• Chapitre 37

    Chapitre 37

     

     
    Chapitre 37
    Princesse et Chevalier

     

    Résumé du chapitre précédent : Les dernières heures avant la bataille ont précipité le château dans l'effervescence. Les Reflets de Lune, qui prennent part à l'organisation en aidant à l'armurerie, semblent déterminés à se joindre au combat. Ellyre, paniquée par les événements à venir, tente de trouver des moyens de se défendre face aux élémentaires de feu. Elle propose à Nawi et Liam d'exporter Illusion, la salle d'entraînement logée dans les appartements de la Reine, avec eux sur le champ de bataille. La salle, devenue portative, leur permettrait ainsi de faire disparaître des soldats ennemis dans la dimension à une vitesse fulgurante ...
     
    De son côté, Mynocia a finalement pris la décision de dévoiler une partie de ses recherches à Black. Elle a décortiqué la légende et pense que celle-ci peut être annulée à partir d'un indice laissé par Sean sur son lit de mort. Elle avoue au Justicier qu'ils doivent tous deux perdre la bataille pour avoir une chance d'échapper aux vers prophétiques. Black sent qu'elle ne lui dit pas tout. Mais une fois de plus, il choisit de lui faire confiance.
     
    Pendant ce temps, Tom se perd dans ses propres recherches. Le temps joue contre lui. Un soir, Mynocia le rejoint. Des promesses muettes flottent entre eux. Lorsque la dernière nuit s'étend sur le château, Tom rejoint les Liés, les yeux rougis, et l'air dévasté. Ils passent les dernières heures ensemble, sous les étoiles.
     
    Kulilaahn a gagné la confiance de l'Ombre en promettant de lui restituer sa seconde vie. Un soir, pourtant, la fiole que donne Combustor à son grand-père le plonge dans l'inconscience. Kulilaahn l'abandonne, seul sur les dalles, et disparaît dans la nuit.
     
    Le soleil se lève tout juste lorsque la silhouette de Mihaje apparaît devant le Quartier général des élémentaires de feu. Elle se dresse face aux élémentaires. L'armée apparaît à sa suite.
     

    Chapitre 37

     

     

    Chapitre 37

    Chapitre 37

     
    Il faisait sombre dans les rangs. Si sombre malgré la lumière naissante dans leur dos. Si sombre face à l'ombre béante du château qui crachait sur eux ses ténèbres apaisantes. Ils n'étaient que de vulgaires insectes happés par la nuit à cet instant, redoutant la lumière comme la faux suprême.
     
    Black tenta de rattraper son souffle et de calmer les battements frénétiques de son cœur. Ses lèvres tremblaient sous le heaume, et il ne contrôlait plus rien. Ni son corps, ni la clarté nouvelle, ni les ombres fuyantes contre les pierres. Le soleil allait se lever d'une minute à l'autre, et rien ne pourrait l'arrêter. C'était la première fois qu'il souhaitait qu'il ne se lève pas. La première fois qu'il priait pour que jamais la lumière ne surgisse dans son dos et ne sonne le glas de l'attaque. La première fois qu'il associait l'aube à la mort, les rayons au son silencieux des canons. Il voulait que le temps s'arrête. Il voulait mourir là, sans douleur, entre deux secondes. Il voulait vivre sans mourir et s'éteindre dans cet entre-monde.
     
    Mynocia à sa droite saisit sa main. Il sentait sa chaleur même à travers leurs gants de lin. La ligne de lumière avançait encore. Ce n'était plus qu'une question d'instants avant que le voile ne se soulève. Quelques secondes qui les séparaient encore de l'impossible, de l'indicible, des invincibles. Alors Black se complut dans ces instants, s'y étendit, s'y installa, enroulé dans un grand drap d'ignorance. Dans quelques heures, il serait son linceul.
     
    La main de Mynocia serra fort la sienne. La peur lui retournait l'estomac. Le matin même, elle l'avait forcé à avaler sa ration, le nez froncé sur sa propre coupelle, alors que Mihaje équipait les derniers volontaires. Tous deux avaient tenté de forcer Tom à avaler quelque chose, sans succès. Le chef de guerre avait disparu en voyant la nourriture, faisant mine de vérifier les armures des soldats les plus proches de lui. Les liés n'avaient pas insisté. Ils avaient tous trois dormi par à-coups, les uns sur les autres, quelques heures à peine, avant que la Reine ne laisse sonner le tocsin et qu'il ne faille quitter la chaleur des deux autres. Black se souvenait juste avoir passé la nuit serré contre Mynocia, le souffle de Tom planant au-dessus de son cou. Il sentait encore leur odeur contre le métal froid de l'armure.
     
    La main de Mynocia lâcha la sienne.
     
    Le temps des mots était révolu, mais ses lèvres tremblaient encore.
     
    Le soleil surgit lentement derrière eux. Ses rayons d'or éclaboussèrent les pierres sombres du repaire élémentaire. La lumière tomba sur Mihaje, en première ligne, qui s'éjecta du champ de protection des Reflets de Lune. La grande étoile captura entre ses serres chaque reflet de son armure, éblouit ses yeux et chauffa le métal sur sa propre poitrine. Black but sa vue du regard, fasciné et terrifié. Son pas était sec, assuré, bien loin du rythme effréné de son cœur.
     
    « Je suis la Reine Blanche, l'entendit-il clamer, et je réclame vengeance ! »
     
    La main de Nawi fendit l'air en deux, déchira le voile et tordit la réalité jusqu'à renverser l'univers. Ils suivirent. Le monde surgit dans un grondement. C'était réel. Par tous les dieux, c'était réel. Son armure n'avait jamais pesé aussi lourd. Le ciel n'avait jamais été aussi rose. La fin jamais aussi proche. Dans quelques heures, il ne serait plus que poussière, plus que chair, plus qu'un souvenir sur la terre. C'était l'heure, et il n'aurait jamais été prêt.
     
    Il ne pouvait plus bouger. Il ne pouvait pas avancer, se battre, les décimer. Il ne pourrait ni tuer, ni gagner. Le feu du soleil l'avait pétrifié. Il n'était pas un héros et ne le serait jamais. C'était une erreur, une de plus, une funeste, une fatale, incommensurable. Il n'était pas le Rhëeh.
     
    La main de Mynocia retrouva la sienne. Son âme fut dans ses veines. Il la sentait déjà de si loin. Sa voix résonna dans son cœur sans passer par ses lèvres.
     
    « C'est l'heure »
     
    Cette fois-ci, ce fut Black qui lâcha sa main. Il y avait dans les veines de Mynocia un arrière-goût d'abandon qui le submergeait. La voix de la Reine Blanche s'éleva de nouveau.
     
    « Nous voulons l'Ombre, pas votre peuple, cria-t-elle. Mais si nous attaquons, il n'y aura aucun survivant. »
     

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    Pour la première fois, Black vit en Mihaje une Reine. Il vit en elle la force, la détermination et la puissance qu'il n'avait fait que deviner entre les mots de Tom et le mépris de Mynocia. Il vit en elle la souveraine qui serait capable de régner avec Jhi-Laim, celle qui pourrait les mener à la gloire. Celle qui pourrait les guider jusqu'à la victoire. Il osa entrevoir l'espoir dans la silhouette blanche. Sa main serra son épée. Et s'il y avait un peut-être ?
     
    Une voix grave leur répondit du haut des murailles. Wïane se hissa derrière la palissade et dévisagea leurs troupes.
     
    « Vos cadavres joncheront notre sol avant les rayons de midi, Reine Blanche. »
     
    Sa silhouette disparut dans un tourbillon de flammes. Black rattrapa son souffle. Même la haine était lointaine, écrasée par la peur. Il voulait se battre pour ne pas laisser Wïane sortir vivante et impunie de cette bataille. Mais il ne voulait pas sortir du cocon protecteur de l'armée.
     
