sourit malgré lui lorsque Black hurla de nouveau. C'était bien parti pour le devenir, en tous cas.

    La musique doubla de volume et la foule commença à danser. Tom, qui essayait de suivre la logique des pas, n'y comprenait plus rien. Mais ils faisaient n'importe quoi en fait ? Pas un ne faisait la même chose que l'autre. Comment est-ce qu'ils s'y retrouvaient ?
    Mira empoigna son micro d'un geste sûr et attrapa le public aux premières notes, l'entraîna avec elle, le faisant crier, chanter, danser. Elle avait pris le contrôle de la foule en quelques dixièmes de seconde. Tom l'admira durant de longues minutes alors que Black finissait sa bière, l'air soudainement bien plus dans son élément qu'il ne l'avait jamais été dans de pareilles circonstances.
    Elle était magnifique, se dit Tom. Elle était tout ce qu'il mettait derrière le terme « humaine ». Bourrée de force et d'énergie, superbe et excentrique dans ses habits de lumière, et capable de convaincre par la simple force de sa volonté. Et bon sang qu'il aimait sa voix.
    Il voulait vivre dans ce monde-là. Avec des gens comme elle, avec ces vibrations-là, ces voix qui faisaient dresser les poils de ses bras. Cet instrument étrange qui crachait des notes numériques. Il voulait rester, et c'était la première fois.
    « Tu viens, on va danser ? Proposa Black qui venait de donner un étrange papier bleu au serveur. »
    Tom l'embrassa du regard.
    Ils disparurent dans la foule.

    Chapitre 34

    AMBIANCE

    Chapitre 34

    Black aussi dansait n'importe comment, s'amusa Tom. Il avait été amusé de constater lorsqu'il avait donné des leçons au justicier que le jeune homme avait une forte tendance à se trémousser dans tous les sens, mais à cet instant, il ne l'avait jamais trouvé aussi désirable. Lorsque tous deux arrivèrent au cœur de la place, Mira avait changé de registre et attrapé une guitare. Tom eut soudain l'impression que son introduction électronique n'avait été là que pour donner le la, rassembler la foule et lui donner de la force. Son âme vibrait bien plus fort avec une guitare dans les mains. La foule connaissait la chanson, reprenait les paroles. Et il y avait quelque chose. Il y avait une histoire dans les mots, des maux derrière les voix. Et Tom ne savait pas, mais il sentait tout ça. Par tous les dieux, cette voix. Au refrain, la foule leva le poing en l'air et chanta d'un seul souffle avec elle.
    « Ecoute-moi, écoute-moi, car je ne parle qu'à toi. »
    A ses côtés, Black chanta à son tour. Tom se sentit submergé par toutes les émotions qui passaient dans sa voix. Le justicier brandit leurs poings en l'air.
    « Oh, écoute moi, ma vie ne t'appartient pas juste parce que j'ai peur de toi. »
    Mira attrapa son regard et leva son poing à son tour. Elle souriait. Tom en perdit son souffle. Il y avait des millions d'histoires accrochées à sa voix. Il voulait toutes les vivre, une par une. Mourir juste là, dans ce fragment de temps si parfait.
    La guitare retourna au silence. La chanson se termina.

    Chapitre 34

    AMBIANCE

    Chapitre 34

     La guitare revint doucement. Le glacier dans son camion choisit ce moment pour hurler :
    « IL ME RESTE DE LA GLACE AUX PRUNEAUX ! »
    Mira éclata de rire dans son micro et lui répondit sans cesser de jouer de la guitare.
    « Viens danser avec nous, Lorenzo ! »
    Les protestations du dénommé furent coupées net par la batterie qui reprit sa danse. Black attrapa le chef de guerre par le bras et il le laissa le faire tourner sur lui-même, la musique l'emportant à son tour. C'était plus doux cette fois, cette chanson. Moins porteur d'histoires, plus porteur de promesses et d'avenir. Le regard bleu roi brillait de bonheur.
    Tom se demanda combien de fois il allait tomber amoureux de cet homme. Black chantonnait à voix basse, reprenant le refrain avec Mira. Il l'avait appris en une trentaine de secondes tout comme le reste de la foule.
    « Sauve-moi, sauve-moi, sauve-moi de tout ça ... »
    Tom le serra fort. Il souhaita ne jamais être né et ne jamais mourir.
    La voix de Mira les emporta.

