• Les mishread

                                              Oulalalala, attend, pause,  c'est quoi, un "mishread" ?  Eh bien  très cher
                                              moussaillon, pas la peine de chercher dans le dico ou d'agresser google.
                                              Mishread, c'est un néologisme un peu caca-boudin sorti de quelque part
                                              entre deux de mes neurones encore fonctionnels. En gros,  un mishread,
                                              c'est  une  connerie.
      Un  truc   écrit   pas  comme  il  le  faut  qui  donne
                                              complètement autre chose... En général du n'importe quoi. Voyez plutôt
                                              ce que je suis capable de vous pondre en écrivant MC :
     
     
     
     
     
    « Tu sais ce qu'il te dit, mon vocubalaire ? »
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    « Black se tourna vers Mynocia, le regard perdu.
    - On s'entrapine ! Cria-t-elle du bout du couloir. »
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    « Combustor demeura silencieux, étendu sur son flan. » 
    ~> Whoops.
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    « Elle retint un sourire devant la proximité évidente des deux gommes.»
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    Oublier un groupe nominal, ça peut être gênant :

    « Black frissonna en pénétrant dans la voyante. »
     
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    « Elle frissonna autour de son avant-bas »
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    « Oh non non non non non non, paniqua-t-il en jetant derrière son épaule tout le contenu de son sexe, fouillant à l'intérieur de manière quasiment hystérique. »
    (Je précise que c'est l'œuvre de mon correcteur orthographique et que à l'origine, c'était SAC)


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    « Tom le regarda sauter joyeusement une souche d'arbre. »
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    « Je n'ai aucun intérêt à vous empoissonner ! protesta le souverain.»
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    « Peut être aurait-il dû oser demander une nonne à Jhi-Laim. »
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  • PROJET SPECIAL
    CHAPITRE 30

     

     
    Je t'emmènerai
    En duo avec Déna

     
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          PAROLES :

    Le son des canons au loin résonne comme une prière
    L'armée rouge, leurs soldats de feu, la puissance meurtrière
    N'atteindront plus jamais la muraille de nos vallées
    Ils reviendront embraser nos guerriers
    Mais alors, nous serons prêts.

    Par delà les rivières de feu et d'argent
    Au-delà des terres sacrées foulées par le vent
    Là où les étoiles chantent l'espoir et le courage
    Où toutes nos peurs ne seraient que des mirages
          Je t'emmènerai.

    Le Grand Roi a chuté du trône d'acier
    La terreur, le sang, enfin cesseront d'exister.
    La lumière bleutée brille au bout du chemin
    La paix scintille à présent au creux de nos mains.

    Par delà les rivières de feu et d'argent
    Au-delà des terres sacrées foulées par le vent
    Là où les étoiles chantent l'espoir et le courage
    Où toutes nos peurs ne seraient que des mirages
           Je t'emmènerai.
     
    Le vent nous portera au-delà des terres dévastées
    Nous vaincrons la douleur et rapprendrons à aimer
    Il sera notre force, nos ailes, notre armée
    Et s'il échoue, je t'apprendrai moi-même à voler.

    Par delà les rivières de feu et d'argent
    Au-delà des terres sacrées foulées par le vent
    Là où les étoiles chantent l'espoir et le courage
    Où toutes nos peurs ne seraient que des mirages
           Je t'emmènerai.

    Je t'emmènerai aux frontières du réel
    Là où tous nos rêves sont éternels
    Les astres dansent sous nos yeux
    Et bercent à jamais l'adieu des cieux.

    Par delà les rivières de feu et d'argent
    Au-delà des terres sacrées foulées par le vent
    Là où les étoiles chantent l'espoir et le courage
    Où toutes nos peurs ne seraient que des mirages

    Je t'emmènerai.
     
     
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  • Chapitre 38

     
     
     
    Chapitre 38
    Les Dédales de Zaphir

     
     
     

    Résumé du chapitre précédent : L'ultime bataille a éclaté entre l'Armée de Cristal et les élémentaires de Feu. Le son des combats résonne au Quartier Général, pris d'assaut par les Elfes. Menés par Mihaje qui prétend être leur Reine, ces derniers semblent posséder un avantage de taille et profiter de leur effet de surprise pour prendre le contrôle des fidèles de Combustor, décontenancés face à une telle attaque.
     
    Armés jusqu'aux dents, Black, Mynocia et Tom suivent le groupe de tête qui s'enfonce dans les couloirs et a pour mission de ramener les cendres du Grand Roi. Mais face à eux, les élémentaires s'organisent beaucoup trop vite : Siànan a posé un prix sur la tête de Mynocia, les mages se chargent de la défense de leurs murs et Wïane court toujours ... Les corps tombent dans les deux camps, et Black peine à réunir toutes ses forces. Quelque chose cloche. Leur avantage s'amenuise avec les minutes. Stac a tiré sa dernière flèche pour sauver Tom et a payé son geste de sa vie. Nelween et Ream ont succombé sous la sorcellerie de Steal, qu'ils ont emporté avec eux dans la tombe. Leurs forces s'affaiblissent, et l'horloge tourne.
     
    Wïane a finalement retrouvé Fuxan, évanoui dans ses quartiers. Elle tente tant bien que mal d'atténuer l'effet de la drogue que lui a injecté Kulilaahn, mais sans succès. Le temps lui manque, et le quartier général a besoin de sa force. Incapable de laisser le Royaume aux mains des ennemis, elle retourne dans la bataille et abandonne Fuxan sur les dalles. Mais son antidote a fait effet : le grand Roi revient doucement à lui.
     
    Le trio parvient à franchir la porte de l'aile Ouest, qui claque brusquement derrière eux. Ream a explosé. Il leur faut avancer. La bataille commence à peine.
     

    Chapitre 38

     
     
    CHAPITRE EN COURS D’ÉCRITURE

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  • Chapitre 37

     

     
    Chapitre 37
    Princesse et Chevalier

     

    Résumé du chapitre précédent : Les dernières heures avant la bataille ont précipité le château dans l'effervescence. Les Reflets de Lune, qui prennent part à l'organisation en aidant à l'armurerie, semblent déterminés à se joindre au combat. Ellyre, paniquée par les événements à venir, tente de trouver des moyens de se défendre face aux élémentaires de feu. Elle propose à Nawi et Liam d'exporter Illusion, la salle d'entraînement logée dans les appartements de la Reine, avec eux sur le champ de bataille. La salle, devenue portative, leur permettrait ainsi de faire disparaître des soldats ennemis dans la dimension à une vitesse fulgurante ...
     
    De son côté, Mynocia a finalement pris la décision de dévoiler une partie de ses recherches à Black. Elle a décortiqué la légende et pense que celle-ci peut être annulée à partir d'un indice laissé par Sean sur son lit de mort. Elle avoue au Justicier qu'ils doivent tous deux perdre la bataille pour avoir une chance d'échapper aux vers prophétiques. Black sent qu'elle ne lui dit pas tout. Mais une fois de plus, il choisit de lui faire confiance.
     
    Pendant ce temps, Tom se perd dans ses propres recherches. Le temps joue contre lui. Un soir, Mynocia le rejoint. Des promesses muettes flottent entre eux. Lorsque la dernière nuit s'étend sur le château, Tom rejoint les Liés, les yeux rougis, et l'air dévasté. Ils passent les dernières heures ensemble, sous les étoiles.
     
    Kulilaahn a gagné la confiance de l'Ombre en promettant de lui restituer sa seconde vie. Un soir, pourtant, la fiole que donne Combustor à son grand-père le plonge dans l'inconscience. Kulilaahn l'abandonne, seul sur les dalles, et disparaît dans la nuit.
     
    Le soleil se lève tout juste lorsque la silhouette de Mihaje apparaît devant le Quartier général des élémentaires de feu. Elle se dresse face aux élémentaires. L'armée apparaît à sa suite.
     

    Chapitre 37

     

     

    Chapitre 37

    Chapitre 37

     
    Il faisait sombre dans les rangs. Si sombre malgré la lumière naissante dans leur dos. Si sombre face à l'ombre béante du château qui crachait sur eux ses ténèbres apaisantes. Ils n'étaient que de vulgaires insectes happés par la nuit à cet instant, redoutant la lumière comme la faux suprême.
     
    Black tenta de rattraper son souffle et de calmer les battements frénétiques de son cœur. Ses lèvres tremblaient sous le heaume, et il ne contrôlait plus rien. Ni son corps, ni la clarté nouvelle, ni les ombres fuyantes contre les pierres. Le soleil allait se lever d'une minute à l'autre, et rien ne pourrait l'arrêter. C'était la première fois qu'il souhaitait qu'il ne se lève pas. La première fois qu'il priait pour que jamais la lumière ne surgisse dans son dos et ne sonne le glas de l'attaque. La première fois qu'il associait l'aube à la mort, les rayons au son silencieux des canons. Il voulait que le temps s'arrête. Il voulait mourir là, sans douleur, entre deux secondes. Il voulait vivre sans mourir et s'éteindre dans cet entre-monde.
     
    Mynocia à sa droite saisit sa main. Il sentait sa chaleur même à travers leurs gants de lin. La ligne de lumière avançait encore. Ce n'était plus qu'une question d'instants avant que le voile ne se soulève. Quelques secondes qui les séparaient encore de l'impossible, de l'indicible, des invincibles. Alors Black se complut dans ces instants, s'y étendit, s'y installa, enroulé dans un grand drap d'ignorance. Dans quelques heures, il serait son linceul.
     
    La main de Mynocia serra fort la sienne. La peur lui retournait l'estomac. Le matin même, elle l'avait forcé à avaler sa ration, le nez froncé sur sa propre coupelle, alors que Mihaje équipait les derniers volontaires. Tous deux avaient tenté de forcer Tom à avaler quelque chose, sans succès. Le chef de guerre avait disparu en voyant la nourriture, faisant mine de vérifier les armures des soldats les plus proches de lui. Les liés n'avaient pas insisté. Ils avaient tous trois dormi par à-coups, les uns sur les autres, quelques heures à peine, avant que la Reine ne laisse sonner le tocsin et qu'il ne faille quitter la chaleur des deux autres. Black se souvenait juste avoir passé la nuit serré contre Mynocia, le souffle de Tom planant au-dessus de son cou. Il sentait encore leur odeur contre le métal froid de l'armure.
     
    La main de Mynocia lâcha la sienne.
     
    Le temps des mots était révolu, mais ses lèvres tremblaient encore.
     
    Le soleil surgit lentement derrière eux. Ses rayons d'or éclaboussèrent les pierres sombres du repaire élémentaire. La lumière tomba sur Mihaje, en première ligne, qui s'éjecta du champ de protection des Reflets de Lune. La grande étoile captura entre ses serres chaque reflet de son armure, éblouit ses yeux et chauffa le métal sur sa propre poitrine. Black but sa vue du regard, fasciné et terrifié. Son pas était sec, assuré, bien loin du rythme effréné de son cœur.
     
    « Je suis la Reine Blanche, l'entendit-il clamer, et je réclame vengeance ! »
     
    La main de Nawi fendit l'air en deux, déchira le voile et tordit la réalité jusqu'à renverser l'univers. Ils suivirent. Le monde surgit dans un grondement. C'était réel. Par tous les dieux, c'était réel. Son armure n'avait jamais pesé aussi lourd. Le ciel n'avait jamais été aussi rose. La fin jamais aussi proche. Dans quelques heures, il ne serait plus que poussière, plus que chair, plus qu'un souvenir sur la terre. C'était l'heure, et il n'aurait jamais été prêt.
     
    Il ne pouvait plus bouger. Il ne pouvait pas avancer, se battre, les décimer. Il ne pourrait ni tuer, ni gagner. Le feu du soleil l'avait pétrifié. Il n'était pas un héros et ne le serait jamais. C'était une erreur, une de plus, une funeste, une fatale, incommensurable. Il n'était pas le Rhëeh.
     
    La main de Mynocia retrouva la sienne. Son âme fut dans ses veines. Il la sentait déjà de si loin. Sa voix résonna dans son cœur sans passer par ses lèvres.
     
    « C'est l'heure »
     
    Cette fois-ci, ce fut Black qui lâcha sa main. Il y avait dans les veines de Mynocia un arrière-goût d'abandon qui le submergeait. La voix de la Reine Blanche s'éleva de nouveau.
     
    « Nous voulons l'Ombre, pas votre peuple, cria-t-elle. Mais si nous attaquons, il n'y aura aucun survivant. »
     

    Chapitre 37

     
    Pour la première fois, Black vit en Mihaje une Reine. Il vit en elle la force, la détermination et la puissance qu'il n'avait fait que deviner entre les mots de Tom et le mépris de Mynocia. Il vit en elle la souveraine qui serait capable de régner avec Jhi-Laim, celle qui pourrait les mener à la gloire. Celle qui pourrait les guider jusqu'à la victoire. Il osa entrevoir l'espoir dans la silhouette blanche. Sa main serra son épée. Et s'il y avait un peut-être ?
     