    Sitôt Wïane évaporée, Mihaje reprit le contrôle des troupes. Tom s'avança, seul face aux grandes portes, et plaqua ses paumes au sol. La terre frémit. Black jura sentir la caresse rugueuse de la roche contre ses propres mains. Les graviers vibrèrent sous leurs pieds. La puissance du chef de guerre gravitait jusqu'à son cœur, faisait trembler ses os. Il ne l'avait jamais senti aussi près de lui, aussi profondément ancré dans ses veines. La terre suivit le mouvement souple de ses poignets. Les grandes portes tombèrent dans un éclat fulgurant de son et de poussière. Tom entraîna ses hommes à l'intérieur, et l'armée suivit ses pas. Lorsque Mynocia poussa son bras, cette fois-ci, Black ne recula pas. Il dégaina son épée, et la suivit dans le combat. Le soleil derrière lui se chargea de fermer les portes.
     
     

    Chapitre 37

     
     
    Une grande secousse ébranla le château au moment où Siànan passait la porte du couloir des généraux. Il s'immobilisa un instant dans sa course, le souffle court, et tourna la tête en direction du son. Le château entrait dans la panique. Les grandes portes à l'entrée devaient avoir cédé. Il avait naïvement pensé que l'extraordinaire alliage leur permettrait de gagner quelques minutes d'organisation supplémentaires. Il jeta un rapide coup d'œil à sa montre avant de repartir de plus belle. A la moindre minute de décalage, sa tête roulerait sur les dalles. Il traversa le couloir en quelques foulées et hurla au premier soldat qu'il croisa de sonner l'alerte. Les généraux s'éjectèrent en panique de leurs quartiers, sans armes et encore endormis, persuadés qu'il allait leur annoncer une autre explosion en cuisine ou un entraînement particulièrement musclé au rez-de-chaussée. Ce n'était après tout pas la première fois que des détonations les réveillaient au petit matin.
     
    « Nous sommes attaqués ! Vociféra-t-il contre leurs visages fatigués, allez chercher vos armes et brûlez-moi ces Elfes ! »
     
    L'instant flotta. Les fidèles de l'Ombre le dévisagèrent comme s'il répétait sous leurs yeux une pièce de théâtre particulièrement médiocre. L'un d'eux s'avança vers lui, le dévisagea de haut en bas et leva le menton.
     
    « Je ne prends pas d'ordres de la part d'une catin. »
     
    Siànan se retint de rouler des yeux. Il n'avait pas le temps de se battre avec ces incapables qui buvaient le moindre mot de Wïane comme du petit lait. La première remarque du général déclencha une tempête de commentaires approbateurs tous plus vulgaires les uns que les autres. Siànan maudit Wïane et ses cancaneries mais garda le silence. Il examina les possibilités qui s'offraient à lui. Il avait absolument besoin que les généraux se déploient dans les couloirs. Il considéra quelques instants l'idée de les enchanter pour les forcer à suivre ses ordres. Il fut brutalement interrompu dans son monologue intérieur par une seconde grande explosion qui fit trembler les murs et coupa la parole à l'élémentaire qui continuait de lui faire profiter de sa richesse de vocabulaire. Les tableaux sur les murs s'écroulèrent et se brisèrent. Le silence tomba. Des cris résonnèrent au loin.
     
    « Bien, maintenant, si vous souhaitez qu'il y ait toujours un Empire avant la tombée de la nuit, vous allez faire exactement ce que je vous dis, fit Siànan d'un ton calme, et ignora royalement la poussière qui vola jusqu'à leurs pieds. L'armée elfe a annoncé qu'elle comptait détruire l'intégralité du château et qu'il n'y aurait aucun prisonnier. Chacun d'entre vous va rejoindre ses hommes, les équiper et protéger l'aile dont il aura la garde. Séparez-vous en huit factions et dispersez-vous. Ne vous écartez de vos postes sous aucun prétexte. »
     
    Les généraux restèrent muets. Siànan enchaîna.
     
    « L'Ombre demande la tête de Mynocia. Une lourde récompense est promise pour celui qui ramènera son cadavre. »
     
    Silence.
     
    « EXÉCUTION ! tonna-t-il »
     
    Ils détalèrent. Siànan disparut à son tour après un dernier regard jeté à sa montre. Une tête de moins à couper.
     
     

    Chapitre 37

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    Le Grand Hall était encore vide lorsque les portes tombèrent. Arrachées à leurs gonds, elles basculèrent en arrière et emportèrent dans leur chute les derniers bris de métal liant les pierres. Black suivit leur lente descente des yeux, mais ne trembla pas lorsque les deux pans de bois heurtèrent le sol et dévoilèrent l'incroyable opulence rouge. Tom se tenait dans l'encadrement, habillé de poussière et de terre, majestueux dans sa colère. A cet instant, il n'était plus que leur chef de guerre.
     
    Il fut le premier à franchir le pas et dégainer ses sabres. Derrière lui, les archers hissèrent leurs premières flèches. Les corps des sentinelles tombaient du sommet des tourelles au moment où Mynocia s'engagea à son tour. Tous deux disparurent dans les ténèbres vermeilles et Black les suivit.
     
    A peine pénétrait-il dans le hall que l'armée s'engouffrait à son tour, bousculait ses épaules et ses reins, et le poussait droit dans la gueule béante du monstre qui serait son bourreau. En quelques secondes, ce fut le chaos. Les elfes s'insinuèrent à toute vitesse dans les couloirs, déterminés à jouer le plus longtemps possible de leur avantage. Mais ils n'auraient un effet de surprise aussi profitable que quelques minutes. Dans une poignée de secondes, les élémentaires se seraient organisés, auraient réuni troupes et armes pour leur faire face. Quelques instants avant que Combustor ne réplique par le sang.
     
    Il fut avalé par la bataille.
     
     Les troupes se séparèrent en trois groupes. Les archers se ruèrent sur les palissades, abattirent à une vitesse impressionnante les civils en contrebas. Les premiers combats s'engagèrent. Au loin, camouflées dans les ombres des escaliers, Black reconnut les trois mages qui l'avaient attaqué et écorché avant que Combustor ne vienne le soigner. Il resta immobile au milieu du hall, les yeux rivés sur elles, les elfes tournant autour de lui. L'une des mages releva le regard vers lui, et les deux autres disparurent dans un couloir. Ils se dévisagèrent en silence durant de longues secondes. Les doigts de Black se crispèrent sur son épée. Il vivait encore avec une acuité extraordinaire leur dernière rencontre, la peur qui avait retourné ses tripes, la douleur sifflante dans la peau arrachée à son bras.
    La femme vêtue d'or fondit sur lui.
     
    Il ne put s'empêcher de noter intérieurement l'étrange couleur cuivrée de ses pupilles lorsqu'elle fut à sa hauteur. Il para son premier coup sans grande difficulté, mais leurs armes tremblèrent l'une contre l'autre et la vibration métallique résonna jusqu'au creux de ses entrailles. Ses yeux suivirent les ondulations étranges de son pouvoir au fond de ses yeux, qui valsaient entre le blond, l'ambre et le vermeil. Sur son front, le feu se déchaînait, léchait ses mèches brunes d'un éclat vengeur. Il sentait la magie irradier autour d'elle par vagues brûlantes. Leurs épées s'entrechoquèrent de nouveau. Il épia les agitations de ses pupilles et sentit son attaque avant de ne la voir. Ses iris virèrent du doré à l'argent, et la magie gicla.
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    Il eut à peine le temps de croiser ses bras au-dessus de sa tête que la vague le frappait de plein fouet et le sol disparaissait de sous ses pieds. Son souffle se coupa et il se réceptionna maladroitement, l'air amortissant le plus gros de sa chute. Il titubait sur ses chevilles lorsqu'elle se projeta de nouveau sur lui. Cette fois-ci, il reconnut la danse de ses pupilles et répliqua avant qu'elle ne puisse se servir de ses pouvoirs. Sa silhouette dorée traversa le grand hall et heurta une colonne dans un grand craquement d'os.
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    Tom surgit de derrière le pilier de marbre, un sabre dans chaque main et les yeux rivés sur son propre adversaire. Black avança vers la mage et croisa au passage le regard vermeil. Ils se firent signe. Le chef de guerre acheva l'homme face à lui qui s'écroula dans un long râle de douleur. Il se tourna d'un même mouvement face à la sorcière. Ses yeux brillaient de nouveau. Tous deux n'eurent le temps d'apercevoir qu'un éclat blanc avant que la magie ne les frappe. La rencontre brutale des briques avec son dos lui coupa le souffle.
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    Tom, à terre à ses côtés, s'appuya sur ses lames pour se redresser. Ils avaient tous deux volé à l'autre bout de la pièce. Black tâta prudemment ses côtes à travers l'épais maillage de l'armure, à la recherche de fractures, mais il ne trouva rien. La douleur qui pulsait contre ses flancs n'empira pas. Le métal elfique avait absorbé la plus grande partie du choc et protégé ses os. Mais son souffle tremblait toujours et ses pieds semblaient ne plus vouloir le soutenir. Il se hissait tout juste sur ses genoux que Tom avait déjà asséné son premier coup d'épée.
     