    Lorsque tous deux rejoignirent leur chambre d'hôtel deux heures plus tard, Tom sifflotait toujours la dernière chanson et Black avait acheté l'album de Mira. Ils montèrent péniblement les escaliers et se trompèrent deux fois d'étage avant de parvenir à investir la chambre qu'ils avaient réservée. Tom manqua de s'électrocuter avec le sèche-cheveux, Black cassa un pot de miel, fit trois avions en papier avec les feuilles fournies par l'hôtel dont un passa par la fenêtre ouverte et tous deux finirent par tomber d'épuisement à minuit, serrés l'un contre l'autre dans l'immense lit. La voix magique infiniment humaine de Mira chantait toujours dans leurs esprits.

    Chapitre 34

    Siànan réapparut brusquement à l'angle d'un couloir, prenant soin de dissimuler son arrivée dans le repaire. Il ne pourrait plus épier l'Ombre ou Wïane ce soir, il lui fallait attendre. Le valet se dirigea vers les appartements de son maître, l'esprit léger, heureux à l'idée de retrouver la chaleur de Kulilaahn. Sa mission devenait de plus en plus risquée et il savait à présent qu'au moindre faux pas, des années de préparation seraient anéanties en quelques minutes. Il s'engouffra dans le passage qui menait aux appartements du souverain, repassant dans sa tête les événements de la journée pour les cataloguer et s'en souvenir. Ses pas le guidèrent instinctivement vers les appartements de son amant et il fronça les sourcils. Le couloir sentait le plastique brûlé. Au moment où il se retournait pour voir si un soldat avait fait cramer quelque chose dans la pièce à côté, une grande explosion retentit et Siànan se mit à courir droit vers les appartements de Combustor. L'immense choc venait droit de derrière sa porte. L'odeur des flammes léchant le plastique lui parvint de nouveau et il entra en trombe dans la chambre du souverain, prêt au combat, prêt à défendre leurs vies.

    Le feu lui souffla le visage et la porte claqua derrière lui. Siànan resta pétrifié. Il n'y avait pas d'ennemi dans cette pièce. Il n'y avait que la silhouette de Kulilaahn recroquevillée sur elle-même, les deux poings enfoncés dans le sol, des flammes immenses émanant de tout son être. Tout autour de lui avait brûlé et son corps était couvert de cendres noires. Le valet se rua à ses côtés, son cœur tambourinant douloureusement dans sa poitrine. Tout avait brûlé. Tout sauf l'épée d'argent qui se tenait aux côtés du souverain déchu. En un instant, Siànan était au sol à son tour, ses genoux soulevant les cendres.
    « Kulilaahn, que s'est-il passé ? »
    Il n'avait jamais ressenti autant de haine et de désespoir dans la figure si forte et si fière du Roi. Les doigts nacrés se serrèrent sur les cendres. Ses jointures éclatèrent et le sang coula, se mêla aux ténèbres en poudre. Les flammes surgirent de nouveau et explosèrent tout autour d'eux.

    Siànan s'accrocha à son maître qui hurlait de rage, son feu se projetant à travers toute la pièce, soufflant les murs, les cloisons, les parois les plus fortes du château. Tout était en feu, mais Siànan ne le lâcha pas. Les cris du souverain se murent en sanglots. Kulilaahn s'écroula dans les cendres, ravagé par la douleur, tout son corps recroquevillé sur lui-même. Siànan ne l'avait jamais vu ainsi, pas même après les pires séances de torture de l'Ombre, pas même après les plus gros chocs. Pas même après son couronnement.
    « Que vous a-t-il pris ? »
    Kulilaahn se redressa sur les genoux et lança à Siànan le regard le plus terrible qu'il ne lui avait jamais vu. Il y avait dans les yeux du roi une telle douleur et une telle haine que la pièce en était en feu.  
    Oh, c'était là, encore une fois. C'était l'indicible.
    Le souverain rassembla les cendres gluantes de sang sur ses doigts.
    Il s'en badigeonna le cœur.