    Une voix grave leur répondit du haut des murailles. Wïane se hissa derrière la palissade et dévisagea leurs troupes.
     
    « Vos cadavres joncheront notre sol avant les rayons de midi, Reine Blanche. »
     
    Sa silhouette disparut dans un tourbillon de flammes. Black rattrapa son souffle. Même la haine était lointaine, écrasée par la peur. Il voulait se battre pour ne pas laisser Wïane sortir vivante et impunie de cette bataille. Mais il ne voulait pas sortir du cocon protecteur de l'armée.
     
    Sitôt Wïane évaporée, Mihaje reprit le contrôle des troupes. Tom s'avança, seul face aux grandes portes, et plaqua ses paumes au sol. La terre frémit. Black jura sentir la caresse rugueuse de la roche contre ses propres mains. Les graviers vibrèrent sous leurs pieds. La puissance du chef de guerre gravitait jusqu'à son cœur, faisait trembler ses os. Il ne l'avait jamais senti aussi près de lui, aussi profondément ancré dans ses veines. La terre suivit le mouvement souple de ses poignets. Les grandes portes tombèrent dans un éclat fulgurant de son et de poussière. Tom entraîna ses hommes à l'intérieur, et l'armée suivit ses pas. Lorsque Mynocia poussa son bras, cette fois-ci, Black ne recula pas. Il dégaina son épée, et la suivit dans le combat. Le soleil derrière lui se chargea de fermer les portes.
     
     

    Chapitre 37

     
     
    Une grande secousse ébranla le château au moment où Siànan passait la porte du couloir des généraux. Il s'immobilisa un instant dans sa course, le souffle court, et tourna la tête en direction du son. Le château entrait dans la panique. Les grandes portes à l'entrée devaient avoir cédé. Il avait naïvement pensé que l'extraordinaire alliage leur permettrait de gagner quelques minutes d'organisation supplémentaires. Il jeta un rapide coup d'œil à sa montre avant de repartir de plus belle. A la moindre minute de décalage, sa tête roulerait sur les dalles. Il traversa le couloir en quelques foulées et hurla au premier soldat qu'il croisa de sonner l'alerte. Les généraux s'éjectèrent en panique de leurs quartiers, sans armes et encore endormis, persuadés qu'il allait leur annoncer une autre explosion en cuisine ou un entraînement particulièrement musclé au rez-de-chaussée. Ce n'était après tout pas la première fois que des détonations les réveillaient au petit matin.
     
    « Nous sommes attaqués ! Vociféra-t-il contre leurs visages fatigués, allez chercher vos armes et brûlez-moi ces Elfes ! »
     
    L'instant flotta. Les fidèles de l'Ombre le dévisagèrent comme s'il répétait sous leurs yeux une pièce de théâtre particulièrement médiocre. L'un d'eux s'avança vers lui, le dévisagea de haut en bas et leva le menton.
     
    « Je ne prends pas d'ordres de la part d'une catin. »
     
    Siànan se retint de rouler des yeux. Il n'avait pas le temps de se battre avec ces incapables qui buvaient le moindre mot de Wïane comme du petit lait. La première remarque du général déclencha une tempête de commentaires approbateurs tous plus vulgaires les uns que les autres. Siànan maudit Wïane et ses cancaneries mais garda le silence. Il examina les possibilités qui s'offraient à lui. Il avait absolument besoin que les généraux se déploient dans les couloirs. Il considéra quelques instants l'idée de les enchanter pour les forcer à suivre ses ordres. Il fut brutalement interrompu dans son monologue intérieur par une seconde grande explosion qui fit trembler les murs et coupa la parole à l'élémentaire qui continuait de lui faire profiter de sa richesse de vocabulaire. Les tableaux sur les murs s'écroulèrent et se brisèrent. Le silence tomba. Des cris résonnèrent au loin.
     
    « Bien, maintenant, si vous souhaitez qu'il y ait toujours un Empire avant la tombée de la nuit, vous allez faire exactement ce que je vous dis, fit Siànan d'un ton calme, et ignora royalement la poussière qui vola jusqu'à leurs pieds. L'armée elfe a annoncé qu'elle comptait détruire l'intégralité du château et qu'il n'y aurait aucun prisonnier. Chacun d'entre vous va rejoindre ses hommes, les équiper et protéger l'aile dont il aura la garde. Séparez-vous en huit factions et dispersez-vous. Ne vous écartez de vos postes sous aucun prétexte. »
     
    Les généraux restèrent muets. Siànan enchaîna.
     
    « L'Ombre demande la tête de Mynocia. Une lourde récompense est promise pour celui qui ramènera son cadavre. »
     
    Silence.
     
    « EXÉCUTION ! tonna-t-il »
     
    Ils détalèrent. Siànan disparut à son tour après un dernier regard jeté à sa montre. Une tête de moins à couper.
     
     

    Chapitre 37

    Chapitre 37

    Chapitre 37

     
    Le Grand Hall était encore vide lorsque les portes tombèrent. Arrachées à leurs gonds, elles basculèrent en arrière et emportèrent dans leur chute les derniers bris de métal liant les pierres. Black suivit leur lente descente des yeux, mais ne trembla pas lorsque les deux pans de bois heurtèrent le sol et dévoilèrent l'incroyable opulence rouge. Tom se tenait dans l'encadrement, habillé de poussière et de terre, majestueux dans sa colère. A cet instant, il n'était plus que leur chef de guerre.
     
    Il fut le premier à franchir le pas et dégainer ses sabres. Derrière lui, les archers hissèrent leurs premières flèches. Les corps des sentinelles tombaient du sommet des tourelles au moment où Mynocia s'engagea à son tour. Tous deux disparurent dans les ténèbres vermeilles et Black les suivit.
     
    A peine pénétrait-il dans le hall que l'armée s'engouffrait à son tour, bousculait ses épaules et ses reins, et le poussait droit dans la gueule béante du monstre qui serait son bourreau. En quelques secondes, ce fut le chaos. Les elfes s'insinuèrent à toute vitesse dans les couloirs, déterminés à jouer le plus longtemps possible de leur avantage. Mais ils n'auraient un effet de surprise aussi profitable que quelques minutes. Dans une poignée de secondes, les élémentaires se seraient organisés, auraient réuni troupes et armes pour leur faire face. Quelques instants avant que Combustor ne réplique par le sang.
     
    Il fut avalé par la bataille.
     
     Les troupes se séparèrent en trois groupes. Les archers se ruèrent sur les palissades, abattirent à une vitesse impressionnante les civils en contrebas. Les premiers combats s'engagèrent. Au loin, camouflées dans les ombres des escaliers, Black reconnut les trois mages qui l'avaient attaqué et écorché avant que Combustor ne vienne le soigner. Il resta immobile au milieu du hall, les yeux rivés sur elles, les elfes tournant autour de lui. L'une des mages releva le regard vers lui, et les deux autres disparurent dans un couloir. Ils se dévisagèrent en silence durant de longues secondes. Les doigts de Black se crispèrent sur son épée. Il vivait encore avec une acuité extraordinaire leur dernière rencontre, la peur qui avait retourné ses tripes, la douleur sifflante dans la peau arrachée à son bras.
    La femme vêtue d'or fondit sur lui.
     
    Il ne put s'empêcher de noter intérieurement l'étrange couleur cuivrée de ses pupilles lorsqu'elle fut à sa hauteur. Il para son premier coup sans grande difficulté, mais leurs armes tremblèrent l'une contre l'autre et la vibration métallique résonna jusqu'au creux de ses entrailles. Ses yeux suivirent les ondulations étranges de son pouvoir au fond de ses yeux, qui valsaient entre le blond, l'ambre et le vermeil. Sur son front, le feu se déchaînait, léchait ses mèches brunes d'un éclat vengeur. Il sentait la magie irradier autour d'elle par vagues brûlantes. Leurs épées s'entrechoquèrent de nouveau. Il épia les agitations de ses pupilles et sentit son attaque avant de ne la voir. Ses iris virèrent du doré à l'argent, et la magie gicla.
    .
    Il eut à peine le temps de croiser ses bras au-dessus de sa tête que la vague le frappait de plein fouet et le sol disparaissait de sous ses pieds. Son souffle se coupa et il se réceptionna maladroitement, l'air amortissant le plus gros de sa chute. Il titubait sur ses chevilles lorsqu'elle se projeta de nouveau sur lui. Cette fois-ci, il reconnut la danse de ses pupilles et répliqua avant qu'elle ne puisse se servir de ses pouvoirs. Sa silhouette dorée traversa le grand hall et heurta une colonne dans un grand craquement d'os.
     .
    Tom surgit de derrière le pilier de marbre, un sabre dans chaque main et les yeux rivés sur son propre adversaire. Black avança vers la mage et croisa au passage le regard vermeil. Ils se firent signe. Le chef de guerre acheva l'homme face à lui qui s'écroula dans un long râle de douleur. Il se tourna d'un même mouvement face à la sorcière. Ses yeux brillaient de nouveau. Tous deux n'eurent le temps d'apercevoir qu'un éclat blanc avant que la magie ne les frappe. La rencontre brutale des briques avec son dos lui coupa le souffle.
    .
    Tom, à terre à ses côtés, s'appuya sur ses lames pour se redresser. Ils avaient tous deux volé à l'autre bout de la pièce. Black tâta prudemment ses côtes à travers l'épais maillage de l'armure, à la recherche de fractures, mais il ne trouva rien. La douleur qui pulsait contre ses flancs n'empira pas. Le métal elfique avait absorbé la plus grande partie du choc et protégé ses os. Mais son souffle tremblait toujours et ses pieds semblaient ne plus vouloir le soutenir. Il se hissait tout juste sur ses genoux que Tom avait déjà asséné son premier coup d'épée.
     
    Le chef de guerre ne pourrait pas tenir tête à une mage indéfiniment. Même avec deux sabres et tout son talent, Tom était vulnérable face à la magie. Black serra le manche de son épée de toutes ses forces et parvint à soulever son corps du sol froid. Les yeux de la sorcière s'ambrèrent soudainement.
     
    « TOM ! Alerta-t-il »
     
    La grande vague partit. Black ferma les yeux et s'attendit de nouveau à la gifle des pierres. Au lieu de quoi, la magie lui fouetta les doigts mais ne le projeta pas. Lorsqu'il rouvrit les yeux, Jhi-Laim se tenait devant son frère, une main levée et l'autre serrée sur son épée. Tom rattrapa son souffle, ses sabres, et attaqua de nouveau. Jhi-Laim suivit. La grande salve de magie qui le heurta avait cette fois-ci un arrière-goût de thym et de soleil.
    .
    Il n'avait jamais senti la magie du prince avant cet instant. Il en avait même oublié que l'elfe, s'il pouvait soigner et réconforter les âmes face à lui, avait aussi le pouvoir de les saigner à blanc. Black observa les deux frères se battre quelques instants, déconcerté par la vitesse des coups échangés et l'extrême habileté de Jhi-Laim face aux attaques magiques.
     
    Absorbé par le combat, il n'entendit pas l'élémentaire qui surgit sur sa gauche et manqua de peu de se faire embrocher. Il s'arracha du mur et se retint de surveiller le combat de Tom et Jhi-Laim. Il devait faire confiance à son ami, répéta-t-il à son cœur qui refusait d'entendre raison. L'homme face à lui l'obligea à quitter le combat des princes pour de bon. L'air lui revint.
     
    Les troupes ennemies affluaient dans le hall. Ils perdaient petit à petit l'avantage. Black dégaina son petit poignard et resserra sa prise sur son épée. L'élémentaire face à lui n'était pas fin guerrier, beaucoup trop lourdement armé et peu rapide, mais le Justicier ne résisterait pas à ses flammes et tous deux le savaient. Il tourna rapidement les yeux pour découvrir Mihaje à sa droite et Mynocia à quelques pas de lui. Il ne pourrait pas utiliser l'air, pas tant qu'ils seraient si nombreux et qu'il risquait au moindre mouvement de blesser les siens. La pièce grouillait de combats et les elfes tiraient encore depuis les balustrades. Ses mouvements se limitaient au combat rapproché.
    .
    Derrière lui, une grande explosion souffla la moitié du mur ouest et emporta une colonne qui projeta ses pierres et sa poussière à travers le hall. Son adversaire détourna le regard une fraction de seconde, gémit de douleur et avisa le débris planté dans sa cuisse. Black saisit sa chance : il le désarma et planta son épée dans son flanc. Il grimaça lorsque les chairs s'ouvrirent et l'odeur du sang lui agrippa les narines. Il abandonna l'homme au sol, gémissant, une main serrée sur sa blessure. Il s'était promis de ne tuer qu'en cas d'extrême nécessité. Il toisa sa lame noire de sang et les gargouillements étranglés de l'élémentaire. Mais où était sa pitié dans une telle torture ? Il hésita. Il ne voulait pas tuer.
     