    Le chef de guerre ne pourrait pas tenir tête à une mage indéfiniment. Même avec deux sabres et tout son talent, Tom était vulnérable face à la magie. Black serra le manche de son épée de toutes ses forces et parvint à soulever son corps du sol froid. Les yeux de la sorcière s'ambrèrent soudainement.
     
    « TOM ! Alerta-t-il »
     
    La grande vague partit. Black ferma les yeux et s'attendit de nouveau à la gifle des pierres. Au lieu de quoi, la magie lui fouetta les doigts mais ne le projeta pas. Lorsqu'il rouvrit les yeux, Jhi-Laim se tenait devant son frère, une main levée et l'autre serrée sur son épée. Tom rattrapa son souffle, ses sabres, et attaqua de nouveau. Jhi-Laim suivit. La grande salve de magie qui le heurta avait cette fois-ci un arrière-goût de thym et de soleil.
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    Il n'avait jamais senti la magie du prince avant cet instant. Il en avait même oublié que l'elfe, s'il pouvait soigner et réconforter les âmes face à lui, avait aussi le pouvoir de les saigner à blanc. Black observa les deux frères se battre quelques instants, déconcerté par la vitesse des coups échangés et l'extrême habileté de Jhi-Laim face aux attaques magiques.
     
    Absorbé par le combat, il n'entendit pas l'élémentaire qui surgit sur sa gauche et manqua de peu de se faire embrocher. Il s'arracha du mur et se retint de surveiller le combat de Tom et Jhi-Laim. Il devait faire confiance à son ami, répéta-t-il à son cœur qui refusait d'entendre raison. L'homme face à lui l'obligea à quitter le combat des princes pour de bon. L'air lui revint.
     
    Les troupes ennemies affluaient dans le hall. Ils perdaient petit à petit l'avantage. Black dégaina son petit poignard et resserra sa prise sur son épée. L'élémentaire face à lui n'était pas fin guerrier, beaucoup trop lourdement armé et peu rapide, mais le Justicier ne résisterait pas à ses flammes et tous deux le savaient. Il tourna rapidement les yeux pour découvrir Mihaje à sa droite et Mynocia à quelques pas de lui. Il ne pourrait pas utiliser l'air, pas tant qu'ils seraient si nombreux et qu'il risquait au moindre mouvement de blesser les siens. La pièce grouillait de combats et les elfes tiraient encore depuis les balustrades. Ses mouvements se limitaient au combat rapproché.
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    Derrière lui, une grande explosion souffla la moitié du mur ouest et emporta une colonne qui projeta ses pierres et sa poussière à travers le hall. Son adversaire détourna le regard une fraction de seconde, gémit de douleur et avisa le débris planté dans sa cuisse. Black saisit sa chance : il le désarma et planta son épée dans son flanc. Il grimaça lorsque les chairs s'ouvrirent et l'odeur du sang lui agrippa les narines. Il abandonna l'homme au sol, gémissant, une main serrée sur sa blessure. Il s'était promis de ne tuer qu'en cas d'extrême nécessité. Il toisa sa lame noire de sang et les gargouillements étranglés de l'élémentaire. Mais où était sa pitié dans une telle torture ? Il hésita. Il ne voulait pas tuer.
     
    Il fit volte-face.
     
    Le sang coulait encore. L'homme sanglotait, les doigts pressés contre son ventre. Il leva son autre main vers le justicier, et accrocha son regard. Les mots qui voulurent sortir ne furent qu'un borborygme mouillé et incompréhensible. Black sentit son cœur se briser. Il leva de nouveau son épée. Il ne voulait pas tuer. La main du blessé retomba à terre. Mais il ne pouvait pas laisser agoniser. Cette fois-ci, il visa le cœur. Le sang ruissela jusqu'à ses pieds et même à travers ses épaisses bottes, Black jura sentir le liquide chaud s'infiltrer entre ses orteils. Il ne voulait pas tuer. Il se détacha de l'élémentaire mais emporta avec lui le souvenir de son visage ensanglanté. Jamais oublié.
     
    Il avait à peine eu le temps de s'écarter qu'un autre homme lui fonçait dessus, plus lourdement armé encore que son camarade. C'étaient les premiers soldats, comprit-il. Ceux qui n'avaient eu le temps de ne se saisir que des outils à leur portée avant de fondre dans le combat. Ceux qui se battaient, vulnérables, surpris au saut du lit, sans armure et sans ordres précis. L'élémentaire face à lui ne portait que ses braies et une tunique exposant dangereusement ses bras. Black transpirait déjà sous son armure et se sentit curieusement nu face à cet adversaire dépouillé. Il était étrangement conscient du poids des spallières sur ses épaules, de la présence ferme du plastron contre son torse, et de la pression des coques magiques sur chacune de ses vertèbres. Il n'était plus à sa place dans sa propre armure face à un ennemi qui n'avait pour bouclier que sa peau et son feu, pour seules armes un canif et un éclat de colonne.
     
    Surpris par la présence du marbre brisé dans la poigne de son adversaire, le justicier manqua de nouveau d'être gravement blessé par un second élémentaire qui surgit dans son dos et envoya une grande vague enflammée droit sur ses yeux. Il se baissa à temps mais ne parvint pas à esquiver entièrement l'attaque. Le feu lécha ses cuisses métalliques. L'armure avala la majorité des flammes mais la chaleur ne lui échappa pas. Ils avaient été prévenus que leurs équipements ne pourraient pas résister indéfiniment au feu. Face à lui, l'élémentaire sembla outré que son attaque soit sans effet. Black en profita pour attaquer à son tour. Le corps de son adversaire s'écroula sans soubresaut, bientôt suivi par celui de son camarade. Black empêcha ses yeux de s'attarder sur leurs visages, sur la mort qu'il peignait contre leurs traits. Il ne voulait pas voir, échapper aux fantômes et aux cauchemars.
     
    Il observa le hall et s'aperçut que de plus en plus d'élémentaires gagnaient le champ de bataille. Certains portaient déjà les armures aux étendards de l'Ombre. Dans un coin, Tom avait engagé le combat avec un général, profitant de la terre et de la présence de Jhi-Laim à ses côtés. En cherchant une chevelure violette parmi les tintements d'épée, Black rencontra au sol le corps de la mage. La vue de la mort le soulagea lorsqu'il pensa à la vie, à la chaleur de Tom et à la bienveillance du prince. Il repéra les Reflets de Lune, Ream, Nelween, Mihaje et Huliem, mais ne trouva pas Mynocia. Il la sentait, au loin, contre le lien, mais sa présence était brouillée, comme enneigée par autre chose. Il pensa un instant à la mage, à sa sorcellerie, à une interférence due au combat, mais n'eut pas le temps de s'y attarder.
     
    Un général face à lui avait remarqué la fragilité des trois reflets de lune et venait d'ordonner à ses hommes de converger vers les plus faibles. Huliem et deux autres elfes avaient été assignés à leur protection, mais si l'armée de feu les prenait pour cible, trois guerriers ne suffiraient pas. Black s'empressa de leur prêter main forte. Il courut jusqu'à eux, attrapa le regard d'Ellyre qui semblait tétanisée, et brandit son épée face à la jeune femme. Elle cria en le voyant foncer sur elle, puis s'écarta brusquement lorsqu'elle vit le sabre du justicier planté dans la gorge de l'élémentaire qui se tenait derrière elle. Black la poussa contre son dos et entama le combat avec une autre élémentaire. Il pouvait tuer pour protéger, comprit-il. Il ne pouvait pas tuer pour vaincre mais il pouvait tuer pour sauver.
     