    Siànan en perdit le souffle à son tour et rattrapa tant bien que mal le corps de son amant lorsque celui-ci s'écroula dans ses bras. Il le serra fort, serra ses larmes, embrassa ses mains pleines de sang, embrassa les cendres et les ténèbres. Les flammes jaillirent encore une fois. Mais cette fois-ci, elles s'enroulèrent autour de Siànan comme si elles craignaient qu'il ne s'éloigne, qu'il ne s'échappe, qu'il ne s'enfuie. Le valet les enlaça comme il put, chercha à les aimer, à les toucher, les apprivoiser. Il murmurait sans même réfléchir des mots d'amour contre son oreille, jouait avec ses cheveux, serrait contre lui ce corps si fort qui venait de perdre son cœur. Kulilaahn se laissa bercer, le laissa l'aimer, voir, l'accepter. Il le laissa lui jurer allégeance.
    « Siànan. »
    Il n'y avait plus que son nom, plus que le goût familier des sons sur ses lèvres. Rien d'autre ne pourrait plus jamais exister sans Siànan.

     

    Chapitre 34

     

    « Je suis là, Kulilaahn, je suis là, je serai toujours là. »
    Les larmes allaient déborder de sa voix. Le souverain lui rendit son étreinte.
    « Et ce jour-là ? »
    Il n'hésita pas.
    « Je serai là. »
    Il saisit délicatement la main droite de Combustor, moite de sang et de cendres, et la posa sur son cœur. Le roi s'immobilisa lorsqu'il comprit l'étendue de la promesse qu'il avait sous les doigts. Et puis soudain, les lèvres de Siànan furent sur les siennes. Sa langue, chaude, bouillante, contre la sienne. Elle était là, sa raison de vivre. Gravée dans la chair de ce valet qui n'en était plus un. Kulilaahn attrapa le visage de Siànan en coupe et serra son corps contre le sien. Il y aurait peut-être la haine, le chagrin, sa vie sur le fil du destin, mais qu'importe. Il y aurait toujours Siànan.
    Le roi se laissa aimer entièrement cette nuit-là, laissa Siànan tout voir, tout entendre, tout prendre, capturer entre ses lèvres le moindre son de jouissance, se laissa exister entre ses bras, mourir et revivre plusieurs fois. Il était son phénix. Son oiseau éternel, sa lumière, son guide, son sauveur, son prince, son secret, son ... Valet de cœur.

    Et pas une fois Siànan n'abusa de ce pouvoir qui venait de lui être confié. Pas une fois il ne chercha à percer les mystères qui demeuraient sur la peau nacrée. Il se contenta d'embrasser, de caresser, de faire l'amour à chaque fragment du corps maltraité qui s'offrait à lui sans aucun masque. Il aima chacun de ses doigts, chaque cendre sur les muscles fins, chaque courbe et chaque os qu'il rencontra, chaque gémissement qu'il souleva. Il embrassa ses cheveux, ses sourcils, la ligne de poils fins qui s'enroulait autour de son nombril. Lorsque les premières lueurs du jour les accueillirent, ils ne s'étaient pas lâchés et il y avait des odes tracées à la pointe de la langue sur les côtes du souverain.
    « Siànan ... Il est temps. »
    Le valet déposa un dernier baiser sur les lèvres cendrées.
    « Va libérer Ashes. »
    Siànan partit avec une poignée de cendres.  