    Il fit volte-face.
     
    Le sang coulait encore. L'homme sanglotait, les doigts pressés contre son ventre. Il leva son autre main vers le justicier, et accrocha son regard. Les mots qui voulurent sortir ne furent qu'un borborygme mouillé et incompréhensible. Black sentit son cœur se briser. Il leva de nouveau son épée. Il ne voulait pas tuer. La main du blessé retomba à terre. Mais il ne pouvait pas laisser agoniser. Cette fois-ci, il visa le cœur. Le sang ruissela jusqu'à ses pieds et même à travers ses épaisses bottes, Black jura sentir le liquide chaud s'infiltrer entre ses orteils. Il ne voulait pas tuer. Il se détacha de l'élémentaire mais emporta avec lui le souvenir de son visage ensanglanté. Jamais oublié.
     
    Il avait à peine eu le temps de s'écarter qu'un autre homme lui fonçait dessus, plus lourdement armé encore que son camarade. C'étaient les premiers soldats, comprit-il. Ceux qui n'avaient eu le temps de ne se saisir que des outils à leur portée avant de fondre dans le combat. Ceux qui se battaient, vulnérables, surpris au saut du lit, sans armure et sans ordres précis. L'élémentaire face à lui ne portait que ses braies et une tunique exposant dangereusement ses bras. Black transpirait déjà sous son armure et se sentit curieusement nu face à cet adversaire dépouillé. Il était étrangement conscient du poids des spallières sur ses épaules, de la présence ferme du plastron contre son torse, et de la pression des coques magiques sur chacune de ses vertèbres. Il n'était plus à sa place dans sa propre armure face à un ennemi qui n'avait pour bouclier que sa peau et son feu, pour seules armes un canif et un éclat de colonne.
     
    Surpris par la présence du marbre brisé dans la poigne de son adversaire, le justicier manqua de nouveau d'être gravement blessé par un second élémentaire qui surgit dans son dos et envoya une grande vague enflammée droit sur ses yeux. Il se baissa à temps mais ne parvint pas à esquiver entièrement l'attaque. Le feu lécha ses cuisses métalliques. L'armure avala la majorité des flammes mais la chaleur ne lui échappa pas. Ils avaient été prévenus que leurs équipements ne pourraient pas résister indéfiniment au feu. Face à lui, l'élémentaire sembla outré que son attaque soit sans effet. Black en profita pour attaquer à son tour. Le corps de son adversaire s'écroula sans soubresaut, bientôt suivi par celui de son camarade. Black empêcha ses yeux de s'attarder sur leurs visages, sur la mort qu'il peignait contre leurs traits. Il ne voulait pas voir, échapper aux fantômes et aux cauchemars.
     
    Il observa le hall et s'aperçut que de plus en plus d'élémentaires gagnaient le champ de bataille. Certains portaient déjà les armures aux étendards de l'Ombre. Dans un coin, Tom avait engagé le combat avec un général, profitant de la terre et de la présence de Jhi-Laim à ses côtés. En cherchant une chevelure violette parmi les tintements d'épée, Black rencontra au sol le corps de la mage. La vue de la mort le soulagea lorsqu'il pensa à la vie, à la chaleur de Tom et à la bienveillance du prince. Il repéra les Reflets de Lune, Ream, Nelween, Mihaje et Huliem, mais ne trouva pas Mynocia. Il la sentait, au loin, contre le lien, mais sa présence était brouillée, comme enneigée par autre chose. Il pensa un instant à la mage, à sa sorcellerie, à une interférence due au combat, mais n'eut pas le temps de s'y attarder.
     
    Un général face à lui avait remarqué la fragilité des trois reflets de lune et venait d'ordonner à ses hommes de converger vers les plus faibles. Huliem et deux autres elfes avaient été assignés à leur protection, mais si l'armée de feu les prenait pour cible, trois guerriers ne suffiraient pas. Black s'empressa de leur prêter main forte. Il courut jusqu'à eux, attrapa le regard d'Ellyre qui semblait tétanisée, et brandit son épée face à la jeune femme. Elle cria en le voyant foncer sur elle, puis s'écarta brusquement lorsqu'elle vit le sabre du justicier planté dans la gorge de l'élémentaire qui se tenait derrière elle. Black la poussa contre son dos et entama le combat avec une autre élémentaire. Il pouvait tuer pour protéger, comprit-il. Il ne pouvait pas tuer pour vaincre mais il pouvait tuer pour sauver.
     
    Il écarta Ellyre d'un geste de bras. Elle sembla se ressaisir mais ne perdit pas son regard hanté et dévasté. Le dos de Nawi tapa contre le sien dans un grand bruit de métal. Ils échangèrent un regard, un sourire résigné, et la jeune femme tira un second pistolet de sa poche. Le coup de feu partit et la balle se logea droit dans le symbole enflammé d'un élémentaire qui menaçait Liam. Black profita de la présence de Nawi dans son dos pour attaquer à son tour. Le claquement de leurs omoplates cuirassées le rassura. Il veillait sur ses arrières et elle protégeait les siennes.
     
    Liam aussi s'était muni d'armes à feu, et même s'il ne visait pas aussi bien que Nawi, chacun de ses tirs blessait mortellement des élémentaires surpris face à une technologie inconnue qui mordait les chairs sans répit. Black lui fit signe de prendre sa place dans le dos de Nawi. Il avait besoin de retrouver Mynocia s'ils voulaient avoir une chance de gagner les étages. Il s'extirpait à peine du triangle formé par les Reflets de Lune qu'une main saisissait son poignet et le tirait de nouveau dans le combat.
    .
    Il rencontra les traits tant aimés. Mynocia avait les mains trempées de sang. Ses gants laissèrent une marque humide sur le tissu sombre de ses phalanges. Elle ouvrit la bouche, sembla vouloir lui parler, mais fut interrompue par une dague qui passa dangereusement près de son oreille droite. Tous deux se lancèrent dans le combat une nouvelle fois.
     
    Black perdit la notion du temps. Il ignorait combien de blessés gisaient à ses pieds, combien de fois sa lame avait transpercé des corps chauds et transpirants, combien de fois Mynocia avait joint puis séparé leurs mains pour leur permettre de se battre séparément. Ses sens étaient envahis par la guerre, et même elle sentait le sang et la mort, résonnait du son des épées qui s'entrechoquaient, des cris de rage, des grognements de douleur, des pleurs de ceux déjà tombés. Un nouveau corps tomba lorsque les grandes horloges sonnèrent derrière eux, du haut des escaliers. Cette fois-ci, Mynocia s'interrompit. Sa voix rebondit par écho dans sa tête et ses lèvres restèrent muettes.
     
    « Trouve Tom, il faut qu'on avance ! »
     
    Black para un nouveau coup avant de laisser son regard vagabonder dans le hall. Le chef de guerre se battait toujours avec son frère, et tous deux avaient été rejoints par Mihaje, Ream et Nelween. Tom non plus n'osait pas se servir de son élément. La terre restait discrète entre ses mains, défensive, protectrice.
     
    Les liés s'extirpèrent des combats et se glissèrent jusqu'au groupe. A mi-chemin, Mynocia captura le regard de Tom et lui fit signe de les rejoindre. Le temps leur était compté et ils devaient prendre possession du cœur du QG pour avoir une chance de faire tomber l'intégralité de l'armée. Le chef de guerre hocha la tête, en décapita une, et fit signe à son tour à Jhi-Laim qui transmit le message par ricochet. Tous migrèrent en direction des escaliers. Mais un général élémentaire comprit leurs intentions et fondit sur eux, entraînant ses hommes dans son sillage. Black, Mynocia et Tom furent de nouveau séparés. Ils tentèrent de ne pas se perdre de vue mais le courant du chaos les emporta. Il leur fallut de longues minutes pour parvenir à se retrouver du regard. Black navigua maladroitement entre les cadavres. Ses pieds pataugeaient dans le sang. Tom, à quelques mètres de lui, absorbé par son combat, ne vit pas approcher deux guerrières dans son dos. Elles se ruèrent sur lui, poignards acérés en main. Black s'entendit hurler.
     
    Il ne pourrait pas perdre Tom. Il ne pourrait jamais revivre cela.
     
    Le vent fut immédiatement au bout de ses doigts, mais refusa d'en partir. Une flèche siffla contre son oreille et termina sa course dans le front d'une des élémentaires. Elle fut projetée en arrière et s'écroula. Sa camarade eut le temps de laisser sa dague percer la peau fragile de l'épaule de Tom avant qu'une seconde flèche ne l'abatte à son tour.
     
    Le chef de guerre retira son sabre du corps sous ses pieds et se tourna vers les deux guerrières, mortes, le visage blême et les flèches plantées au milieu du front. Deux tirs parfaits. Il leva les yeux vers la balustrade. L'archer qui venait de lui sauver la vie le regardait encore, sa prochaine flèche tendue entre ses doigts contre la corde de l'arc. Tom sentit son cœur tomber à ses pieds sous les regrets et la culpabilité. La flèche partit. Le chef de guerre ne bougea pas. Elle se planta quelques centimètres derrière lui dans un bruit sec suivi d'un hurlement de douleur.
     
    Stac le fixait toujours.
     
    Tom soutint son regard de longues secondes, les entrailles emmêlées et l'épaule brûlante. Le général tira une nouvelle fois. Tom n'osa pas reprendre le combat et se contenta de fixer, perdu, les doigts verts armer de nouveau l'arc de bois. Il brillait une détermination farouche dans les yeux de Stac, une force pure qui faisait curieusement écho à la sienne. Il jeta un regard à Black, puis Mynocia, inconscients de la situation. Lorsque ses yeux retrouvèrent Stac, un élémentaire apparaissait derrière son épaule.
     
    « STAC, DERRIÈRE ! Hurla-t-il, un instant trop tard. »
     
    L'épée transperça violemment sa nuque et réapparut, noire de sang, contre sa gorge. Tom cria de nouveau sans pouvoir s'en empêcher, et les têtes de ses deux amis se tournèrent vers lui. Stac tenta de parler, la lame toujours fermement coincée dans sa trachée, mais ne fut capable que d'émettre un gargouillis désespéré. L'élémentaire le poussa par-dessus la rambarde. Sa gorge fit pleuvoir du sang le long du marbre et son corps tomba mollement sur un guerrier en contrebas. Tom se rua sur lui mais percuta Mynocia qui le retint fermement.
     
    « On avance, siffla-t-elle. »
     
    Black attrapa sa main et il obéit. Le corps du général avait déjà disparu sous la poussière. Tom serra les dents. Ils rejoignirent Ream et Nelween qui ouvraient la voie le long des marches écarlates devenues glissantes et suintantes. Jhi-Laim, Mihaje, Huliem et les Reflets de Lune suivirent à leur tour, talonnés par une poignée de soldats. Ils rejoignirent le haut des escaliers en projetant des élémentaires par-dessus les rampes jaunâtres. Black se servait prudemment de l'air pour soulever les corps ennemis hors de leur passage. Le Justicier se retrouva les pieds sur une drôle de dalle argentée lorsqu'une nouvelle explosion fit trembler les murs et tomber de vieux portraits. La porte face à eux tomba et Nelween s'y engouffra la première.
     
    Ils étaient dans une sorte de vestibule. Curieusement vide à l'exception d'un chaudron noir pendu dans un coin, de quelques vieilles bibliothèques abandonnées et de vieux grimoires déchirés. La pièce semblait pourtant conçue pour accueillir de petites troupes.
     
    « Ne marchez pas sur les dessins sur les dalles, prévint Mynocia, ce sont des repères magiques. »
     
    Black avisa la pierre sous sa semelle et retira discrètement son pied. A sa gauche, Nawi en fit de même. Tous deux échangèrent un regard. Nawi était couverte de poussière de la racine des cheveux au bas des épaules. Elle semblait s'être trouvée dangereusement proche de la colonne lorsque celle-ci avait explosé. Ellyre et Liam n'en menaient pas plus large, tous deux couverts de sang et de suie, le regard perdu et imprécis. Nawi était la seule à avoir mené ses propres guerres, se souvint-il. Liam et Ellyre n'étaient que deux civils que l'on avait tassé malgré eux dans des armures trop serrées. Peut-être auraient-ils dû rester au château, après tout. Il se souvenait encore de la terreur pure qu'il avait lue dans les yeux d'Ellyre le matin même, alors si semblable à la sienne.
     