    Il écarta Ellyre d'un geste de bras. Elle sembla se ressaisir mais ne perdit pas son regard hanté et dévasté. Le dos de Nawi tapa contre le sien dans un grand bruit de métal. Ils échangèrent un regard, un sourire résigné, et la jeune femme tira un second pistolet de sa poche. Le coup de feu partit et la balle se logea droit dans le symbole enflammé d'un élémentaire qui menaçait Liam. Black profita de la présence de Nawi dans son dos pour attaquer à son tour. Le claquement de leurs omoplates cuirassées le rassura. Il veillait sur ses arrières et elle protégeait les siennes.
     
    Liam aussi s'était muni d'armes à feu, et même s'il ne visait pas aussi bien que Nawi, chacun de ses tirs blessait mortellement des élémentaires surpris face à une technologie inconnue qui mordait les chairs sans répit. Black lui fit signe de prendre sa place dans le dos de Nawi. Il avait besoin de retrouver Mynocia s'ils voulaient avoir une chance de gagner les étages. Il s'extirpait à peine du triangle formé par les Reflets de Lune qu'une main saisissait son poignet et le tirait de nouveau dans le combat.
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    Il rencontra les traits tant aimés. Mynocia avait les mains trempées de sang. Ses gants laissèrent une marque humide sur le tissu sombre de ses phalanges. Elle ouvrit la bouche, sembla vouloir lui parler, mais fut interrompue par une dague qui passa dangereusement près de son oreille droite. Tous deux se lancèrent dans le combat une nouvelle fois.
     
    Black perdit la notion du temps. Il ignorait combien de blessés gisaient à ses pieds, combien de fois sa lame avait transpercé des corps chauds et transpirants, combien de fois Mynocia avait joint puis séparé leurs mains pour leur permettre de se battre séparément. Ses sens étaient envahis par la guerre, et même elle sentait le sang et la mort, résonnait du son des épées qui s'entrechoquaient, des cris de rage, des grognements de douleur, des pleurs de ceux déjà tombés. Un nouveau corps tomba lorsque les grandes horloges sonnèrent derrière eux, du haut des escaliers. Cette fois-ci, Mynocia s'interrompit. Sa voix rebondit par écho dans sa tête et ses lèvres restèrent muettes.
     
    « Trouve Tom, il faut qu'on avance ! »
     
    Black para un nouveau coup avant de laisser son regard vagabonder dans le hall. Le chef de guerre se battait toujours avec son frère, et tous deux avaient été rejoints par Mihaje, Ream et Nelween. Tom non plus n'osait pas se servir de son élément. La terre restait discrète entre ses mains, défensive, protectrice.
     
    Les liés s'extirpèrent des combats et se glissèrent jusqu'au groupe. A mi-chemin, Mynocia captura le regard de Tom et lui fit signe de les rejoindre. Le temps leur était compté et ils devaient prendre possession du cœur du QG pour avoir une chance de faire tomber l'intégralité de l'armée. Le chef de guerre hocha la tête, en décapita une, et fit signe à son tour à Jhi-Laim qui transmit le message par ricochet. Tous migrèrent en direction des escaliers. Mais un général élémentaire comprit leurs intentions et fondit sur eux, entraînant ses hommes dans son sillage. Black, Mynocia et Tom furent de nouveau séparés. Ils tentèrent de ne pas se perdre de vue mais le courant du chaos les emporta. Il leur fallut de longues minutes pour parvenir à se retrouver du regard. Black navigua maladroitement entre les cadavres. Ses pieds pataugeaient dans le sang. Tom, à quelques mètres de lui, absorbé par son combat, ne vit pas approcher deux guerrières dans son dos. Elles se ruèrent sur lui, poignards acérés en main. Black s'entendit hurler.
     
    Il ne pourrait pas perdre Tom. Il ne pourrait jamais revivre cela.
     
    Le vent fut immédiatement au bout de ses doigts, mais refusa d'en partir. Une flèche siffla contre son oreille et termina sa course dans le front d'une des élémentaires. Elle fut projetée en arrière et s'écroula. Sa camarade eut le temps de laisser sa dague percer la peau fragile de l'épaule de Tom avant qu'une seconde flèche ne l'abatte à son tour.
     
    Le chef de guerre retira son sabre du corps sous ses pieds et se tourna vers les deux guerrières, mortes, le visage blême et les flèches plantées au milieu du front. Deux tirs parfaits. Il leva les yeux vers la balustrade. L'archer qui venait de lui sauver la vie le regardait encore, sa prochaine flèche tendue entre ses doigts contre la corde de l'arc. Tom sentit son cœur tomber à ses pieds sous les regrets et la culpabilité. La flèche partit. Le chef de guerre ne bougea pas. Elle se planta quelques centimètres derrière lui dans un bruit sec suivi d'un hurlement de douleur.
     
    Stac le fixait toujours.
     
    Tom soutint son regard de longues secondes, les entrailles emmêlées et l'épaule brûlante. Le général tira une nouvelle fois. Tom n'osa pas reprendre le combat et se contenta de fixer, perdu, les doigts verts armer de nouveau l'arc de bois. Il brillait une détermination farouche dans les yeux de Stac, une force pure qui faisait curieusement écho à la sienne. Il jeta un regard à Black, puis Mynocia, inconscients de la situation. Lorsque ses yeux retrouvèrent Stac, un élémentaire apparaissait derrière son épaule.
     
    « STAC, DERRIÈRE ! Hurla-t-il, un instant trop tard. »
     
    L'épée transperça violemment sa nuque et réapparut, noire de sang, contre sa gorge. Tom cria de nouveau sans pouvoir s'en empêcher, et les têtes de ses deux amis se tournèrent vers lui. Stac tenta de parler, la lame toujours fermement coincée dans sa trachée, mais ne fut capable que d'émettre un gargouillis désespéré. L'élémentaire le poussa par-dessus la rambarde. Sa gorge fit pleuvoir du sang le long du marbre et son corps tomba mollement sur un guerrier en contrebas. Tom se rua sur lui mais percuta Mynocia qui le retint fermement.
     
    « On avance, siffla-t-elle. »
     
    Black attrapa sa main et il obéit. Le corps du général avait déjà disparu sous la poussière. Tom serra les dents. Ils rejoignirent Ream et Nelween qui ouvraient la voie le long des marches écarlates devenues glissantes et suintantes. Jhi-Laim, Mihaje, Huliem et les Reflets de Lune suivirent à leur tour, talonnés par une poignée de soldats. Ils rejoignirent le haut des escaliers en projetant des élémentaires par-dessus les rampes jaunâtres. Black se servait prudemment de l'air pour soulever les corps ennemis hors de leur passage. Le Justicier se retrouva les pieds sur une drôle de dalle argentée lorsqu'une nouvelle explosion fit trembler les murs et tomber de vieux portraits. La porte face à eux tomba et Nelween s'y engouffra la première.
     
    Ils étaient dans une sorte de vestibule. Curieusement vide à l'exception d'un chaudron noir pendu dans un coin, de quelques vieilles bibliothèques abandonnées et de vieux grimoires déchirés. La pièce semblait pourtant conçue pour accueillir de petites troupes.
     
    « Ne marchez pas sur les dessins sur les dalles, prévint Mynocia, ce sont des repères magiques. »
     
    Black avisa la pierre sous sa semelle et retira discrètement son pied. A sa gauche, Nawi en fit de même. Tous deux échangèrent un regard. Nawi était couverte de poussière de la racine des cheveux au bas des épaules. Elle semblait s'être trouvée dangereusement proche de la colonne lorsque celle-ci avait explosé. Ellyre et Liam n'en menaient pas plus large, tous deux couverts de sang et de suie, le regard perdu et imprécis. Nawi était la seule à avoir mené ses propres guerres, se souvint-il. Liam et Ellyre n'étaient que deux civils que l'on avait tassé malgré eux dans des armures trop serrées. Peut-être auraient-ils dû rester au château, après tout. Il se souvenait encore de la terreur pure qu'il avait lue dans les yeux d'Ellyre le matin même, alors si semblable à la sienne.
     
    Mihaje le sortit de ses pensées et ordonna aux Reflets de Lune de la suivre hors de l'étrange pièce, et au trio de fermer la marche. Ream, qui s'était approché avec curiosité des livres, rejoignit Nelween.
     
