•  

     Eh, mec.
     
     
     
    Eh, mec.
     
     
     

    Eh, mec, écoute-moi.
     

    Je suis là, avec toi, je te tiens, et je ne partirais pas.
    Ca a toujours été ainsi, toi et moi contre le reste du monde,
    Et ça ne changera pas.

    Je me fiche de tes excuses, de tes larmes,
    De tes mains qui tremblent sur les miennes,
    De ton sang qui coule dans mon cou et trempe ma chemise.

    Tu ne comprends pas, espèce d'idiot ?
    Sans toi, ma vie n'a pas de sens.
    Je ne suis que douleur, poussière et abomination.

    Allez, remue-toi. Tu me fais quoi, là ?
    Non, tais-toi, garde tes forces.
    Je ne te laisserai pas le dire.
     
    Non, ce n'est pas terminé, non, rien n'ira bien.
    Pas sans toi, pas comme ça, pas encore.
    Bon Dieu, mais lève-toi !  
     
    N'abandonne pas, bats-toi.
    Allez, putain, ne me fais pas ça.
    Pas encore, pas comme ça, pas maintenant.

    Seigneur, c'est un cauchemar.
    Dis-moi que ta peau n'est pas en train de refroidir sous mes mains.
    Allez, ouvre les yeux, respire.
     
    Moque-toi des larmes qui dévorent mon visage,
    Crache-moi encore une fois au visage
    A quel point tu tiens à moi.
     
    Oui, j'ai menti. Tu es mon point faible,
    Tu te souviens ? Comme je suis le tien.
    Alors, par pitié, reviens.

    Eh, mon frère.
    Arrête ça.
     

    Reviens-moi.
     
     
     
     

     Mai 2014

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    Laugh, I nearly died.

     

     

     

    Il évite ton regard, baisse les yeux, tente un sourire.

    Il ne pleure pas, mais c’est tout comme. Il ne pleure plus depuis des années. Il enterre ses larmes, les noie dans du café et des cochonneries bio. Mais t’es pas con, pas aveugle, pas stupide. Ses larmes ne coulent pas, mais tu les vois. Ca a toujours été comme ça. Sa douleur vibre jusqu’à toi, emprisonne ton cœur et ne disparaît que dans l’alcool ou la violence. Et là, à le regarder patauger dans sa salade, tu sais que tu seras pas capable de trouver les mots, une fois de plus.

    A l’autre bout de votre grand salon, le poste de radio que tu lui as fait acheter de force deux mois plus tôt déverse les premières notes d’une chanson des Rolling Stones. Il se lève, attrape les restes de son assiette, te tourne le dos.

    Il va fuir. Rattrape-le, empêche-le d’aller se terrer dans sa douleur.

    T’es naze avec les mots, et tu le sais. Mais cette chanson là, elle porte des souvenirs.

    Son nom échappe tes lèvres et soudainement, il se retourne, tous sens en alerte, prêt à se battre, à te gérer toi et tes merdes. Mais non, là, y’a rien. Tu lui souris, simplement. C’est à toi de le protéger, de le réconforter, d’être ce roc invincible contre lequel il peut s’appuyer. C’est ton job, ta mission, ton existence.

    Il te fouille du regard, cherche ce qui ne va pas, et tu recules presque. Il a peur. Peur de toi, de ton comportement versatile et agressif. Mais tu t’accroches. Parce que là, tout de suite, maintenant, par un quelconque miracle, il n’y a plus la moindre trace de haine dans ton cœur.

    Tes doigts sont dans les siens, soudainement, et sa tête sur son épaule. Tu ne parviens pas à t’empêcher de sourire. Il est là, avec toi, c’est réel, c’est pas un rêve, une illusion, un tour de passe-passe. C’est vrai. Il sent le savon, l’after-shave et ce truc que tu as toujours appelé « maison ».
    La voix de Mick Jagger t’entraîne. Tu fermes les yeux un instant et quand tu les rouvre, il a passé une main dans ton dos et a suivi ton mouvement. Contre toi, il est calme, détendu, silencieux. Et vous valsez tous deux, doucement, simplement. Et Dieu que tu es bien, juste là, dans ses bras, à danser comme ça.  Il n’y a rien de déplacé, rien de trop, rien de gênant. Juste son cœur que tu sens battre tranquillement contre le tien, sa chaleur, sa présence, son sourire que tu devines contre ta chemise. Il est là, le bonheur. Le reste n’est que foutaise.

    Il se laisse aller dans la valse, et tu le suis. C’est le slow le plus tendre, le plus doux et le plus vrai que tu aies jamais dansé.