    Mihaje le sortit de ses pensées et ordonna aux Reflets de Lune de la suivre hors de l'étrange pièce, et au trio de fermer la marche. Ream, qui s'était approché avec curiosité des livres, rejoignit Nelween.
     
    Liam venait de passer le seuil lorsque la porte claqua durement derrière lui. Les cinq guerriers s'immobilisèrent. Autour d'eux, les repères magiques s'illuminèrent et laissèrent apparaître sept mages. L'un d'entre eux était entouré d'inquiétants miasmes verts, une lueur de folie miroitait au fond de ses yeux d'émeraude et il était armé d'un long sceptre scintillant. Nelween sourit et dégaina la première.
     

    Chapitre 37

     

    Chapitre 37

     
     
    Il faisait chaud dans son ombre. Il faisait chaud et doux, comme sous les plumes d'un paon. Ream avait toujours aimé sentir les ailes de Nelween contre la peau fragile de son cœur. Il avait aimé le contact de ses plumes dès le premier instant, et l'aimerait probablement jusqu'au dernier. Le général suivit la princesse qui traçait leur chemin à la pointe de son épée. Il aimait tant voir Nelween au combat, virevoltant dans le chaos, à sa place là où régnaient les ombres et l'incohérence. Il y avait une grâce dans sa silhouette svelte, de la beauté dans le moindre de ses gestes, et des vers au bout de ses doigts ensanglantés. Avec Nelween, il n'était plus plongé au cœur de la bataille. Il était la bataille.
     
    Son ombre fidèle, la plume bleue qui manquait à sa parure brune. Il était l'électron suspendu autour d'elle, attiré irrésistiblement droit dans un noyau noir et sombre puis rejeté et rappelé de nouveau. Nelween transformait le monde, et jamais il n'aurait abandonné sa peau de caméléon. Elle avait fait de lui un oiseau de couleurs, un être d'amour et de mots, un enchevêtrement de sons et d'odeurs. Avant Nelween, Ream n'était qu'os, chair et sang. A présent, il était un vers, un chant qui attendait le toucher de sa plume. Grande mélomane, Nelween avait accordé ses notes, entendu ses dissonances, fait tinter son cœur pour la première fois. Ream avait trouvé le ton qui l'unissait à l'étrange elfe, et avait chéri leur harmonie depuis comme un oiseau de paradis.
     
    Elle se tourna vers lui. Un élémentaire tomba à ses pieds. Leurs regards s'emmêlèrent un bref instant avant que l'effervescence ne la ravisse de nouveau. Ream sourit. Nelween ne craignait ni le sang, ni la mort, ni le chagrin. Elle redoutait l'ordre et chérissait l'incohérent. Elle abhorrait les discours et les grands mots, leur préférant la rhétorique du silence.
     
    Il se trompait encore. Ce n'était pas le chaos qui l'enveloppait, c'était elle qui capturait la bataille. C'était elle qui volait droit sur la mort, l'éraflait de ses serres et revenait avec de nouvelles cicatrices victorieuses.
     
    Son temps n'était pas une ligne, mais un anneau béant. L'éternel recommencement.
     
    Le grand hall bourdonnait autour d'elle. Les plumes brunes de la princesse semblaient faire la roue à l'immense ruche, narguer sa reine et ses ouvrières. Ream se laissa emporter dans le sillage de cette étrange parade, à peine conscient des corps qui tombaient autour d'eux. Le vrombissement des combats lui semblait si doux, si simple, si beau. Il ne comprenait pas Nelween, et ne la comprendrait jamais. Il n'avait ni son regard ni ses mots, mais avec les années, il parvenait à entrevoir, comme par éclats frappants et aveuglants, ce qui faisait son monde. Il avait appris à écouter sans chercher à appliquer sur elle le sens de ses propres paroles. Il n'avait jamais pu comprendre, mais il avait su entendre.
     
    Peut-être était-ce pour cela que Nelween avait tendu sa main en retour, qu'elle avait accepté de laisser pour la première fois un autre corps l'approcher sans le heurter. Elle n'avait jamais tenté de le transformer pour qu'il suive ses pas, ou de s'enfermer, elle, dans une chrysalide en espérant mourir au chaos pour renaître à lui. Elle avait gardé le chaos, il avait gardé sa vie.
     
    Autour d'eux, peu avaient compris. Tom avait souri sans demander, étonné mais heureux de voir Ream graviter avec curiosité autour de sa sœur. La famille royale avait eu l'air surprise et apeurée, mais ni Clia ni Hibean n'avaient eu le cœur de tenter de prévenir Ream de la violence de l'être auquel il s'attachait. Jhi-Laim, lui, avait tenté de comprendre. Ou plutôt, tenté de soumettre Nelween à la logique de son propre esprit. Il avait accepté Ream comme s'il était un traducteur, une clé, un indice. Mais Ream ne comprenait pas, il entendait des vibrations que ses mots ne savaient nommer.
     
    Jhi-Laim n'avait jamais véritablement abandonné. Il voulait, lui aussi, entendre Nelween, apprendre ses mots, entrer en contact avec cette sœur qui voguait si loin de lui. Mais Nelween ne l'avait jamais laissé entrer, et Ream ne savait réconforter ou guider le Prince. Elle naviguait à l'écart des deux autres, partageant parfois un cordage mais jamais une rame. Plus jeune, Ream avait souhaité pouvoir comprendre Nelween, pouvoir rassembler des sons pour dire autour de lui, aux oreilles des princes et de ses amis, que l'être sous le silence était fait d'or et de lumière. Puis il avait appris à aimer autant sa propre incompréhension que celle du peuple. Il avait compris en chemin qu'il serait impossible pour le monde de voir les éclats d'émeraude sans briser la roche, la fendre en deux pour exposer les cristaux qu'il sentait au-delà de la pierre. Alors il avait appris à aimer la roche, sa carapace de silence.
     
    La première explosion les souffla tous deux hors des marches. Nelween retira un bout de marbre de sa cuisse et se releva comme si la pierre n'était jamais entrée dans sa jambe. Ream palpa son oreille droite encore sifflante et gluante de sang. Les dégâts sur le cartilage étaient impressionnants mais pas inquiétants. Il se redressa à son tour, empoigna un élémentaire et Nelween le décapita d'un habile mouvement de poignet. Elle lui lança une dague déjà souillée qui manqua de glisser de ses doigts. Il saisit le manche visqueux et reconnut l'un de ses nombreux présents, une de ces armes magiques et cernées de pierres qu'il lui avait offertes presque tous les ans. Sur ses hanches, tournées vers ses jambes comme une immense ceinture de crocs noirs, une vingtaine d'autres dagues dégoulinaient de sang. Elle avait habillé d'armes sa taille, ses cuisses et ses bras, cloué les fourreaux sur la carcasse épaisse de son armure.
     

    Chapitre 37

     
    La dernière dague qu'il lui avait donnée avait été forgée dans un cristal d'un blanc neigeux, et cernée d'un diamant pur en son centre. Il avait pensé à elle en la voyant, s'était imaginé l'incroyable contraste du sang avec le corps de la pierre. Il avait porté l'arme au chaud contre sa cuisse de longues semaines avant de trouver le bon instant pour lui transmettre le poids qui pulsait contre sa poche. Il avait fait son choix un soir d'été où l'air sentait le lilas et le vin chaud.
    .
    Le royaume festoyait gaiement dans les grands jardins, mais Ream avait préféré suivre Nelween à l'écart des danses. Elle avait du romarin dans les mains et de petites fleurs violettes coincées dans les cheveux. Il se souvenait encore de l'odeur de terre qu'elle dégageait, et du parfum des petites branches contre sa peau. Ils avaient marché de longues minutes dans le château, partageant leur silence, Ream serré au chaud dans l'ombre de ses pas. Il caressait distraitement la garde blanche à travers ses poches, retraçait du doigt l'arrondi de l'ouvrage, sa peau menaçant de céder contre la lame à tout instant.
     
    Nelween était montée sur le toit de la plus haute tourelle cette nuit-là. Ream avait crapahuté à sa suite et s'était fermement agrippé aux tuiles. Sous son regard s'étaient déployés les grands monts et la ligne infinie et charnue de l'horizon. Il avait retenu son souffle face à l'immensité ténébreuse, aspiré par la force des étoiles au-dessus d'eux. Au loin, en contrebas, les lumières de la fête tourbillonnaient autour des danseurs et des fumées de couleur. Il s'était senti si proche d'eux à cet instant, si près de l'orchestre et des chants. Il sentait presque les mains de Mihaje contre ses bras, entendait plus clairement encore le rire doux du Prince qui valsait avec elle.
     
    Ce soir-là, Nelween lui avait offert un point de vue, un regard nouveau sur leurs proches, leur peuple, leurs amis. Ce soir-là, Ream avait eu l'impression de voir enfin l'univers comme un tableau entier, complet.
     
     
    Nelween à ses côtés ne regardait ni la foule ni les étoiles. Elle contemplait l'horizon à travers son poing. Ream posa ses doigts sur son autre main, restée appuyée contre les tuiles, et l'imita. Les montagnes noires se cerclèrent du contour dodu de ses phalanges, emprisonnées au centre de sa main. La chaleur de la peau de Nelween contre la sienne donnait aux cimes un goût de romarin. La princesse serra fort ses doigts contre les siens. Au creux de son autre main, le paysage se teinta de petits losanges violacés. Ream perdit son souffle. Il voulait voir de nouveau ce lien. A sa droite, Nelween s'écarta de lui et s'allongea sur le toit. Elle tournait le dos à l'horizon et offrait ses traits aux jambes de Ream. Ce dernier se détourna à son tour de l'étrange tableau et la peignit du regard à sa place. S'il avait appris à aimer son âme, Ream avait toujours aimé ses traits.
     
    Elle avait la douceur de visage de Jhi-Laim, et partageait avec la Reine l'arrondi de ses yeux et les courbes nettes de ses pommettes. Ses lèvres fines étaient celles de Clia, et l'angle brut de sa mâchoire celui d'Hibean. Pourtant, la lueur qui habitait ses yeux bruns n'était ni de ce monde, ni du monde humain. Il avait toujours irradié de Nelween cette force farouche et brute qu'il aurait juré venue d'un autre univers, d'un autre royaume égaré quelque part entre les étoiles. Mais si elle paraissait étrange aux yeux du peuple, jamais elle ne lui était parue étrangère.
     
    Ream repoussa de la main une mèche de ses cheveux châtains qui couvrait ses yeux. Elle avait le regard tourné vers les tuiles et ne broncha pas sous la caresse. Il admira le contraste de ses doigts vert sombre contre la peau nacrée de sa joue. Aussi net que le sang sur une lame blanche. Le sang sur la neige.
     
     
    Il sortit la dague de sa poche et la lui tendit. Les yeux de Nelween quittèrent le toit et se posèrent sur l'arme blanche. Ream sourit lorsque leurs doigts se touchèrent. Le poids de la lame quitta sa main. Le cristal poli et travaillé renvoyait bravement l'éclat de la lune jusque dans les yeux de la princesse. Si blanche, même en pleine nuit. Nelween porta la dague aux étoiles, en admira chaque courbe, chaque brisure, chaque reflet. Elle la posa contre sa paume ouverte, et poussa la lame immaculée dans sa chair. Le liquide vermillon baptisa le cristal de son premier sang. Elle sourit et tendit l'arme à Ream. Il la saisit d'une poigne ferme et joignit son sang au sien. Nelween ondoyait toujours chacune de ses dagues de son propre sang. La première fois, il s'était inquiété, avait laissé la douleur prendre le pas sur ses émotions, et Nelween s'était écartée. La seconde fois, sa paume avait été la première à ruisseler.
     
    La dague blanche disparut dans les robes de la princesse. Ream s'allongea à son tour sur les tuiles, cœur tourné vers les étoiles. Il pensa à chacune des dagues qu'il lui avait offertes, à toutes les cicatrices sur leurs mains, au tiraillement de sa chair et à l'odeur du sang. Il pensa au romarin qui parfumait ses doigts quelques minutes pour tôt, et à la lame blanche tachée de sang. Il pensa à toutes ces fois où il avait senti son cœur s'emballer au contact de la princesse. Toutes les fois où elle l'avait laissé caresser sa peau, embrasser ses phalanges et mettre le genou à terre face à elle à la guerre. Il ferma les yeux. Les étoiles disparurent. Le souffle calme de Nelween les remplaça. Le sommeil l'emporta sans crier gare et lorsqu'il rouvrit les yeux à l'aube, elle n'était plus là.
     