    Liam venait de passer le seuil lorsque la porte claqua durement derrière lui. Les cinq guerriers s'immobilisèrent. Autour d'eux, les repères magiques s'illuminèrent et laissèrent apparaître sept mages. L'un d'entre eux était entouré d'inquiétants miasmes verts, une lueur de folie miroitait au fond de ses yeux d'émeraude et il était armé d'un long sceptre scintillant. Nelween sourit et dégaina la première.
     

    Chapitre 37

     

    Chapitre 37

     
     
    Il faisait chaud dans son ombre. Il faisait chaud et doux, comme sous les plumes d'un paon. Ream avait toujours aimé sentir les ailes de Nelween contre la peau fragile de son cœur. Il avait aimé le contact de ses plumes dès le premier instant, et l'aimerait probablement jusqu'au dernier. Le général suivit la princesse qui traçait leur chemin à la pointe de son épée. Il aimait tant voir Nelween au combat, virevoltant dans le chaos, à sa place là où régnaient les ombres et l'incohérence. Il y avait une grâce dans sa silhouette svelte, de la beauté dans le moindre de ses gestes, et des vers au bout de ses doigts ensanglantés. Avec Nelween, il n'était plus plongé au cœur de la bataille. Il était la bataille.
     
    Son ombre fidèle, la plume bleue qui manquait à sa parure brune. Il était l'électron suspendu autour d'elle, attiré irrésistiblement droit dans un noyau noir et sombre puis rejeté et rappelé de nouveau. Nelween transformait le monde, et jamais il n'aurait abandonné sa peau de caméléon. Elle avait fait de lui un oiseau de couleurs, un être d'amour et de mots, un enchevêtrement de sons et d'odeurs. Avant Nelween, Ream n'était qu'os, chair et sang. A présent, il était un vers, un chant qui attendait le toucher de sa plume. Grande mélomane, Nelween avait accordé ses notes, entendu ses dissonances, fait tinter son cœur pour la première fois. Ream avait trouvé le ton qui l'unissait à l'étrange elfe, et avait chéri leur harmonie depuis comme un oiseau de paradis.
     
    Elle se tourna vers lui. Un élémentaire tomba à ses pieds. Leurs regards s'emmêlèrent un bref instant avant que l'effervescence ne la ravisse de nouveau. Ream sourit. Nelween ne craignait ni le sang, ni la mort, ni le chagrin. Elle redoutait l'ordre et chérissait l'incohérent. Elle abhorrait les discours et les grands mots, leur préférant la rhétorique du silence.
     
    Il se trompait encore. Ce n'était pas le chaos qui l'enveloppait, c'était elle qui capturait la bataille. C'était elle qui volait droit sur la mort, l'éraflait de ses serres et revenait avec de nouvelles cicatrices victorieuses.
     
    Son temps n'était pas une ligne, mais un anneau béant. L'éternel recommencement.
     
    Le grand hall bourdonnait autour d'elle. Les plumes brunes de la princesse semblaient faire la roue à l'immense ruche, narguer sa reine et ses ouvrières. Ream se laissa emporter dans le sillage de cette étrange parade, à peine conscient des corps qui tombaient autour d'eux. Le vrombissement des combats lui semblait si doux, si simple, si beau. Il ne comprenait pas Nelween, et ne la comprendrait jamais. Il n'avait ni son regard ni ses mots, mais avec les années, il parvenait à entrevoir, comme par éclats frappants et aveuglants, ce qui faisait son monde. Il avait appris à écouter sans chercher à appliquer sur elle le sens de ses propres paroles. Il n'avait jamais pu comprendre, mais il avait su entendre.
     
    Peut-être était-ce pour cela que Nelween avait tendu sa main en retour, qu'elle avait accepté de laisser pour la première fois un autre corps l'approcher sans le heurter. Elle n'avait jamais tenté de le transformer pour qu'il suive ses pas, ou de s'enfermer, elle, dans une chrysalide en espérant mourir au chaos pour renaître à lui. Elle avait gardé le chaos, il avait gardé sa vie.
     
    Autour d'eux, peu avaient compris. Tom avait souri sans demander, étonné mais heureux de voir Ream graviter avec curiosité autour de sa sœur. La famille royale avait eu l'air surprise et apeurée, mais ni Clia ni Hibean n'avaient eu le cœur de tenter de prévenir Ream de la violence de l'être auquel il s'attachait. Jhi-Laim, lui, avait tenté de comprendre. Ou plutôt, tenté de soumettre Nelween à la logique de son propre esprit. Il avait accepté Ream comme s'il était un traducteur, une clé, un indice. Mais Ream ne comprenait pas, il entendait des vibrations que ses mots ne savaient nommer.
     
    Jhi-Laim n'avait jamais véritablement abandonné. Il voulait, lui aussi, entendre Nelween, apprendre ses mots, entrer en contact avec cette sœur qui voguait si loin de lui. Mais Nelween ne l'avait jamais laissé entrer, et Ream ne savait réconforter ou guider le Prince. Elle naviguait à l'écart des deux autres, partageant parfois un cordage mais jamais une rame. Plus jeune, Ream avait souhaité pouvoir comprendre Nelween, pouvoir rassembler des sons pour dire autour de lui, aux oreilles des princes et de ses amis, que l'être sous le silence était fait d'or et de lumière. Puis il avait appris à aimer autant sa propre incompréhension que celle du peuple. Il avait compris en chemin qu'il serait impossible pour le monde de voir les éclats d'émeraude sans briser la roche, la fendre en deux pour exposer les cristaux qu'il sentait au-delà de la pierre. Alors il avait appris à aimer la roche, sa carapace de silence.
     
    La première explosion les souffla tous deux hors des marches. Nelween retira un bout de marbre de sa cuisse et se releva comme si la pierre n'était jamais entrée dans sa jambe. Ream palpa son oreille droite encore sifflante et gluante de sang. Les dégâts sur le cartilage étaient impressionnants mais pas inquiétants. Il se redressa à son tour, empoigna un élémentaire et Nelween le décapita d'un habile mouvement de poignet. Elle lui lança une dague déjà souillée qui manqua de glisser de ses doigts. Il saisit le manche visqueux et reconnut l'un de ses nombreux présents, une de ces armes magiques et cernées de pierres qu'il lui avait offertes presque tous les ans. Sur ses hanches, tournées vers ses jambes comme une immense ceinture de crocs noirs, une vingtaine d'autres dagues dégoulinaient de sang. Elle avait habillé d'armes sa taille, ses cuisses et ses bras, cloué les fourreaux sur la carcasse épaisse de son armure.
     

    Chapitre 37

     
    La dernière dague qu'il lui avait donnée avait été forgée dans un cristal d'un blanc neigeux, et cernée d'un diamant pur en son centre. Il avait pensé à elle en la voyant, s'était imaginé l'incroyable contraste du sang avec le corps de la pierre. Il avait porté l'arme au chaud contre sa cuisse de longues semaines avant de trouver le bon instant pour lui transmettre le poids qui pulsait contre sa poche. Il avait fait son choix un soir d'été où l'air sentait le lilas et le vin chaud.
    .
    Le royaume festoyait gaiement dans les grands jardins, mais Ream avait préféré suivre Nelween à l'écart des danses. Elle avait du romarin dans les mains et de petites fleurs violettes coincées dans les cheveux. Il se souvenait encore de l'odeur de terre qu'elle dégageait, et du parfum des petites branches contre sa peau. Ils avaient marché de longues minutes dans le château, partageant leur silence, Ream serré au chaud dans l'ombre de ses pas. Il caressait distraitement la garde blanche à travers ses poches, retraçait du doigt l'arrondi de l'ouvrage, sa peau menaçant de céder contre la lame à tout instant.
     
    Nelween était montée sur le toit de la plus haute tourelle cette nuit-là. Ream avait crapahuté à sa suite et s'était fermement agrippé aux tuiles. Sous son regard s'étaient déployés les grands monts et la ligne infinie et charnue de l'horizon. Il avait retenu son souffle face à l'immensité ténébreuse, aspiré par la force des étoiles au-dessus d'eux. Au loin, en contrebas, les lumières de la fête tourbillonnaient autour des danseurs et des fumées de couleur. Il s'était senti si proche d'eux à cet instant, si près de l'orchestre et des chants. Il sentait presque les mains de Mihaje contre ses bras, entendait plus clairement encore le rire doux du Prince qui valsait avec elle.
     