    Chapitre 34

    Black fut réveillé en sursaut le lendemain matin par un jingle publicitaire qui lui fit faire un bond de trois mètres. Il se tourna vers Tom qui le fixait d'un air sincèrement confus.
    « Désolé, je voulais juste voir si je pouvais retrouver les baleines d'hier soir mais je comprends pas du tout comment ça fonctionne, ce machin ... »
    Black grogna, lui prit la télécommande des mains, éteignit la télévision et se recoucha sur les genoux de son ami. Pas très confortable. Il passa ses bras dans son dos et agrippa ses hanches. Bof. Pas vraiment mieux. Trop musclé.
     
    Les mains de Tom trouvèrent leur chemin jusque dans ses cheveux, jouant avec les mèches rouges. Il détailla son ami, le sourire aux lèvres. Les quelques jours de marche semblaient lui avoir fait du bien. Sa peau avait pris le soleil, ses muscles avaient travaillé et il semblait plus frais, plus serein qu'à leur départ. Sur ses épaules et ses joues assombries par le soleil perçaient même quelques grains de beauté. Mais surtout, les quelques jours de marche et leur hygiène assez rudimentaire avaient contraint Black à laisser sa mâchoire se garnir de quelques poils rouge sombre. Tom passa ses doigts sur les poils courts de son menton et sourit lorsque Black ronchonna.
    « Je saaais, faut que j'me rase, maugréa-t-il d'un air toujours très endormi.
    — Moi je trouve que ça te va bien.
    — Sérieux ?
    — Ouais, ça te fait un côté plus ... »
    Mûr ? Mature ? Sauvage ? ... Atrocement désirable ? Tom n'osa formuler à haute voix aucun des quatre et Black laissa tomber, préférant tenter de retrouver Morphée.

    « Au fait, l'est quelle heure ?
    — Dix heures, répondit Tom distraitement. »
    Black sauta sur ses pieds en jurant et le chef de guerre fut projeté à l'autre bout du matelas.
    « Bein qu'est-ce qu'il se passe ?
    — Faut qu'on rende les clés à midi !
    — Ça nous laisse du temps non ?
    — Pas si on veut acheter des cartes et du miel !
    — Je croyais que tu tenais absolument à manger un petit déjeuner humain, releva Tom en enfilant ses chaussettes et souriant lorsque Black se prit les pieds dans son pantalon. »
    Le justicier demeura les quatre fers en l'air sur le tapis et réfléchit à voix haute.
    « Ça veut dire en fait qu'en deux heures on doit avoir mangé et fait les courses ... Cet aprèm il faut absolument qu'on repère la gare pour ne pas louper le train aussi et ...
    — Et c'est faisable ? Coupa Tom en lui jetant sa veste sur la tête. »
    Black fronça les sourcils et considéra la question.
    « Normalement, ouais. »

    A onze heures moins le quart, tous deux atteignirent le supermarché, Black gloussant encore de leur petit déjeuner. La rencontre entre le chef de guerre et son premier chocolat chaud s'était tellement bien passée qu'il avait dû lui promettre d'en acheter dans le supermarché pour qu'il accepte de sortir de la cafétéria. Quelques têtes se tournèrent sur leur passage mais il fallut dix minutes supplémentaires à Tom pour se rendre compte que la chantilly lui avait fait une moustache blanche que Black s'était bien gardé de lui signaler. Le chef de guerre s'essuyait encore les lèvres lorsque tous deux se retrouvèrent sur la grande place où ils avaient dansé la veille, et Black lui expliqua pour la troisième fois en moins de dix minutes le concept de ce qu'il nommait curieusement sa « gaz à un ». Tom le laissa faire et le suivit à l'intérieur, excité à l'idée de découvrir une nouvelle spécificité humaine.