     

    Chapitre 37

     
    La seconde explosion fit trembler les marches et manqua de les renverser. Les liés dégagèrent le passage et Ream suivit Nelween qui s'engouffrait déjà à l'étage. De vieux candélabres furent éjectés du balcon et embrasèrent les combats en contrebas. Un grand portrait s'échappa de son cadre et se brisa à ses pieds. Ream détailla la peinture, le visage de fusain de l'Ombre, les coups de pinceau fins et précis. Il fut pris d'une envie de garder la toile, de la rapporter avec lui au château. Il eut envie de faire siens l'art et l'histoire de son ennemi.
     
    La porte tomba. Ils s'enfoncèrent par sa gueule béante et atterrirent dans une grande salle de passage. Ream inspecta les deux bibliothèques derrière Nelween. Les étagères tombaient les unes sur les autres. Elles avaient été vidées en toute hâte et seuls quelques vieux grimoires avaient été abandonnés sur le bois sombre. Il s'approcha des livres, curieux de savoir s'il pourrait sauver quelques pages dans les pans de sa tunique ou contre les pièces de son armure. Il tendait les doigts vers les reliures au moment où les mages apparaissaient face à eux et la porte claquait.
     

    Chapitre 37

    Les eaux troubles du lac menaçaient d'engloutir les livres à chaque instant. Ream souriait depuis des heures, Nelween à ses côtés, les bras plongés jusqu'aux coudes dans le lac, les yeux rivés sur les ondulations de l'eau, tous deux envahis par les ouvrages. La peau de Nelween venait tout juste de prendre sa dernière teinte claire et Ream s'éclaircissait tout juste. Aurait-il été humain, il aurait juste mué hors de sa peau d'adolescent.
     
    Le soleil chauffait ses mollets et l'encre noire des pages ouvertes sur ses cuisses. Ses pieds nus trempaient à côté de la princesse. Les mots dansaient contre ses lèvres, sur sa voix rauque d'avoir déjà tant lu. Son sourire transformait l'histoire. Il aimait tant la lire, encore et encore, année après année. Il aimait le goût de ces mots étrangers sur sa langue, la force des symboles, des héros, la magie de leurs exploits et le poids de la légende au creux des sons. Il aimait toutes ces voix qui s'entrechoquaient dans la sienne, luttant pour prendre sa place. Et il aimait par-dessus tout entendre Nelween faire sonner le lac au rythme de ses mots. Ils créaient tous deux l'histoire qu'il abritait au creux de ses mains ; il la proposait et elle la ponctuait, lui insufflait tout son corps, tout son rythme. Il suivait de la voix la danse de ses doigts, découvrait entre les lignes un autre son aux duels, un goût salé à la table de l'égalité. Sous les virgules de Nelween, les roues des charrettes cahotaient comme une fontaine. Elle buvait les mots à même ses lèvres et il festoyait de sa lecture. Il oubliait sa fatigue, sa voix épuisée, le royaume animé, les souvenirs d'une guerre si peu menée dans les aventures héroïques des noms étrangers devenus familiers. Il retrouvait son courage dans leurs cœurs, son amour dans les gerbes de fleurs et ses peurs dans leurs quêtes insensées. Avec les années, les inconnus de papier étaient devenus des compagnons, et la présence de Nelween la clé de leur voyage.
     
    L'astre caressait ses doigts et ses joues. Les fourmis grimpaient jusque sur ses jambes, exploraient de leurs corps minuscules les empreintes noires sur le parchemin.
     
    « Le spectacle merveilleux de la tempête et de l'orage me plut, reprit-il, à moitié immergé dans le lac du royaume et à moitié noyé dans la fontaine légendaire bouillonnant entre les lignes. A cause de lui, je ne me considère plus comme quelqu'un de raisonnable, car je devrais me repentir sans tarder, si cela était possible, d'avoir arrosé la pierre percée avec l'eau du bassin. »
     
    Nelween sortit du lac. L'eau tomba sur sa peau caressée par le soleil. Elle lui prit le livre des mains. Ream le laissa glisser hors de son giron, le regard happé par les cristaux de lumière sur ses bras. Elle arracha la page. Son cœur suivit la déchirure du papier. Il observa en silence la princesse meurtrir le parchemin et n'osa pas bouger, à peine respirer. Nelween saisit une autre page et la tira de nouveau hors du livre. La colle céda dans un crissement aigu. Les larmes lui grimpèrent aux yeux. Il suivit du regard les pages tant aimées tombées à terre, lacérées, séparées de l'ouvrage, devenues boucles solitaires. Les lignes noires étaient floues, à présent. Nelween arracha des dizaines de pages. Ream retint un sanglot mais la laissa faire. Après quelques minutes, un petit tas de papier atterrit sur le haut de ses cuisses, et la paume de Nelween se posa sur sa joue. Il avisa le nouvel ouvrage ainsi formé. La princesse chassa ses larmes du bout du pouce. Il n'avait jamais connu chez elle pareille tendresse.
     
    « L'amour n'est pas pour l'utile, murmura-t-elle. »
     
    Il regarda le livre, l'objet éventré, puis la princesse. Si un jour quelqu'un lui avait demandé depuis combien de temps il aimait Nelween, il aurait pointé du bout du cœur cet instant-là. Elle avait inversé l'ordre des pages.
     
    Ream reprit sa lecture. L'histoire naquit de nouveau, transformée, renversée. Ream ne cessa jamais de l'aimer.
     

    Chapitre 37

    Le tintement de l'épée de Nelween ramena brusquement Ream à la réalité. Les Liés et Tom avaient déjà achevé quatre mages, enfin libres d'user de leurs pouvoirs sans risquer de blesser l'armée. Ils s'attaquaient à présent aux deux autres sorciers restants. Nelween s'était ruée, seule, contre le plus puissant des sept. Mais Ream savait qu'elle ne pourrait pas tenir tête à la magie de Steal à l'unique force de ses dagues bien longtemps.
     
    Nelween n'avait jamais su se servir de sa propre magie. Le pouvoir s'était enfoui en elle, hors d'atteinte, dans un monde dont les portes lui étaient fermées. Elle avait regardé Jhi-Laim apprendre à côtoyer la sienne sans la moindre envie ni jalousie. Pour Ream, sa magie avait éclaté ailleurs, habitait ses mots et son corps aussi clairement que celle du prince ou de la Reine. Seulement, face aux pouvoirs des mages, elle était sans armes égales.
     
    Ream rejoignit la princesse dans le combat et para une puissante attaque qui les frôla tous deux de très près. Nelween profita de son intervention pour planter des dagues dans la chair du mage à sa portée, et lui tira de longs grognements furieux. Les flammes crépitèrent autour de lui. Son visage se déforma sous la haine et la douleur. Au loin derrière lui, le trio abattit le dernier mage. Sa magie enfla soudainement et convergea en une fine ligne blanche droit sur Nelween. Tom saisit Mynocia et Black contre lui dans une grande bulle de terre au moment où une seconde vague fonçait sur eux. Cette fois-ci, Ream la reçut de plein fouet. Elle lui coupa le souffle et serra douloureusement ses tripes.
    Il rouvrit les yeux. Nelween tomba à genoux.
    Sa tête roula sur les dalles.
     

    Chapitre 37

    Chapitre 37

    Chapitre 37

     
    « Regarde, regarde, Clia m'a laissé en descendre plein ! »
     
    Ream parcourut le peu de distance qui les séparait en trottinant, une pile imposante de livres tanguant dangereusement entre ses bras. Nelween ne tourna même pas la tête lorsque l'enfant trébucha et se retrouva affalé dans l'herbe, le nez dans les grimoires. Ream se redressa sans honte de sa chute et rassembla les ouvrages autour de lui.
     
    « Il n'y a que des livres humains, en plus ! Clia m'a dit que celui-là, il datait même de 1176, tu te rends compte ? C'était presque quand elle est née ! »
     
    Il s'assit en tailleur à même le sol, les doigts religieusement posés sur la couverture épaisse.
     
    « C'est aussi un des premiers que j'ai lus ! reprit-il, l'excitation palpable dans sa voix, le héros il monte sur un cheval et tous les deux ils sauvent plein de gens ! »
     
    La princesse ne l'écoutait pas. Ream commença tout de même sa lecture.
     
    La première heure, Nelween ne lui prêta pas la moindre attention. Mais il avait envie de devenir ami avec l'étrange elfe depuis qu'il l'avait aperçue un matin, rayonnante et étonnante, les yeux perdus à l'horizon. Il ne se découragea pas. Il lut durant de longues heures, buta parfois sur les mots, sur une langue qui ne portait pas sa culture. Lorsqu'il ne put plus parler, la nuit tombait et Nelween l'écoutait.
     
    Alors Ream recommença. Chaque jour, il revint avec un nouveau livre en main, et conta pour elle les aventures de ces curieux humains en armures. Un jour, il osa entrecouper sa narration de ses propres questions. Nelween ne lui répondit pas, mais cela libéra son cœur de les laisser s'envoler loin de la solitude de ses pensées. Les livres se mirent à porter sa propre histoire, à faire écho à ses chagrins et ses joies. La nuit, il rêvait de tournois et de forêt enchantée. Le jour, il voulait lire et combattre à l'épée.
     
    Il prit l'habitude de découvrir les mythes avec elle. Tous deux partaient en quête entre les mots, exploraient les secrets et les croyances de cette civilisation inconnue qui leur livrait son histoire et ses héros. Avec lui, entre les lignes et au creux de sa voix, Nelween ne s'enfermait plus sur son monde. Avec lui, elle cohabitait, écoutait, parlait parfois, souriait souvent, et tous deux naviguaient entre deux réalités, au chaud au creux des boucles d'encre noire.
     
    Un après-midi, Ream s'interrompit dans sa lecture. Son index était immobilisé sur une ligne. Nelween cessa de plier les feuilles du buisson à sa droite. Il tourna son regard émerveillé vers elle.
     
    « Mais Dame Elaine, c'est une princesse, elle aussi ! »
     
    Il lui offrit son plus beau sourire.
     
    « Donc toi, tu serais Dame Nelween ! »
     
    Les deux mondes fusionnèrent soudain. Ream bondit sur ses pieds, une banche brandie face à lui en guise d'épée.
     
    « Et alors, tu pourrais aussi parcourir la terre, sauver les faiseurs de champs, et te battre contre les plus grands seigneurs ! »
     
    L'image de la princesse vêtue d'une épaisse cuirasse dorée dansait vaillamment derrière ses yeux. Il voulait créer leur histoire. Il voulait écrire l'épopée de Nelween, faire d'elle l'héroïne que son peuple ne la laissait être, témoigner par ses vers de la grandeur de son cœur. Par ses mots, elle serait immortelle. Il s'immobilisa et son sourire retomba.
     
    « Mais dans tous les livres, les Dames périssent avant les Rois. »
     
    Il tourna son regard vers elle et fut prêt à abandonner sa plume.
     
    « Je ne veux pas que tu meures, avoua-t-il en un souffle »
     
    Nelween se redressa à son tour. Ream ne lui laissa pas le temps de répondre quoi que ce soit. Son esprit avait fictivement réglé le problème.
     
    « Oh, je sais ! Le Prince Jhi-Laim pourrait venir t'épauler, et au besoin, te protéger ! Comme ça vous seriez tous deux de grands guerriers, et vous pourriez traverser la montagne et ... »
     
    Sa voix s'éteignit progressivement. Il y avait quelque chose de nouveau dans les yeux de Nelween. Elle s'approcha de lui.
     
    « Seul le chevalier Rime. »
     
    Le silence tomba. Il perdit son souffle. Chevalier. Les mots pénétrèrent en lui et s'accrochèrent à ses veines. Elle saisit ses doigts. Chevalier. Il posa le genou gauche à terre et lia ses yeux aux siens. Sa main trouva le rythme palpitant de son cœur. Chevalier.
     
    « Alors je serai ton Chevalier jusqu'au dernier vers. »
     

    Chapitre 37

    Les yeux de la princesse étaient restés ouverts, béants, vides, fixés sur un autre monde. Ses traits si doux, si fous, maculés de sang, figés dans une drôle d'expression hagarde. La magie rongeait toujours les entrailles de Ream. Il se baissa pour redresser la tête de la princesse. Il avait échoué. Il n'avait pas pu la protéger. Piètre, piètre Chevalier. Il ferma les yeux un instant, tenta de ravaler le hurlement qui poussait contre sa gorge.
     
    Face à lui, Steal préparait une nouvelle attaque. Cette fois-ci, Ream comprit. Les mots du mage n'étaient que mécanisme, qu'illusion. Il avait besoin de ses sorts, de sons qui n'étaient pas les siens. De vulgaires répétitions. Ses mots n'étaient pas ceux de la magie. La voix de Nelween sonna contre ses oreilles. Il assembla tout ce qu'elle lui avait un jour dit. Contre son cœur, les mots des écrivains humains naquirent à leur tour. Tous deux se lièrent. Il y avait sur ses lèvres des siècles de légende, et une vie d'amour et de poésie.
     