    Ce soir-là, Nelween lui avait offert un point de vue, un regard nouveau sur leurs proches, leur peuple, leurs amis. Ce soir-là, Ream avait eu l'impression de voir enfin l'univers comme un tableau entier, complet.
     
     
    Nelween à ses côtés ne regardait ni la foule ni les étoiles. Elle contemplait l'horizon à travers son poing. Ream posa ses doigts sur son autre main, restée appuyée contre les tuiles, et l'imita. Les montagnes noires se cerclèrent du contour dodu de ses phalanges, emprisonnées au centre de sa main. La chaleur de la peau de Nelween contre la sienne donnait aux cimes un goût de romarin. La princesse serra fort ses doigts contre les siens. Au creux de son autre main, le paysage se teinta de petits losanges violacés. Ream perdit son souffle. Il voulait voir de nouveau ce lien. A sa droite, Nelween s'écarta de lui et s'allongea sur le toit. Elle tournait le dos à l'horizon et offrait ses traits aux jambes de Ream. Ce dernier se détourna à son tour de l'étrange tableau et la peignit du regard à sa place. S'il avait appris à aimer son âme, Ream avait toujours aimé ses traits.
     
    Elle avait la douceur de visage de Jhi-Laim, et partageait avec la Reine l'arrondi de ses yeux et les courbes nettes de ses pommettes. Ses lèvres fines étaient celles de Clia, et l'angle brut de sa mâchoire celui d'Hibean. Pourtant, la lueur qui habitait ses yeux bruns n'était ni de ce monde, ni du monde humain. Il avait toujours irradié de Nelween cette force farouche et brute qu'il aurait juré venue d'un autre univers, d'un autre royaume égaré quelque part entre les étoiles. Mais si elle paraissait étrange aux yeux du peuple, jamais elle ne lui était parue étrangère.
     
    Ream repoussa de la main une mèche de ses cheveux châtains qui couvrait ses yeux. Elle avait le regard tourné vers les tuiles et ne broncha pas sous la caresse. Il admira le contraste de ses doigts vert sombre contre la peau nacrée de sa joue. Aussi net que le sang sur une lame blanche. Le sang sur la neige.
     
     
    Il sortit la dague de sa poche et la lui tendit. Les yeux de Nelween quittèrent le toit et se posèrent sur l'arme blanche. Ream sourit lorsque leurs doigts se touchèrent. Le poids de la lame quitta sa main. Le cristal poli et travaillé renvoyait bravement l'éclat de la lune jusque dans les yeux de la princesse. Si blanche, même en pleine nuit. Nelween porta la dague aux étoiles, en admira chaque courbe, chaque brisure, chaque reflet. Elle la posa contre sa paume ouverte, et poussa la lame immaculée dans sa chair. Le liquide vermillon baptisa le cristal de son premier sang. Elle sourit et tendit l'arme à Ream. Il la saisit d'une poigne ferme et joignit son sang au sien. Nelween ondoyait toujours chacune de ses dagues de son propre sang. La première fois, il s'était inquiété, avait laissé la douleur prendre le pas sur ses émotions, et Nelween s'était écartée. La seconde fois, sa paume avait été la première à ruisseler.
     
    La dague blanche disparut dans les robes de la princesse. Ream s'allongea à son tour sur les tuiles, cœur tourné vers les étoiles. Il pensa à chacune des dagues qu'il lui avait offertes, à toutes les cicatrices sur leurs mains, au tiraillement de sa chair et à l'odeur du sang. Il pensa au romarin qui parfumait ses doigts quelques minutes pour tôt, et à la lame blanche tachée de sang. Il pensa à toutes ces fois où il avait senti son cœur s'emballer au contact de la princesse. Toutes les fois où elle l'avait laissé caresser sa peau, embrasser ses phalanges et mettre le genou à terre face à elle à la guerre. Il ferma les yeux. Les étoiles disparurent. Le souffle calme de Nelween les remplaça. Le sommeil l'emporta sans crier gare et lorsqu'il rouvrit les yeux à l'aube, elle n'était plus là.
     
     

    Chapitre 37

     
    La seconde explosion fit trembler les marches et manqua de les renverser. Les liés dégagèrent le passage et Ream suivit Nelween qui s'engouffrait déjà à l'étage. De vieux candélabres furent éjectés du balcon et embrasèrent les combats en contrebas. Un grand portrait s'échappa de son cadre et se brisa à ses pieds. Ream détailla la peinture, le visage de fusain de l'Ombre, les coups de pinceau fins et précis. Il fut pris d'une envie de garder la toile, de la rapporter avec lui au château. Il eut envie de faire siens l'art et l'histoire de son ennemi.
     
    La porte tomba. Ils s'enfoncèrent par sa gueule béante et atterrirent dans une grande salle de passage. Ream inspecta les deux bibliothèques derrière Nelween. Les étagères tombaient les unes sur les autres. Elles avaient été vidées en toute hâte et seuls quelques vieux grimoires avaient été abandonnés sur le bois sombre. Il s'approcha des livres, curieux de savoir s'il pourrait sauver quelques pages dans les pans de sa tunique ou contre les pièces de son armure. Il tendait les doigts vers les reliures au moment où les mages apparaissaient face à eux et la porte claquait.
     

    Chapitre 37

    Les eaux troubles du lac menaçaient d'engloutir les livres à chaque instant. Ream souriait depuis des heures, Nelween à ses côtés, les bras plongés jusqu'aux coudes dans le lac, les yeux rivés sur les ondulations de l'eau, tous deux envahis par les ouvrages. La peau de Nelween venait tout juste de prendre sa dernière teinte claire et Ream s'éclaircissait tout juste. Aurait-il été humain, il aurait juste mué hors de sa peau d'adolescent.
     
    Le soleil chauffait ses mollets et l'encre noire des pages ouvertes sur ses cuisses. Ses pieds nus trempaient à côté de la princesse. Les mots dansaient contre ses lèvres, sur sa voix rauque d'avoir déjà tant lu. Son sourire transformait l'histoire. Il aimait tant la lire, encore et encore, année après année. Il aimait le goût de ces mots étrangers sur sa langue, la force des symboles, des héros, la magie de leurs exploits et le poids de la légende au creux des sons. Il aimait toutes ces voix qui s'entrechoquaient dans la sienne, luttant pour prendre sa place. Et il aimait par-dessus tout entendre Nelween faire sonner le lac au rythme de ses mots. Ils créaient tous deux l'histoire qu'il abritait au creux de ses mains ; il la proposait et elle la ponctuait, lui insufflait tout son corps, tout son rythme. Il suivait de la voix la danse de ses doigts, découvrait entre les lignes un autre son aux duels, un goût salé à la table de l'égalité. Sous les virgules de Nelween, les roues des charrettes cahotaient comme une fontaine. Elle buvait les mots à même ses lèvres et il festoyait de sa lecture. Il oubliait sa fatigue, sa voix épuisée, le royaume animé, les souvenirs d'une guerre si peu menée dans les aventures héroïques des noms étrangers devenus familiers. Il retrouvait son courage dans leurs cœurs, son amour dans les gerbes de fleurs et ses peurs dans leurs quêtes insensées. Avec les années, les inconnus de papier étaient devenus des compagnons, et la présence de Nelween la clé de leur voyage.
     
    L'astre caressait ses doigts et ses joues. Les fourmis grimpaient jusque sur ses jambes, exploraient de leurs corps minuscules les empreintes noires sur le parchemin.
     