    Et alors t’es tiré des années en arrière, ce jour de noël 1987. Cette nuit-là, tu l’avais fait rire aux larmes en le faisant danser sur tes pieds. Le monde s’était évanoui autour de vous. Il n’y avait plus de monstres, plus de père absent, plus de rôle à tenir. Il n’y avait plus que lui, du haut de ses quatre ans, qui riait à gorgée déployée en se trémoussant sur les notes lancinantes.

    Il chantonne contre ta clavicule. Sa voix est basse, presque éteinte, emplie de mélancolie. Elle caresse ta peau, remonte sur tes lèvres et te fais chanter à ton tour. Vous fredonnez tous deux, à l’unisson. Ton cerveau s’est barré depuis longtemps. Là, y’a plus que ton cœur qui pense. Et soudainement, ça te frappe, ça t’explose à la tête, ça te coupe le souffle un instant. Il y a entre vous une force qui va au-delà de tout entendement, de toute raison, de tout amour. C’est là depuis toujours, mais ça n’a jamais été si fort. Si clair, si limpide, si naturel.

    Alors, tu reprends foi. Foi en toi, en ta force, ton courage, ta détermination farouche à jouer au héros. Foi en lui, en sa ferveur, son intelligence, sa loyauté infinie. Foi en vous, en ce lien qui a jadis détruit le Diable, en la puissance de cette affection qui vous unit.

    Quand tu te recules de lui, ses yeux sont humides, mais remplis d’étoiles.

    Ton corps frissonne. C’est comme si toute rage désertait tes muscles. Tu fixes ses yeux, ce vert si familier, qui fixe ton avant bras. Tu suis son regard, et sens les larmes menacer de déborder. Contre le plancher s’est formée une tâche rougeâtre qui s’envole en fumée. La peau de ton bras droit est blanche.

    Nette.

     

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     Rien de plus qu'un moins

    Fandoms

    Son nom sur l’écran de ton vieux portable, avec c’te vieille image que t’as mis là juste parce que ça le foutait en rogne. Qu’il fait sombre, dans c’te piaule. Faudrait peut être que t’envisages d’allumer, de te faire à bouffer, d’accrocher un faux sourire sur tes lèvres dès demain. Ça va faire sept ans que tu fais ça, après tout, prétendre, survivre, t’accrocher. Jusque là ça a tellement bien payé, hein. Qu’est-ce qu’elle penserait de toi, là, ta femme ?

    Le masque tombe sur le canapé. Elle est où, ta belle promesse ? Tu parles d’un héros.

    P’tain qu’il te nargue, cet écran. Tu vas l’appeler. Tu vas l’appeler bordel. Parce que ça va pas et que quand il est là, t’oublies un peu. T’avance. Tu rapprends à vivre, et t’as l’impression de goûter le monde, de prendre un nouveau souffle.

    Ton doigt tremble misérablement devant l’écran. Tu fermes les yeux, et son visage réapparaît sous tes yeux. Et si c’était vrai, toutes ces conneries ? S’il était temps pour vous de prendre deux chemins distincts ? Tu sais pas pourquoi mais ça te tort les tripes, ça fait couler les larmes, et ça te lacère le cœur.

    Cette image est vraiment stupide, franchement. Tu sais même plus si tu pleures ou si tu ris tiens. Qu’est-ce qu’elle penserait de toi, là, ta gamine ? Cette gosse pour qui tu décrocherais la lune. Parce que t’es comme un con à chialer devant une image ridicule sur ton portable.  Ce truc est ta seule lumière dans c’te piaule trop sombre. C’est pathétique. Tu te croyais au dessus de ça. Mais en fait non, c’est eux qui ont raison. T’es qu’un raté, un misérable, un pauvre con. Trop vieux pour ce boulot, trop vieux pour tes idéaux, pour tes rêves.

    Tu sais pas trop quand exactement t’as commencé à penser comme eux. Une partie de toi hurle encore, un peu. Mais t’es trop crevé, trop épuisé par tout ça. Broyé comme la vieille carlingue sur laquelle tu t'es explosé ce matin.

    Son nom sur l’écran, encore. Même pas son vrai nom. Juste un surnom débile que t’as trouvé parce qu’il commençait à te taper sur les nerfs à s’agiter dans tous les sens. Tant de souvenirs derrière un seul mot, et d’un coup, t’es submergé. Assailli par ses yeux, son sourire, ses peurs et ses craintes, et tu sais pas quoi en faire. Tu la connais, pourtant, la réponse, mais elle te terrifie. Elle te fout encore plus les pétoches que la vision morbide du corps de ta femme recouvert d’un linceul blanc, qui te réveille toutes les nuits. T’étais même pas avec elle, putain. Tu faisais le mariole à la télé. Saloperie de promesse.