    « Ainsi j'allais, ainsi je revins, murmura-t-il à la mort qui étendait sa cape face à lui. Et au retour, pour fou je me tins. »
     
    Le voyage qu'il s'apprêtait à faire serait lui aussi sans retour.
     
    Steal lança sa seconde vague de sorcellerie. Lorsqu'elle le frappa, Ream récitait encore les premiers vers tant chéris. La douleur lui apparut au loin. Il continua d'avancer et brandit son épée. Chevalier. Steal tenta une dernière illusion désespérée. Ream la traversa et planta sa lame jusqu'à la garde dans son cœur. Il ne regarda même pas son corps tomber.
     
    La malédiction dévorait ses entrailles. Il sentait sa peau frémir, luire sous la douleur, le démanger sous l'armure, mais il ne se détourna pas de la princesse. Il saisit délicatement sa tête entre ses mains et la porta jusqu'à son buste. Il était né au monde par son adoubement. Il mourrait Chevalier.
     

    Chapitre 37

     
    Au loin, il eut des cris. Il emporta avec lui la dernière image du paon. La pièce et sa princesse disparurent dans une grande lueur.
     
    Retour au blanc, pensa-t-il.
     
     
     

    Chapitre 37

    Wïane dévala les marches quatre à quatre, ses flammes serrées au creux de son poing. Elle aboya sur les deux généraux qu'elle croisa, et pesta lorsqu'elle comprit que Siànan avait déjà distribué les ordres de Kulilaahn. Elle n'avait pas le temps de déconstruire pièce par pièce toutes les instructions données par les deux hommes. L'urgence était de trouver l'Ombre, de reprendre l'avantage pour gagner la bataille. Les magouilles de Combustor et de son très cher valet allaient devoir attendre. Elle entendit au loin les portes céder et s'affaler dans le hall. Ils avaient du temps. Leur quartier général était un modèle de défense et leurs guerriers parmi les plus fins et les mieux entraînés.
     
    Arrivée devant les appartements de Fuxan, elle tambourina à la porte sans préambule.
     
    « Maître, nous sommes attaqués ! »
     
    Seul le silence lui répondit. Pas de mouvement derrière la porte, pas de flammes dans le verrou. Le mauvais pressentiment qui l'avait réveillée aux aurores refit brusquement surface. En temps normal, l'Ombre aurait été en première ligne dans la bataille, face à l'Armée de Cristal, pas cloîtré dans ses quartiers. Elle avisa la situation un instant, puis crocheta la serrure.
     
    Elle se précipita dans la pièce, tous sens aux aguets. La table n'avait pas été débarrassée la veille, les mets attiraient déjà les insectes et dégageaient une odeur nauséabonde. Un verre de vin avait été renversé contre la pierre, et la trace violacée du liquide tombait jusqu'au plancher. Au sol, étendu par terre comme s'il avait glissé, Fuxan attirait lui aussi les mouches et la poussière.
     
    « Maître ! »
     
    Elle se précipita à sa hauteur. Le souverain était inconscient, les yeux agités sous ses paupières closes. De la salive rosée suintait au coin de ses lèvres. Wïane approcha sa paume de sa bouche et reconnut la présence magique en un instant. Son sang bouillonna. Une drogue. Il ne lui fallut que quelques instants avant d'identifier la source d'une telle traîtrise. Toute la nourriture de l'Ombre était goûtée, et même ses soins étaient contrôlés. La seule chose qu'il buvait avec ses propres contrôles était la potion de Kulilaahn, supposée préparer son corps à la restauration de sa seconde vie.
    Elle abandonna le corps inconscient du souverain quelques instants et se rua dans la pièce adjacente, où étaient dissimulés toutes les fioles et tous les onguents du Roi. Elle devait réveiller Fuxan le plus rapidement possible. Sans son contrôle sur l'armée, les Elfes risquaient de l'emporter. Elle savait que jamais Kulilaahn ni Siànan n'auraient laissé leur royaume tomber aux mains de la Reine Blanche, mais elle ignorait quel plan malsain avait pu germer dans leurs esprits excentriques. Les fioles tombèrent autour d'elle et elle finit par mettre la main sur l'objet de sa quête. Si Kulilaahn avait empoisonné son grand-père, elle n'aurait rien pu faire. Mais contre la drogue magique, elle pouvait agir. Il ne pouvait pas tuer l'Ombre de ses propres mains, et tous deux le savaient. Il ne pouvait pas effacer l'Ombre d'un revers de flammes. Et jamais elle ne le laisserait avoir la main dans cet immense jeu qu'ils menaient depuis dix ans. Jamais Combustor n'aurait le dessus sur l'Ombre, même avec l'aide de Siànan.
     
    Elle fit couler le liquide entre les lèvres du souverain et le força à avaler une sorte d'antidote. Les doigts serrés sur ses épaules, elle fronça les sourcils. Il y avait une présence en Fuxan, quelque chose de magique qui s'agrippait à son âme. Elle détailla l'homme plus méticuleusement, mais ne trouva rien. Elle sentait un écho de sortilège mais ne pouvait pas l'identifier. Peut-être était-ce Siànan qui l'avait ensorcelé ?
     
    Une grande explosion fit trembler les murs du château. Elle jura lorsque les chandeliers glissèrent du mur. Elle n'avait pas le temps d'élucider ce mystère maintenant. A la fin de la bataille, lorsque les corps des elfes seraient sur le bûcher, elle parlerait de cette étrange présence à son Roi. Mais à cet instant, l'armée avait besoin d'elle en première ligne. Sa place était dehors, face aux Elfes. Elle ne pouvait se permettre de veiller son Roi.
     
    Elle se hissa sur ses flammes, rassembla les armes de l'Ombre et les disposa à ses côtés. Elle prit soin de camoufler son corps inconscient avant de foncer hors de ses appartements.
     
    Elle sortait tout juste de la grande pièce, ses flammes disparaissant à l'angle, lorsque la main de Fuxan se leva faiblement, tournée vers sa silhouette rougeoyante.
     
    « Wï-ane, balbutia-t-il. »
     
    Le monde lui revenait doucement.

    Chapitre 37

     
    Black se démêla de la terre de Tom, et les liés émergèrent hors du cocon protecteur du chef de guerre. Face à eux, Ream brillait curieusement. Sa peau, maculée de petites cloques blanchâtres, renvoyait de drôles d'éclats. Le justicier n'osa bouger, le regard oscillant entre le corps sanguinolent de Nelween et la silhouette du chevalier à genoux auprès d'elle. A ses côtés, Tom s'approcha de l'elfe, main tendue.
    .
    « Tom, non ! Intervint Mynocia, les yeux posés sur Ream, la malédiction est contagieuse ! »
    .
    Le général ne sembla pas l'avoir entendue. Tom recula. Ream était déjà loin. Son corps se mit à luire plus fortement encore.
     
    « Il va exploser, comprit Mynocia en un souffle. »
     
    L'air sentait le soufre. Elle se rua sur Black et Tom, saisit leurs poignets et détala. Les deux hommes manquèrent de trébucher.
     
    La lumière de Ream les éblouit tous trois. Ils se catapultèrent en urgence derrière la porte que Mihaje venait d'ouvrir. Mynocia claqua le métal derrière eux à la force de son dos. L'explosion blanche la projeta au sol et illumina les murs.
    .
    Tout trembla de nouveau.
    Un poids frappa contre le fer, puis ce fut le silence.
     
     
     
     

    Chapitre 37

    FIN DU CHAPITRE 37
     
     

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  • Chapitre 36

    Chapitre 36
    L'erreur
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    Résumé du chapitre précédent : Tom et Black, en mission pour Mihaje, ont finalement trouvé l'étrange Fée que Phonem leur avait conseillé de consulter pour sauver Clia. La mystérieuse créature leur révèle que la maladie de la Reine ne peut être entièrement soignée, et que le remède que Jhi-Laim finira par concocter n'est autre que provisoire car il ne fait que retarder l'échéance. Contre toute attente, Clia semble bel et bien condamnée à être rongée de l'intérieur par sa propre magie.
    .
    Ashes, quant à elle, a finalement trouvé le moyen de joindre Siànan et de fuir le quartier général de l'Armée de Cristal où elle était détenue prisonnière. Dans sa fuite, elle trouve l'aide insoupçonnée de Liam, qui lui demande de ne pas prendre part à la bataille qu'il sait imminente. Siànan, comprenant que la jeune femme a vécu quelque chose de fort avec le soigneur, décide de lui laisser le choix : elle peut partir et tout recommencer à zéro, ou rester avec Combustor et lui-même. La jeune femme hésite quelque temps mais finit par prendre sa décision : elle part, la carte donnée par Liam sur laquelle figure le nom de sa soeur serrée dans sa main.  
    .
    Quelques jours après le retour de Tom, Black et Mynocia au château, cette dernière ayant rejoint les deux amis en cours de route, Mihaje se rend auprès de Phonem. Elle lui donne la pierre d'éternité qu'elle avait promise à l'Insaisissable en échange d'un remède pour la Reine. De toutes ses forces, elle tente de ne pas douter de son choix ; elle vient, après tout, de donner la vie éternelle à l'homme le plus imprédictible de la planète. 
    .
    Du côté de l'Armée de Feu, Kulilaahn semble s'être curieusement rallié à l'Ombre qu'il combattait pourtant de toutes ses forces. Le souverain tente en effet de redonner au précédent Roi sa vie qu'il a perdue lors des Jours de Cendre. Si Fuxan retrouvait son complet pouvoir, l'Armée de Cristal pourrait alors avoir du souci à se faire ...
     

    Chapitre 36

     Nawi serra le dernier lacet dans le dos d'Ellyre. La jeune femme dos à elle soupira.
    « La pièce te fait mal ? demanda-t-elle, prenant son soupir pour de l'inconfort. »
    Ellyre secoua négativement la tête, les yeux rivés sur son reflet.
    « Non, non, je la sens à peine ... C'est juste ... Le fait d'être en armure, c'est ... Pas moi. »
    Nawi lui renvoya un sourire triste dans le miroir face à elles. La jeune femme avait effectivement l'air très mal à l'aise et pas du tout dans son élément, serrée dans la carcasse de métal.
    « Est-ce que tu peux bouger sans trop de mal ? »
    Ellyre se détourna du miroir et se retrouva face à Liam qui était resté assis dans un coin de la pièce, polissant négligemment sa propre spalière. Après la fuite d'Ashes un mois plus tôt, l'homme avait tenu à seconder Nawi à la conception et la production des armures. Ellyre les avait rejoints lorsqu'elle avait compris que Mynocia ne retournerait pas aider Nawi. Les trois Reflets de Lune s'étaient alors retrouvés à coordonner l'intégralité de la création des armures elfes.

    .
    Si Ellyre et Nawi avaient toutes deux senti que quelque chose avait changé chez Liam, aucune d'entre elles ne lui avait fait remarquer. Leur ami semblait plus secret, plus renfermé, plus silencieux. Bien évidemment, il ne leur avait pas fallu beaucoup de temps avant de faire le lien entre la mystérieuse fuite d'Ashes et l'air passablement dépité du médecin. Mais elles préféraient attendre qu'il choisisse de se confier à elles.

    Ellyre fit quelques pas dans la pièce, l'air tout aussi gauche et inconfortable. Elle semblait marcher avec une amure du XIIème siècle plus qu'avec les matériaux elfiques. Elle obéit silencieusement lorsque Nawi lui demanda de sauter, lever tour à tour les genoux le plus haut possible, courir sur elle-même, et se laisser tomber en arrière. L'armure semblait véritablement être comme une seconde peau, une extension protectrice de ses muscles, à présent qu'elle s'y était habituée. Elle avait à peine senti le choc brutal avec le sol lorsqu'elle était tombée à la renverse.
     
    « Bon, maintenant on passe au casque, décréta Nawi en lui ôtant le heaume d'un geste habile. »
    Ellyre suivit des yeux le mouvement de ses doigts et fut soulagée lorsque la pièce de métal quitta sa tête. Elle tâta ses oreilles avec précaution. Elle entendait à peine sous le casque, et le tissu protecteur qu'elle devait porter par-dessous entravait dangereusement son Sens. Si elle n'était pas capable de se servir de l'Ouïe à pleine capacité, elle ne donnait pas cher de sa peau, armure elfique ou pas.
    « Comment tu vas faire ? S'enquit-elle, inquiète, en voyant Nawi s'armer d'une scie et d'un compas. Faire des trous dedans ? »
    Nawi lui répondit d'un sourire.
    « Oh, mieux que ça, tu verras ! »
    La jeune femme ne parvint pas à partager sa joie. Cette bataille à venir la terrifiait. Elle n'avait pas de magie, pas de pouvoir démultipliant ses facultés physiques et aucune connaissance dans le maniement des armes blanches. Sur le champ de bataille, elle ne tiendrait pas la première minute.
     