    « Le spectacle merveilleux de la tempête et de l'orage me plut, reprit-il, à moitié immergé dans le lac du royaume et à moitié noyé dans la fontaine légendaire bouillonnant entre les lignes. A cause de lui, je ne me considère plus comme quelqu'un de raisonnable, car je devrais me repentir sans tarder, si cela était possible, d'avoir arrosé la pierre percée avec l'eau du bassin. »
     
    Nelween sortit du lac. L'eau tomba sur sa peau caressée par le soleil. Elle lui prit le livre des mains. Ream le laissa glisser hors de son giron, le regard happé par les cristaux de lumière sur ses bras. Elle arracha la page. Son cœur suivit la déchirure du papier. Il observa en silence la princesse meurtrir le parchemin et n'osa pas bouger, à peine respirer. Nelween saisit une autre page et la tira de nouveau hors du livre. La colle céda dans un crissement aigu. Les larmes lui grimpèrent aux yeux. Il suivit du regard les pages tant aimées tombées à terre, lacérées, séparées de l'ouvrage, devenues boucles solitaires. Les lignes noires étaient floues, à présent. Nelween arracha des dizaines de pages. Ream retint un sanglot mais la laissa faire. Après quelques minutes, un petit tas de papier atterrit sur le haut de ses cuisses, et la paume de Nelween se posa sur sa joue. Il avisa le nouvel ouvrage ainsi formé. La princesse chassa ses larmes du bout du pouce. Il n'avait jamais connu chez elle pareille tendresse.
     
    « L'amour n'est pas pour l'utile, murmura-t-elle. »
     
    Il regarda le livre, l'objet éventré, puis la princesse. Si un jour quelqu'un lui avait demandé depuis combien de temps il aimait Nelween, il aurait pointé du bout du cœur cet instant-là. Elle avait inversé l'ordre des pages.
     
    Ream reprit sa lecture. L'histoire naquit de nouveau, transformée, renversée. Ream ne cessa jamais de l'aimer.
     

    Chapitre 37

    Le tintement de l'épée de Nelween ramena brusquement Ream à la réalité. Les Liés et Tom avaient déjà achevé quatre mages, enfin libres d'user de leurs pouvoirs sans risquer de blesser l'armée. Ils s'attaquaient à présent aux deux autres sorciers restants. Nelween s'était ruée, seule, contre le plus puissant des sept. Mais Ream savait qu'elle ne pourrait pas tenir tête à la magie de Steal à l'unique force de ses dagues bien longtemps.
     
    Nelween n'avait jamais su se servir de sa propre magie. Le pouvoir s'était enfoui en elle, hors d'atteinte, dans un monde dont les portes lui étaient fermées. Elle avait regardé Jhi-Laim apprendre à côtoyer la sienne sans la moindre envie ni jalousie. Pour Ream, sa magie avait éclaté ailleurs, habitait ses mots et son corps aussi clairement que celle du prince ou de la Reine. Seulement, face aux pouvoirs des mages, elle était sans armes égales.
     
    Ream rejoignit la princesse dans le combat et para une puissante attaque qui les frôla tous deux de très près. Nelween profita de son intervention pour planter des dagues dans la chair du mage à sa portée, et lui tira de longs grognements furieux. Les flammes crépitèrent autour de lui. Son visage se déforma sous la haine et la douleur. Au loin derrière lui, le trio abattit le dernier mage. Sa magie enfla soudainement et convergea en une fine ligne blanche droit sur Nelween. Tom saisit Mynocia et Black contre lui dans une grande bulle de terre au moment où une seconde vague fonçait sur eux. Cette fois-ci, Ream la reçut de plein fouet. Elle lui coupa le souffle et serra douloureusement ses tripes.
    Il rouvrit les yeux. Nelween tomba à genoux.
    Sa tête roula sur les dalles.
     

    Chapitre 37

    Chapitre 37

    Chapitre 37

     
    « Regarde, regarde, Clia m'a laissé en descendre plein ! »
     
    Ream parcourut le peu de distance qui les séparait en trottinant, une pile imposante de livres tanguant dangereusement entre ses bras. Nelween ne tourna même pas la tête lorsque l'enfant trébucha et se retrouva affalé dans l'herbe, le nez dans les grimoires. Ream se redressa sans honte de sa chute et rassembla les ouvrages autour de lui.
     
    « Il n'y a que des livres humains, en plus ! Clia m'a dit que celui-là, il datait même de 1176, tu te rends compte ? C'était presque quand elle est née ! »
     
    Il s'assit en tailleur à même le sol, les doigts religieusement posés sur la couverture épaisse.
     
    « C'est aussi un des premiers que j'ai lus ! reprit-il, l'excitation palpable dans sa voix, le héros il monte sur un cheval et tous les deux ils sauvent plein de gens ! »
     
    La princesse ne l'écoutait pas. Ream commença tout de même sa lecture.
     
    La première heure, Nelween ne lui prêta pas la moindre attention. Mais il avait envie de devenir ami avec l'étrange elfe depuis qu'il l'avait aperçue un matin, rayonnante et étonnante, les yeux perdus à l'horizon. Il ne se découragea pas. Il lut durant de longues heures, buta parfois sur les mots, sur une langue qui ne portait pas sa culture. Lorsqu'il ne put plus parler, la nuit tombait et Nelween l'écoutait.
     
    Alors Ream recommença. Chaque jour, il revint avec un nouveau livre en main, et conta pour elle les aventures de ces curieux humains en armures. Un jour, il osa entrecouper sa narration de ses propres questions. Nelween ne lui répondit pas, mais cela libéra son cœur de les laisser s'envoler loin de la solitude de ses pensées. Les livres se mirent à porter sa propre histoire, à faire écho à ses chagrins et ses joies. La nuit, il rêvait de tournois et de forêt enchantée. Le jour, il voulait lire et combattre à l'épée.
     
    Il prit l'habitude de découvrir les mythes avec elle. Tous deux partaient en quête entre les mots, exploraient les secrets et les croyances de cette civilisation inconnue qui leur livrait son histoire et ses héros. Avec lui, entre les lignes et au creux de sa voix, Nelween ne s'enfermait plus sur son monde. Avec lui, elle cohabitait, écoutait, parlait parfois, souriait souvent, et tous deux naviguaient entre deux réalités, au chaud au creux des boucles d'encre noire.
     
    Un après-midi, Ream s'interrompit dans sa lecture. Son index était immobilisé sur une ligne. Nelween cessa de plier les feuilles du buisson à sa droite. Il tourna son regard émerveillé vers elle.
     
    « Mais Dame Elaine, c'est une princesse, elle aussi ! »
     
    Il lui offrit son plus beau sourire.
     
    « Donc toi, tu serais Dame Nelween ! »
     
    Les deux mondes fusionnèrent soudain. Ream bondit sur ses pieds, une banche brandie face à lui en guise d'épée.
     
    « Et alors, tu pourrais aussi parcourir la terre, sauver les faiseurs de champs, et te battre contre les plus grands seigneurs ! »
     
    L'image de la princesse vêtue d'une épaisse cuirasse dorée dansait vaillamment derrière ses yeux. Il voulait créer leur histoire. Il voulait écrire l'épopée de Nelween, faire d'elle l'héroïne que son peuple ne la laissait être, témoigner par ses vers de la grandeur de son cœur. Par ses mots, elle serait immortelle. Il s'immobilisa et son sourire retomba.
     
    « Mais dans tous les livres, les Dames périssent avant les Rois. »
     
    Il tourna son regard vers elle et fut prêt à abandonner sa plume.
     
    « Je ne veux pas que tu meures, avoua-t-il en un souffle »
     
    Nelween se redressa à son tour. Ream ne lui laissa pas le temps de répondre quoi que ce soit. Son esprit avait fictivement réglé le problème.
     
    « Oh, je sais ! Le Prince Jhi-Laim pourrait venir t'épauler, et au besoin, te protéger ! Comme ça vous seriez tous deux de grands guerriers, et vous pourriez traverser la montagne et ... »
     
    Sa voix s'éteignit progressivement. Il y avait quelque chose de nouveau dans les yeux de Nelween. Elle s'approcha de lui.
     
    « Seul le chevalier Rime. »
     
    Le silence tomba. Il perdit son souffle. Chevalier. Les mots pénétrèrent en lui et s'accrochèrent à ses veines. Elle saisit ses doigts. Chevalier. Il posa le genou gauche à terre et lia ses yeux aux siens. Sa main trouva le rythme palpitant de son cœur. Chevalier.
     
    « Alors je serai ton Chevalier jusqu'au dernier vers. »
     

    Chapitre 37

    Les yeux de la princesse étaient restés ouverts, béants, vides, fixés sur un autre monde. Ses traits si doux, si fous, maculés de sang, figés dans une drôle d'expression hagarde. La magie rongeait toujours les entrailles de Ream. Il se baissa pour redresser la tête de la princesse. Il avait échoué. Il n'avait pas pu la protéger. Piètre, piètre Chevalier. Il ferma les yeux un instant, tenta de ravaler le hurlement qui poussait contre sa gorge.
     
