• Le Cri

    Le Cri,
    E. Munch, 1893
     
     
     
    Sujet :   D'après cette peinture, rédigez le portrait romanesque d'une personnage.
      Tenez compte du contexte historique et culturel ainsi que du titre.
     
     

    Le Cri

     



                Je marche le long du pont, avec deux amis, alors que le jour décline. Oslo, Ekeberg, 1893.
     
    Soudain, je m'arrête, me retourne, contemple l'éclat vermillon du soleil fuyant à l'horizon. Des langues de feu dansent au dessus du fjord bleu-noir de la ville. Je panique. Les vagues valsant dans les cieux ont la couleur du sang. Epuisé, tremblant d'anxiété, je m'appuie contre la grille du ponton. Elle grince, semble se plaindre de mon poids contre le fer brûlant. Dans le ciel, les nuages crachent une lave ardente qui projette ses cendres jusque sur mes épaules.
     
                Je veux fuir, courir, mais mes jambes refusent de bouger. Je suis coincé.
    Bloqué, immobilisé par mon existence misérable. J'ai peur d'avancer, peur de reculer, peur de respirer, de demeurer un instant de plus dans ce monde si sombre.
    Un cri foudroyant retentit, déchire la nature, rompt un équilibre déjà vacillant. Le son se propage, voyage, tourne autour de moi. J'ai peur. Est-ce la guerre, déjà ? Sont-ce les canons ennemis venus nous transformer en poussière ?

                Je m'agrippe à la rambarde. Mes jointures blanchissent. Ma tête se précipite par-dessus la barrière, rencontrant mon reflet sur l'eau noire, quelques mètres en contrebas.
    Qu'est-ce ? Qu'est cette silhouette fantomatique, habillée de noir, dépourvue de cheveux, qui partage mon regard ? Son teint est cadavérique, blafard, ses traits sont émaciés et déformés par le cri qui déchire sa gorge. Elle se serre les tempes, hagarde, et hurle, les yeux exorbités, fixant mon reflet. Serait-ce la Mort, enfin ? Cette âme tourmentée, ondulant dans les airs, pleurant la vie qu'elle vient me ravir ?

                Je suis incapable de supporter cette image. Je m'arrache à cette vision funeste qui me pétrifie. C'est moi, réalise-je. Je suis ce fantôme se débâtant contre l'existence, plongé dans un tourbillon d'angoisse et de tourment. Moi, et toute l'humanité, ne sommes qu'une abomination. La Mort est là, cachée, le sourire aux lèvres, à nous guetter comme un chasseur traque sa proie. Autour de moi, le monde a disparu. L'univers n'est plus que couleurs violentes et lignes acérées.

                L'effroi pur vogue dans mes veines et me retourne l'estomac. Qui suis-je ? Que fais-je dans ce monde pitoyable ? Ai-je une femme, des enfants, un chien, que la guerre viendra me prendre ? Qui sont ces deux hommes que je nommais mes amis ? Quel est le sens de cette vie que l'on m'a forcé à mener ? Etait-ce ma destinée, que de contempler, insignifiant et insipide, la chute de mon espèce ?
     
                Mes yeux sont vides, ma peau glacée et mes doigts tremblants. Je crie. Toujours, encore, et personne n'entends. Le pont semble se fissurer, chanceler, chuter. La peur irradie mes veines, propulsant mon corps contre le métal brûlant de la grille. Mon dos se courbe, s'appuie contre le fer. Mes dents claquent. Mes mains accrochent le pont. Tout va s'écrouler.
     
                Je n'entends plus rien. Le monde est flou, et s'obscurcit de seconde en seconde. La guerre, la guerre, la guerre. C'est la fin, je le sens. Sous mes yeux, les ténèbres s'étendent. Mon dos chavire vers l'arrière. Mes épaules passent par-dessus le pont. Mon corps tout entier bascule.

    L'air fouette mon visage. Je tombe. J'ai froid. Et puis, soudain, plus rien. Le Noir.
     

     

     

     


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