    Elle avala difficilement sa salive, tritura bruyamment son plastron et Liam releva les yeux. Il sembla saisir immédiatement la cause de son désarroi, repoussa l'armure de ses genoux, et se retrouva à ses côtés en deux enjambées. Il saisit ses mains gantées et captura son regard.
    « Ellyre, tu n'es pas obligée de te battre, tu sais, chuchota-t-il alors que l'anxiété débordait des yeux de la jeune femme. »
    Nawi se leva à son tour et les rejoignit.
    « Je sais, renifla Ellyre en essuyant rageusement ses larmes, je sais bien. Et je veux me battre, pour Sean et Salim, mais ... Par rapport aux autres, aux guerriers, je me sens incapable et impuissante. Toi Nawi, tu sais te battre, tu sais tirer, mais moi je ne sais rien, je vais y rester dès la première minute ... »
    Liam serra ses mains et attrapa ses yeux.
    « Je suis dans le même cas que toi, tu sais. Je suis médecin, pas soldat. Mais l'armée ennemie ne le saura pas. Ils penseront que nous sommes tout aussi forts et dangereux que les autres elfes. C'est là-dessus qu'il nous faudra compter, parce qu'avec les Sens, on peut tout à fait prétendre être des guerriers. »
    Ellyre hocha la tête sans vraiment y croire.
     
    « Ne sous-estime pas le pouvoir de ton Sens, ajouta Nawi en posant une main réconfortante sur son épaule, souviens-toi que c'est grâce à ton Sens que nous avons pu créer Illusion et offrir la ...
    — Illusion ! coupa brusquement Ellyre en se tournant face à elle comme si elle avait été électrifiée. »
    Nawi eut un mouvement de recul surpris et fronça les sourcils. Ellyre la saisit par les épaules.
    « C'est ça la solution ! Il faut utiliser Illusion ! répéta-t-elle comme si cela expliquait tout et que son idée allait soudainement sauter de sa tête jusque dans celle de Nawi.
    — Ellyre, Illusion est coincée dans un placard dans les appartements de la Reine, raisonna l'autre femme qui ne voyait clairement pas où elle voulait en venir.
    — Mais justement ! Si on a été capables de la faire apparaître là, pourquoi ne pourrait-on pas la faire apparaître ailleurs ?
     
    — Imagine la puissance que l'on pourrait avoir, si on parvenait à la rendre mobile ! On pourrait l'ouvrir dans des salles du QG élémentaire, y enfermer des soldats et ...
    — La dimension les aspirerait et ils seraient réduits au néant, termina Liam. »
    Le silence tomba brusquement entre eux.
    Nawi n'osa pas retirer ses doigts de l'épaule métallique d'Ellyre. Cela pouvait fonctionner. S'ils apprenaient à faire renaître la salle rapidement et correctement, Illusion pourrait même devenir un immense vortex portatif. L'Armée de Feu ne pourrait rien faire sinon fuir. Elle ignorait s'il s'agissait d'une idée de génie ou d'une folie pure. Mais Ellyre avait raison sur un point : ils avaient besoin de se forger leurs propres armes s'ils voulaient devenir de véritables guerriers capables de rivaliser avec la magie élémentaire. Illusion semblait un début possible, une arme maîtrisable et redoutable.
    « Allons voir la Reine, proposa Ellyre. »
    Nawi et Liam suivirent.
     

    Chapitre 36

     
    « Eh Blacky ! Bon sang mais remue-toi, on n'a pas toute la journée ! »
    Il allait la frapper. Vraiment. Enceinte ou non, il allait vraiment finir par lui lancer un truc. Bon, rien de trop dangereux non plus, il n'était pas encore devenu complètement malade, mais tout de même. Les dagues qu'il charriait étaient trop lourdes et risquaient de le blesser lui dans son entreprise. Il laissa tomber l'idée. Un fourreau ? Mh, pas assez lourd, cela ne volerait pas jusqu'à Mynocia sans un peu d'aide. Un chou ? Il était sûr d'avoir vu passer un elfe avec une charrette de choux quelques minutes plus tôt. Cela semblait idéal, comme projectile, cela ne pourrait pas lui faire trop mal et cela lui remettrait les idées en place.
    « Blacky, sérieux, on attend que toi ! »

    Il ouvrit la bouche, prêt à l'envoyer sur les roses, chou ou pas, lorsque Tom surgit derrière lui et l'aida à stabiliser sur ses épaules la quantité impressionnante d'armes qu'il transportait. Le chef de guerre l'allégea de deux arbalètes et lui chuchota à l'oreille :
    « Laisse passer, elle fait exprès. Je l'ai entendue parier avec Nelween que tu serais incapable de la frapper même avec un oreiller. »
    Black ouvrit la bouche, choqué. C'était un complot, cette affaire ? Une stratégie vicieuse pour le mettre sur les nerfs ? Tom lui fit un clin d'œil et ajouta :

    «  Rien que pour le plaisir de la faire perdre, prends sur toi. 
    — Oui mais c'est lourd, grommela-t-il. »

    Il ne savait même plus s'il parlait de l'attitude de Mynocia ou des armes.
     
    Depuis plusieurs jours, les liés avaient été chargés d'aider à l'armurerie en plus de leurs sessions quotidiennes d'entraînement. Leur travail pour aider les forgerons de l'Empire était loin d'être compliqué : ils devaient vérifier l'état des nouveaux fers, les rassembler et les trier dans la cave qui servait d'entrepôt. Le problème résidait justement dans le fait que leurs tâches étaient répétitives, ce qui avait rapidement conduit Mynocia à s'ennuyer, une fois toutes les blagues possibles et imaginables liées à la présence de Black dans les souterrains du château effectuées sans remord. Pour ne pas aider, il refusait catégoriquement de la laisser porter des charges trop lourdes, ce qui lui valait des remarques perpétuelles sur sa force physique et son complexe de papa poule naissant. Mais elle était enceinte, bon sang, et il ne supportait pas de voir son ventre si près de tant de lames.

    Tom disparut aussi rapidement qu'il était apparu, sûrement pour aller s'enfermer avec son frère pour une réunion stratégique, et les liés se retrouvèrent seuls, courbaturés, au milieu d'un couloir dans les souterrains. Black se laissa glisser contre le mur et Mynocia suivit, un petit sourire accroché aux lèvres.

    « Eh Myn, la prochaine fois, parie pas n'importe quoi avec Nelween, murmura-t-il, surpris de trouver sa voix amusée et dénuée de tout reproche.
    — Je lui parierai que tu peux voler la tête en bas, dans ce cas.
    — Pour être sûre de perdre ?
    — Non, sûre de gagner. »
     
    Black éclata de rire et ils gloussèrent comme deux adolescents.
    « J'en ai ma claque de toutes ces armes, avoua le Justicier lorsqu'ils furent calmés. J'en rêve la nuit maintenant, ça me fait faire des cauchemars vraiment glauques dans lesquels je suis poursuivi par une arbalète à crosse tordue. Les elfes ont-ils vraiment besoin d'un tel attirail ? 
    — S'ils veulent avoir une chance de remporter la guerre, oui, soupira l'élémentaire à ses côtés. »
    La tête de Black tomba sur son épaule. Il redevint sérieux.
    « Est-ce que l'on a une chance de gagner, Myn ? »
    Elle ne répondit pas, ses doigts jouant distraitement avec une mèche rouge. Peut-être était-il l'heure de lui révéler certaines choses. Elle sentait que la bataille qui approchait serait décisive, et Black méritait de savoir ce qu'il pourrait advenir. Elle hésita de longs instants, l'image des vieux grimoires dansant dans son esprit.
    Black devait savoir, décida-t-elle. Elle avait déjà trop attendu.
    Elle se releva et lui tendit la main.
    « Il faut que je te montre quelque chose. »
    Black l'attrapa sans hésiter un seul instant.
     
    Depuis qu'il vivait au château, Black n'avait eu que rarement l'occasion de se retrouver dans les grandes bibliothèques. Peut-être aurait-il dû oser, demander une bonne fois pour toutes à Jhi-Laim la permission d'y flâner ... Son regard se perdit entre les livres alors que Mynocia ouvrait le chemin à travers l'étrange forêt. L'odeur du parchemin envahit ses narines et il sourit, se souvenant de ses pèlerinages d'enfant à la bibliothèque de sa ville, de laquelle Lysia ne parvenait jamais à le faire sortir. Mynocia lui attrapa le poignet pour ne pas le semer et l'entraîna à sa suite dans une branche de la bibliothèque. Il dévisagea curieusement la planche de bois qui stipulait « mythes et légendes » et s'enfonça entre les rayons à la suite de la guerrière.
    Ils s'arrêtèrent finalement devant un très vieux grimoire que Mynocia saisit précautionneusement et qu'elle déposa sur une table derrière eux. Black demeura silencieux et s'assit face à elle.
    « Ce livre contient toutes les prophéties énoncées ce dernier siècle, éluda-t-elle en surprenant son regard interrogateur. Dont celle qui nous lie, tu t'en doutes. »
    Le justicier attrapa doucement le livre et en tourna religieusement les pages. Il avait pourtant l'air d'avoir été écrit des centaines d'années avant leur ère. La reliure crissa étrangement sous ses doigts. Intrigué, il retourna le livre ... Et un paquet impressionnant de petits parchemins s'échappa de la couverture.
     
     

    Chapitre 36

     
    « Ce sont mes recherches, clarifia Mynocia en dépliant un à un les bouts de papier qui révélèrent son écriture fine et penchée. Depuis que nous sommes chez les elfes, je cherche d'arrache-pied un moyen d'annuler la légende. »
    Elle lui tendit un des parchemins, sur lequel elle avait recopié la prophétie dans son intégralité. Les vers étaient annotés de toutes parts.
    « De deux sexes opposés ... commença-t-il, mais la guerrière posa sa main contre ses lèvres.
    — Tu es le Rhëeh. Ta voix mêlée à ces mots serait prophétique. »
    Le justicier hocha la tête et lut en silence les mots qu'il avait presque oubliés. Mynocia avait légendé pratiquement chaque lettre, tiré des flèches et dessiné des liens entre les syllabes. Il fut néanmoins intrigué par deux mots qui avaient été recopiés à l'encre rouge à l'extrémité du parchemin : « vaincre » et « ennemi ».
     
    Alors qu'il allait lui demander la raison de la présence de ces deux termes, elle reprit ses explications.
    « J'ai lu dans de nombreux ouvrages qu'une légende, une fois prononcée par un oracle, ne pouvait plus être renversée. Je suis certaine que celle-ci a été enclenchée, puisque nous avons tous deux trouvé l'étoile. Et comme tu peux le lire, si elle a bel et bien été activée, nous mourrons tous les deux lors de sa réalisation. »
    Les mains de Black se crispèrent sur le parchemin. Ils allaient y rester, tous les deux, tués par une légende ? Il passa ses doigts sur les boucles d'encre noire. Alors c'était cela, ces mots, qui seraient sa mort ? Avait-il vraiment son bourreau sous les yeux, au bout de ses doigts, sur ses lèvres depuis le premier instant ?
    Il releva les yeux vers Mynocia, s'attendant à croiser son regard triste et résigné, mais la guerrière souriait.
    « Les mots, répondit l'élémentaire d'un air malicieux. La clé est dans les mots. »

    Il lui lança un regard perdu.
    « Chaque mot dans une prophétie est primordial. Chaque son, chaque syllabe. Black, s'il n'y avait ne serait-ce qu'une seule erreur dans cette légende, nous pourrions la détourner à notre avantage. »
    Il dévisagea de nouveau ses flèches et ses notes. Elle avait cherché les failles. Cherché à vaincre l'invincible, et avait trouvé.
    « Tu penses qu'il y a une erreur là-dedans ?
    — Non, mais je pense que l'on peut en créer une. »
    Ses yeux se posèrent sur les mots recopiés à l'encre rouge.
    « Tu te souviens du dernier indice laissé par Sean ? »
    La question était bien évidemment rhétorique. Il aurait été incapable d'oublier cette soirée, ces derniers moments passés au chevet de son ami alors que la mort l'embrassait petit à petit. Son cœur accéléra lorsqu'il reconnut le mot « ennemi » qui avait flotté autour du lit de Sean et qui avait été recopié par la plume de Mynocia sur le parchemin.
    « Sean pourrait bien nous avoir sauvé la vie, répéta-t-elle. »
    Son ami d'enfance, l'homme qu'il avait abandonné derrière lui lors de sa fuite, le voyant qu'il n'avait jamais vu, lui avait laissé la clé. Sean lui avait livré sur son lit de mort le mot de toute sa vie.
     