    Rien à foutre, t’appelle. Tu sonneras pathétique, avec ton invit’ de dernière minute, à minuit passée, mais tu t’en fous. Tu seras avec lui, alors ça ira. Tu serres le badge fort contre ton poing en appuyant sur l’écran. Décroche, décroche, décroche.

    Et t’attends. T’attends, inlassablement, et t’as l’impression de ne faire que ça dans ta vie. Rien, putain, encore. Si lui il t'abandonne, tu vas plus pouvoir gérer. Tu serres le badge contre ton cœur, en serrant les dents, et ton portable s’éclate au bas du canapé.

    Il avait décroché.

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  • Le Cri,
    E. Munch, 1893
     
     
     
    Sujet :   D'après cette peinture, rédigez le portrait romanesque d'une personnage.
      Tenez compte du contexte historique et culturel ainsi que du titre.
     
     

    Le Cri

     



                Je marche le long du pont, avec deux amis, alors que le jour décline. Oslo, Ekeberg, 1893.
     
    Soudain, je m'arrête, me retourne, contemple l'éclat vermillon du soleil fuyant à l'horizon. Des langues de feu dansent au dessus du fjord bleu-noir de la ville. Je panique. Les vagues valsant dans les cieux ont la couleur du sang. Epuisé, tremblant d'anxiété, je m'appuie contre la grille du ponton. Elle grince, semble se plaindre de mon poids contre le fer brûlant. Dans le ciel, les nuages crachent une lave ardente qui projette ses cendres jusque sur mes épaules.
     
                Je veux fuir, courir, mais mes jambes refusent de bouger. Je suis coincé.
    Bloqué, immobilisé par mon existence misérable. J'ai peur d'avancer, peur de reculer, peur de respirer, de demeurer un instant de plus dans ce monde si sombre.
    Un cri foudroyant retentit, déchire la nature, rompt un équilibre déjà vacillant. Le son se propage, voyage, tourne autour de moi. J'ai peur. Est-ce la guerre, déjà ? Sont-ce les canons ennemis venus nous transformer en poussière ?

                Je m'agrippe à la rambarde. Mes jointures blanchissent. Ma tête se précipite par-dessus la barrière, rencontrant mon reflet sur l'eau noire, quelques mètres en contrebas.
    Qu'est-ce ? Qu'est cette silhouette fantomatique, habillée de noir, dépourvue de cheveux, qui partage mon regard ? Son teint est cadavérique, blafard, ses traits sont émaciés et déformés par le cri qui déchire sa gorge. Elle se serre les tempes, hagarde, et hurle, les yeux exorbités, fixant mon reflet. Serait-ce la Mort, enfin ? Cette âme tourmentée, ondulant dans les airs, pleurant la vie qu'elle vient me ravir ?

                Je suis incapable de supporter cette image. Je m'arrache à cette vision funeste qui me pétrifie. C'est moi, réalise-je. Je suis ce fantôme se débâtant contre l'existence, plongé dans un tourbillon d'angoisse et de tourment. Moi, et toute l'humanité, ne sommes qu'une abomination. La Mort est là, cachée, le sourire aux lèvres, à nous guetter comme un chasseur traque sa proie. Autour de moi, le monde a disparu. L'univers n'est plus que couleurs violentes et lignes acérées.

                L'effroi pur vogue dans mes veines et me retourne l'estomac. Qui suis-je ? Que fais-je dans ce monde pitoyable ? Ai-je une femme, des enfants, un chien, que la guerre viendra me prendre ? Qui sont ces deux hommes que je nommais mes amis ? Quel est le sens de cette vie que l'on m'a forcé à mener ? Etait-ce ma destinée, que de contempler, insignifiant et insipide, la chute de mon espèce ?
     
                Mes yeux sont vides, ma peau glacée et mes doigts tremblants. Je crie. Toujours, encore, et personne n'entends. Le pont semble se fissurer, chanceler, chuter. La peur irradie mes veines, propulsant mon corps contre le métal brûlant de la grille. Mon dos se courbe, s'appuie contre le fer. Mes dents claquent. Mes mains accrochent le pont. Tout va s'écrouler.
     
                Je n'entends plus rien. Le monde est flou, et s'obscurcit de seconde en seconde. La guerre, la guerre, la guerre. C'est la fin, je le sens. Sous mes yeux, les ténèbres s'étendent. Mon dos chavire vers l'arrière. Mes épaules passent par-dessus le pont. Mon corps tout entier bascule.

    L'air fouette mon visage. Je tombe. J'ai froid. Et puis, soudain, plus rien. Le Noir.
     

     

     

     


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    Comet - Avril 2013.


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