    Black attrapa le poignet de son ami alors que celui-ci commençait déjà à lui filer entre les doigts, fasciné par la quantité astronomique d'objets semblables exposés sous ses yeux.
    « Bon, fit Black en sortant la liste qu'il avait gribouillée sur le cadavre d'un avion en papier de la veille, on trouve d'abord les cartes, le miel et une tente et après on pourra flâner, ça te va ? »
    Le chef de guerre hocha la tête, des étoiles plein les yeux. Black lui confia le chariot, heureux d'avoir trouvé un moyen de pouvoir surveiller que le chef de guerre ne touchait pas à trop de choses. Tom resta étonnamment tranquille, poussant sagement le chariot aux côtés de Black qui jetait des choses étranges dedans.
    « Dis-moi, finit par demander Tom comme si la question lui brûlait les lèvres depuis des heures, tu connais un peu l'histoire de ce village ?
    — Euh non, pas vraiment, répondit son ami en balançant la huitième carte de la région dans le chariot. Pourquoi ?
    — Je sais pas, c'est juste ... Il y a des ondes étranges par ici, des vibrations de morts, comme s'il y avait eu une terrible bataille, tu vois ? »
    Black fronça les sourcils. Étonnamment, il ne sentait rien ...
    « Peut-être qu'il y a eu une guerre à cet endroit il y a quelques années, tenta-t-il alors que l'inquiétude commençait à s'immiscer en lui ».  
    Tom se retint de lui dire que l'écho semblait récent. Très récent.


    Ce fut de longues minutes plus tard que Tom comprit. Black s'était agenouillé dans un rayon pour comparer les étiquettes de différentes bouteilles et Tom avait senti qu'il se rapprochait de l'épicentre de ce qui avait dû être un combat effroyable. Une jeune femme avec deux enfants hurleurs le bouscula légèrement et il la suivit du regard. Cette humaine ne sentait pas tout ça ? Les vibrations pulsaient pourtant terriblement fort dans l'air, l'endroit entier respirait la mort comme un champ de bataille ... Il s'avança hors du rayon, tous sens aux aguets. Il y en avait de plus en plus, c'était presque intolérable. Même après un terrible combat contre l'armée de feu le château ne respirait pas aussi fort la mort, le sang et l'effroi. Il tourna sur lui-même et une forme curieuse attira son attention. Il s'éloigna de Black, les yeux fixés sur cette chose rouge qui envoyait des vibrations de terreur dans tout le rayon. Bon sang mais ça puait, ce machin !

    La chose avait une forme étrange. Rose pâle, très sombre par endroits, tirée avec force par deux liens clairs et étouffée sous une étrange étiquette jaune fluo. Tom posa ses doigts par-dessus la cellophane au moment où il capturait les yeux de la chose.
    Il plaqua sa main restante sur sa bouche et retint à grand peine un haut le cœur. Par tous les dieux, c'était un lapin. Écorché vif, les yeux vitreux, grands ouverts, les muscles bandés à l'extrême dans les liens. Sous le fin plastique, la chair était gelée et portait les marques indélébiles de ses derniers cris de terreur. Sa peau avait été retirée morceau par morceau alors qu'il respirait encore.
    C'était donc ça, qu'il sentait. Cette partie du bâtiment était consacrée à des trophées de guerre. Il comprenait à présent les mises en garde de son frère contre la barbarie des humains. Ils exposaient leurs trophées à la vue de tous, dans un lieu de grande fréquentation afin de bien rappeler aux mémoires les guerres passées et les ennemis vaincus.  Tom baissa les yeux sur le cadavre qu'il avait porté jusque dans ses bras.
    Ce lapin n'avait reçu aucun hommage. Il mourrait encore dans ce monde.


    Tom regarda autour de lui. Personne ne l'observait. Doucement, il se mit à chanter, sa voix pas plus haute qu'un murmure.
    « Vogue, petite goutte perlée, offre-toi le plus beau des voyages.Vogue, laisse-toi porter, les étoiles du soir formeront ton sillage ... »
    Contre son cœur, la chair rose s'illumina un bref instant et Tom sentit les vibrations s'élever pour rejoindre les cieux. Il reposa le petit corps dans son bac froid ... Et resta pétrifié lorsque ses yeux rencontrèrent une armée d'autres lapins écorchés. Puis il vit les saumons étendus sur la glace sale, les morues, les sèches, les sardines et les deux homards drogués dans un aquarium.
    Et soudain, il se mit à lire les étiquettes. Bœuf, poulet, agneau, cheval, escargot. Les noms s'entassèrent.
    Ce n'était pas un mémorial.
    Ce n'étaient pas des trophées de guerre.