    Face à lui, Steal préparait une nouvelle attaque. Cette fois-ci, Ream comprit. Les mots du mage n'étaient que mécanisme, qu'illusion. Il avait besoin de ses sorts, de sons qui n'étaient pas les siens. De vulgaires répétitions. Ses mots n'étaient pas ceux de la magie. La voix de Nelween sonna contre ses oreilles. Il assembla tout ce qu'elle lui avait un jour dit. Contre son cœur, les mots des écrivains humains naquirent à leur tour. Tous deux se lièrent. Il y avait sur ses lèvres des siècles de légende, et une vie d'amour et de poésie.
     
    « Ainsi j'allais, ainsi je revins, murmura-t-il à la mort qui étendait sa cape face à lui. Et au retour, pour fou je me tins. »
     
    Le voyage qu'il s'apprêtait à faire serait lui aussi sans retour.
     
    Steal lança sa seconde vague de sorcellerie. Lorsqu'elle le frappa, Ream récitait encore les premiers vers tant chéris. La douleur lui apparut au loin. Il continua d'avancer et brandit son épée. Chevalier. Steal tenta une dernière illusion désespérée. Ream la traversa et planta sa lame jusqu'à la garde dans son cœur. Il ne regarda même pas son corps tomber.
     
    La malédiction dévorait ses entrailles. Il sentait sa peau frémir, luire sous la douleur, le démanger sous l'armure, mais il ne se détourna pas de la princesse. Il saisit délicatement sa tête entre ses mains et la porta jusqu'à son buste. Il était né au monde par son adoubement. Il mourrait Chevalier.
     

    Chapitre 37

     
    Au loin, il eut des cris. Il emporta avec lui la dernière image du paon. La pièce et sa princesse disparurent dans une grande lueur.
     
    Retour au blanc, pensa-t-il.
     
     
     

    Chapitre 37

    Wïane dévala les marches quatre à quatre, ses flammes serrées au creux de son poing. Elle aboya sur les deux généraux qu'elle croisa, et pesta lorsqu'elle comprit que Siànan avait déjà distribué les ordres de Kulilaahn. Elle n'avait pas le temps de déconstruire pièce par pièce toutes les instructions données par les deux hommes. L'urgence était de trouver l'Ombre, de reprendre l'avantage pour gagner la bataille. Les magouilles de Combustor et de son très cher valet allaient devoir attendre. Elle entendit au loin les portes céder et s'affaler dans le hall. Ils avaient du temps. Leur quartier général était un modèle de défense et leurs guerriers parmi les plus fins et les mieux entraînés.
     
    Arrivée devant les appartements de Fuxan, elle tambourina à la porte sans préambule.
     
    « Maître, nous sommes attaqués ! »
     
    Seul le silence lui répondit. Pas de mouvement derrière la porte, pas de flammes dans le verrou. Le mauvais pressentiment qui l'avait réveillée aux aurores refit brusquement surface. En temps normal, l'Ombre aurait été en première ligne dans la bataille, face à l'Armée de Cristal, pas cloîtré dans ses quartiers. Elle avisa la situation un instant, puis crocheta la serrure.
     
    Elle se précipita dans la pièce, tous sens aux aguets. La table n'avait pas été débarrassée la veille, les mets attiraient déjà les insectes et dégageaient une odeur nauséabonde. Un verre de vin avait été renversé contre la pierre, et la trace violacée du liquide tombait jusqu'au plancher. Au sol, étendu par terre comme s'il avait glissé, Fuxan attirait lui aussi les mouches et la poussière.
     
    « Maître ! »
     
    Elle se précipita à sa hauteur. Le souverain était inconscient, les yeux agités sous ses paupières closes. De la salive rosée suintait au coin de ses lèvres. Wïane approcha sa paume de sa bouche et reconnut la présence magique en un instant. Son sang bouillonna. Une drogue. Il ne lui fallut que quelques instants avant d'identifier la source d'une telle traîtrise. Toute la nourriture de l'Ombre était goûtée, et même ses soins étaient contrôlés. La seule chose qu'il buvait avec ses propres contrôles était la potion de Kulilaahn, supposée préparer son corps à la restauration de sa seconde vie.
    Elle abandonna le corps inconscient du souverain quelques instants et se rua dans la pièce adjacente, où étaient dissimulés toutes les fioles et tous les onguents du Roi. Elle devait réveiller Fuxan le plus rapidement possible. Sans son contrôle sur l'armée, les Elfes risquaient de l'emporter. Elle savait que jamais Kulilaahn ni Siànan n'auraient laissé leur royaume tomber aux mains de la Reine Blanche, mais elle ignorait quel plan malsain avait pu germer dans leurs esprits excentriques. Les fioles tombèrent autour d'elle et elle finit par mettre la main sur l'objet de sa quête. Si Kulilaahn avait empoisonné son grand-père, elle n'aurait rien pu faire. Mais contre la drogue magique, elle pouvait agir. Il ne pouvait pas tuer l'Ombre de ses propres mains, et tous deux le savaient. Il ne pouvait pas effacer l'Ombre d'un revers de flammes. Et jamais elle ne le laisserait avoir la main dans cet immense jeu qu'ils menaient depuis dix ans. Jamais Combustor n'aurait le dessus sur l'Ombre, même avec l'aide de Siànan.
     
    Elle fit couler le liquide entre les lèvres du souverain et le força à avaler une sorte d'antidote. Les doigts serrés sur ses épaules, elle fronça les sourcils. Il y avait une présence en Fuxan, quelque chose de magique qui s'agrippait à son âme. Elle détailla l'homme plus méticuleusement, mais ne trouva rien. Elle sentait un écho de sortilège mais ne pouvait pas l'identifier. Peut-être était-ce Siànan qui l'avait ensorcelé ?
     
    Une grande explosion fit trembler les murs du château. Elle jura lorsque les chandeliers glissèrent du mur. Elle n'avait pas le temps d'élucider ce mystère maintenant. A la fin de la bataille, lorsque les corps des elfes seraient sur le bûcher, elle parlerait de cette étrange présence à son Roi. Mais à cet instant, l'armée avait besoin d'elle en première ligne. Sa place était dehors, face aux Elfes. Elle ne pouvait se permettre de veiller son Roi.
     
    Elle se hissa sur ses flammes, rassembla les armes de l'Ombre et les disposa à ses côtés. Elle prit soin de camoufler son corps inconscient avant de foncer hors de ses appartements.
     
    Elle sortait tout juste de la grande pièce, ses flammes disparaissant à l'angle, lorsque la main de Fuxan se leva faiblement, tournée vers sa silhouette rougeoyante.
     
    « Wï-ane, balbutia-t-il. »
     
    Le monde lui revenait doucement.

    Chapitre 37

     
    Black se démêla de la terre de Tom, et les liés émergèrent hors du cocon protecteur du chef de guerre. Face à eux, Ream brillait curieusement. Sa peau, maculée de petites cloques blanchâtres, renvoyait de drôles d'éclats. Le justicier n'osa bouger, le regard oscillant entre le corps sanguinolent de Nelween et la silhouette du chevalier à genoux auprès d'elle. A ses côtés, Tom s'approcha de l'elfe, main tendue.
    .
    « Tom, non ! Intervint Mynocia, les yeux posés sur Ream, la malédiction est contagieuse ! »
    .
    Le général ne sembla pas l'avoir entendue. Tom recula. Ream était déjà loin. Son corps se mit à luire plus fortement encore.
     
    « Il va exploser, comprit Mynocia en un souffle. »
     
    L'air sentait le soufre. Elle se rua sur Black et Tom, saisit leurs poignets et détala. Les deux hommes manquèrent de trébucher.
     
    La lumière de Ream les éblouit tous trois. Ils se catapultèrent en urgence derrière la porte que Mihaje venait d'ouvrir. Mynocia claqua le métal derrière eux à la force de son dos. L'explosion blanche la projeta au sol et illumina les murs.
    .
    Tout trembla de nouveau.
    Un poids frappa contre le fer, puis ce fut le silence.
     
     
     
     

    Chapitre 37

    FIN DU CHAPITRE 37
     
     

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