    Lorsque Black se redressa, le gel douche parfait serré dans sa main, leur chariot était sans surveillance en tête de gondole et Tom avait encore disparu. Il pesta et se mit à sa recherche. Il n'eut toutefois pas besoin d'aller bien loin. Tom était planté droit comme un « i » dans le rayon boucherie-poissonnerie, une petite famille se disputant leur repas du soir à sa droite. Le justicier se mit à courir. Merde, merde, merde, il n'avait pas pensé à ça ! Il arriva en quelques foulées aux côtés du chef de guerre et ignora le boucher qui leur lança un regard suspicieux. Il aurait dû faire le lien, il aurait dû savoir, il aurait dû comprendre, protéger Tom. Merde, vraiment, merde. Il semblait en état de choc. Black le tira hors du rayon et l'odeur de lessive en poudre remplaça finalement celle de morue séchée.
    « Qu'est-ce que c'est que ça ? Demanda Tom après de longues minutes dans le silence. »
    Black ouvrit la bouche puis la referma. Il ne sut quoi répondre.

    Tom se terra dans le silence et Black finit leurs courses sans mot dire. Il surveillait toujours son ami du coin de l'œil mais celui-ci ne s'éloigna plus de lui, restant toujours à une distance raisonnable. Ses traits s'étaient complètement fermés, il ne regardait même plus les produits autour de lui, se contentant de suivre Black. Ce dernier paya leurs courses en silence, et même la caissière sembla sentir la tension entre eux. Elle jeta à Black un regard de compassion qui lui donna curieusement envie de lui faire bouffer son scanner. Comme si cela ne suffisait pas, les écrans géants à la sortie du supermarché diffusaient des images de journaux télévisés. Tom les fixa sans ciller jusqu'à ce qu'ils soient à l'extérieur.
    Black se sentit misérable.

    Le reste de l'après-midi ressembla à un énorme tourbillon gris. Ils récupérèrent leurs affaires à l'hôtel, rendirent les clés puis se dirigèrent vers un magasin de camping à l'autre bout de la ville pour acheter la tente qu'ils n'avaient pas trouvée le matin. Il était déjà quatre heures de l'après-midi lorsqu'ils sortirent de la boutique et Black décida qu'ils iraient directement à la gare. Le temps de se perdre une fois et il était déjà quatre heures trente lorsqu'ils se retrouvèrent sur le quai. Tom n'avait toujours pas pipé mot.
    Le justicier tomba sur un banc, épuisé moralement et physiquement. Cette demi-heure d'attente allait être un enfer. Tom resta debout à ses côtés, planté sur ses pieds comme un vigile. Black laissa tomber sa tête entre ses mains.
    Il s'en voulait tellement.

    Le quai était gelé et désert. Il n'y avait rien d'autre à voir que l'immense horloge face à eux et la course infiniment trop lente de la trotteuse. Black considéra l'idée de se lever pour aller acheter quelque chose au distributeur automatique. N'importe quoi. Il renonça.
    Après cinq autres éternelles minutes à fixer les aiguilles de l'horloge avec une profonde envie de se faire mal avec, Black sortit leurs billets. Cela l'occupa une minute et il fut déçu. A quatre heures quarante-cinq, il tenta courageusement de rentrer en contact avec Tom, sans succès. Le chef de guerre s'assit à ses côtés une minute et cinquante-deux secondes puis se releva. Black n'avait jamais autant détesté le silence. Le monde humain. Et lui-même. Il n'était décidément capable de rien. Même protéger Tom d'un monde dont il connaissait les limites lui avait été impossible.
    Il faisait de plus en plus sombre sur le quai. La pluie se mit à taper contre les grandes dalles de verre du plafond. Black commençait à sérieusement avoir froid. Il surprit Tom en train de le fixer et ouvrit la bouche.


    Le train entra en gare.

     

     

     

     

     

     

    Chapitre 34

    Fin du chapitre 34

     


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