    « Mais qu'est-ce que ça signifie ? S'enquit Black qui cherchait à rendre la chose tangible, qu'il faut que l'on s'allie avec l'Armée de Feu ? »
    Etait-ce pour cela que Tom avait accusé Mynocia d'être le traître, cette fois où il avait surpris ses deux amis dans une violente dispute ? La guerrière pactisait-elle avec le camp adverse dans l'espoir d'inverser la légende ?
    « Non. Bien sûr que non. Je ne laisserai pas le Grand Roi vivre après ce qu'il a fait à Nuane. Et je doute que tu apprécies l'idée de savoir Wïane heureuse et satisfaite de ses meurtres. »
    Il se glaça. Non. L'idée était tout bonnement insupportable.
    « Mais ...
    — C'est toute la phrase qu'il nous faut démanteler si l'on veut avoir une chance que l'erreur renverse la légende. »
    Il relut la phrase silencieusement, plusieurs fois de suite, espérant que la solution lui sauterait au visage comme un diablotin hors de sa boîte. Rien à faire, pour lui, les mots restaient des taches d'encre à sens unique.
    « Blacky, enfin, tout le chant tourne autour de cette partie ! C'est ce ''vaincre l'ennemi'' qu'il faut catapulter ! »
    Si elle le disait, dans ce cas.
    « Cette bataille à venir, fit Mynocia en soutenant son regard perdu, nous devons la perdre. »
    Il ne lâcha pas ses yeux une seule seconde. Cela ne faisait aucun sens ! Comment étaient-ils censés vivre tous deux s'ils perdaient la bataille ? Etait-ce véritablement ce qu'avait voulu dire Sean en lui livrant cet indice ?
    « Si je comprends bien, on aurait meilleur compte à ne pas prendre part au combat ? »
    Il était certain que ses neurones devaient ressembler à un tas de nouilles trop cuites.
    « Non, il faut que l'on y survive. Et Blacky, ce n'est pas parce que l'on perd une bataille que l'armée perdra la guerre. 
    — Donc on leur fait perdre un combat, des dizaines de soldats, juste pour sauver notre peau ? »
    Son ton était clairement amer et Mynocia lui lança un regard réprobateur.
    « Tu m'entends mais tu ne m'écoutes pas. Les elfes peuvent gagner cette bataille. Toi et moi, on doit la perdre. »
     
    Il ne comprenait plus rien. Les interprétations de Mynocia ne faisaient aucun sens. Comment auraient-ils pu perdre la bataille, gagner la guerre et rester en vie, le tout en faisant l'exact inverse des vers maudits de la légende ?
    « Myn ... Geignit-il en plissant nerveusement le parchemin, ça ne fait aucun sens, j'y comprends rien ... »
    Il sentait la panique pointer le bout de son nez. Mynocia saisit sa main et ancra son regard dans le sien.
    « Est-ce que tu me fais confiance ? »
    Sa voix était à peine plus haute qu'un murmure. Il hocha vigoureusement la tête. Il savait qu'elle ne lui disait pas tout, qu'elle lui cachait des choses, sur elle comme sur la guerre, et se doutait bien que cette histoire de légende était aussi nébuleuse parce qu'elle refusait de lui livrer certains éléments mais ... Oui, il lui faisait confiance. Aveuglément.
    « Eh, Blacky ... Je ne laisserai pas un vieux texte poussiéreux écrit par un vieil oracle saoul dicter notre vie ou notre mort. Prophétie ou non, ce ne sont pas quelques grammes d'encre qui nous tueront. »
    Il déglutit difficilement. Il y avait une détermination farouche peinte sur ses traits, en laquelle il avait envie de croire.
    « J'ai peur de te perdre, avoua-t-il sans pouvoir s'en empêcher. Toi et Naël. Je ne peux pas l'imaginer, je pourrais pas ... »
    Un index se posa sur ses lèvres.
    « Je ne t'abandonnerai pas Blacky, je te le promets. »
    Elle scella ses paroles d'un baiser et Black fut rassuré de sentir l'Aléthéia gronder joyeusement contre son cœur.
     
    Il approfondit le baiser et serra Mynocia contre lui. Il se perdit contre ses lèvres, s'y noya, la laissa enrouler son âme contre la sienne en une étreinte protectrice et rassurante. Il aurait tellement aimé pouvoir arrêter cette guerre, empêcher la bataille, convaincre Mynocia de ne pas prendre part au combat. Il saisit ses hanches et l'attira plus près de lui, laissant sa main gauche se poser par réflexe sur la petite bosse qui commençait à apparaître sur son bas-ventre. Mynocia fut déséquilibrée par son mouvement et bascula en avant, projetant le vieux grimoire et tous ses papiers hors de la table. Les liés tombèrent à leur tour à la renverse sans rompre le contact, et tous deux pouffèrent en remarquant que la précieuse légende avait atterri sous les fesses de Black. Il allait repartir à l'assaut de ses lèvres lorsqu'elle s'écarta brusquement de lui, comme électrifiée. Inquiet, il se redressa à son tour et lui saisit l'épaule. Les mains de l'élémentaire se crispèrent autour de son cou, le long d'une chaîne argentée qui scintillait étrangement.
    « Myn, tout va bien ? »
    Il commençait sérieusement à paniquer.
    « Je dois aller voir la Reine, déclara-t-elle soudain. Tout va bien, ne t'inquiète pas. »
    Elle se releva en un mouvement et disparut comme une tempête hors de la bibliothèque.
    Black resta seul, allongé sur le parquet, le regard perdu sur les voûtes du plafond, perdu dans une marée de parchemins, mais l'esprit curieusement en paix.
     

    Chapitre 36

    Siànan invita d'un geste ses hommes à prendre place face à lui et s'assit sur le dossier de sa chaise, joignant ses mains sur ses genoux. Il compta rapidement les soldats assis autour de la table et le dernier entré fit claquer la porte derrière lui. Ses guerriers étaient au complet, parfait. Sans aucune forme de préambule, le valet leur expliqua que tous partiraient en mission dès le lendemain, et leur attribua à chacun un morceau de parchemin qu'il leur lança habilement dans les mains. Si certains eurent des doutes sur l'intérêt de leur quête, aucun n'osa élever la voix lorsque Siànan demanda s'il leur restait des interrogations.
    « Eh bien messieurs-dames, je vous souhaite bon courage ! »
    Son sourire confiant eut raison de leurs derniers doutes. Siànan savait pertinemment que ses guerriers n'étaient pas dupes et acceptaient ces missions ridicules seulement parce qu'ils avaient confiance en lui et en ses capacités de général. Il comptait justement sur ces soupçons de doute, sur la manie de ses hommes de se mêler de tout. Il savait pertinemment que toutes les troupes accourraient au quartier général s'ils avaient vent de la moindre anomalie. Satisfait, le valet sortit à leur suite et se dirigea directement vers les appartements de Combustor.
     
    Le souverain était noyé sous un tas de papiers, à moitié effondré sur son bureau, lorsque Siànan se faufila sans toquer dans ses appartements. Kulilaahn releva la tête en le voyant entrer et ne put s'empêcher de sourire.

    « Tu es au courant que tu empires les rumeurs quand tu entres ainsi dans mes appartements, Siànan ?
    — J'aime entendre Wïane cancaner sur mes performances sexuelles, je l'avoue, s'amusa le valet en riant lorsque son amant roula des yeux. »

    Le souverain ne répondit rien et invita l'autre homme à s'asseoir face à lui. Ces rumeurs lui étaient finalement bien utiles, puisque Wïane et l'Ombre se trouvaient persuadés que ses entrevues de plus en plus fréquentes avec Siànan se passaient de tout échange verbal. Wïane avait ainsi convaincu son maître que Kulilaahn n'était qu'un bon à rien intéressé seulement par son valet. Résultat, Siànan était désormais libre de ses mouvements et tous deux avaient une couverture parfaite en cas de problème.
     
    Le valet tira une chaise et prit place face à lui, dévisageant la tornade qui avait eu lieu sur le bureau du souverain.
    « Comment se passe l'évacuation ? demanda Combustor qui tentait de trier la montagne de paperasse sous ses yeux.
    — J'ai envoyé le dernier groupe en mission cet après-midi. Il devrait partir dans la nuit. Il reste encore deux générales sur place, mais j'attends le dernier moment pour leur confier une mission : elles sont trop rapides et risqueraient de revenir trop vite. »
    Kulilaahn hocha la tête et alluma une bougie en posant ses doigts sur la mèche. La lumière se fit soudainement sur les liasses sous ses yeux.
    « La dernière vague de sympathisants de l'Ombre devrait arriver demain matin. Je leur indiquerai de s'installer dans les appartements de tes hommes. »
    Siànan suivit des yeux le chemin des doigts de Kulilaahn qui s'étaient posés sur les appartements en question. Ses hommes et les fidèles de l'Ombre allaient se croiser avec quelques heures d'intervalle, dans une magnifique machination.
     
    Face à lui, Combustor joignit ses mains sur les plans du château, et le silence tomba entre eux.
    « Fuxan ne vérifie plus le contenu des flacons depuis près de deux semaines, lâcha-t-il enfin. »
    Siànan sourit et hocha la tête. Il n'était pas trop tôt. Il avait cru que jamais Kulilaahn ne parviendrait à gagner la confiance du Grand Roi.

    « Combien de temps te faudra-t-il pour préparer la potion ?
    — Deux-trois jours, suivant le nombre de fois où je dois m'interrompre pour échapper à Wïane.
    — Je m'occupe de Wïane. Mets-toi à l'ouvrage dès que possible. »

    Le valet s'inclina et s'engouffra dans une petite pièce noire camouflée derrière l'armoire du souverain. Kulilaahn le regarda disparaître entre les vapeurs étranges, le cœur soudain empli d'espoir. Ils seraient les maîtres jusqu'au dernier instant.
    L'élémentaire saisit l'épée qui reposait sur le lit et la pressa fort dans son poing. Le métal scintilla et lui renvoya une vague de chaleur.
    « C'est l'heure. Trois jours, susurra-t-il au fer brûlant. »
     

    Chapitre 36

     
    Tom déposa ses cartes sur la table de bois et entreprit de ranger les ouvrages qui étaient tombés des rayons voisins. Cette bibliothèque commençait véritablement à être en désordre, et ses passages réguliers n'arrangeaient pas les choses. Tout s'accélérait autour de lui, et il sentait bien que la bataille à venir allait encore lui demander de longues nuits blanches à parler stratégie de combat avec son frère. Dans ses recherches, il n'avançait pas. Le temps était compté, et il ne trouvait rien. Il avait pourtant commencé ses fouilles dans les plus grands ouvrages, était allé jusqu'à se procurer des manuscrits ennemis mais ... Rien. Il n'y avait rien. Et il allait manquer de temps. Son front tomba sur les reliures face à lui. Il n'avait pas le droit de ne pas trouver. Pas le droit de laisser Mynocia mener la danse sans avoir au moins un mouvement d'avance sur elle. Son regard se perdit sur les rayons qu'il distinguait face à lui, sur la silhouette allongée au sol et l'odeur de parchemin entêtante. Il était à court d'idées. Une seconde. La silhouette allongée au sol ?
    Le chef de guerre s'extirpa de son rayon et courut jusqu'à la forme aux cheveux rouges tombée sur le plancher.
    « Black ! »
     
    Le dénommé se réveilla en sursaut, se redressa par réflexe et se cogna violemment la tête contre l'angle de la table.
    « Est-ce que tu vas bien ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda le chef de guerre d'une voix fébrile alors que son ami se massait piteusement le crâne.
    — Rien, rien, ne t'inquiète pas, le rassura Black une fois que les trente-six chandelles eurent cessé de tourner autour de sa tête, j'étais avec Myn, on est tombés par terre, elle a filé en furie voir la Reine, et je suis resté par terre. Je crois que j'ai dû un peu piquer du nez. »
    Tom, à genoux à sa droite, lui jeta son éternel regard mi-incrédule mi-réprobateur et l'aida à se relever. Les recherches de Mynocia volèrent autour d'eux. Black pesta et se baissa de nouveau pour les rassembler. Tom se saisit d'un parchemin et fronça les sourcils.
    « Qu'est-ce que c'est ? »
    Il tenait la feuille sur laquelle elle avait recopié et annoté la légende. Le regard de Black passa successivement du parchemin à Tom une dizaine de fois, incapable de savoir s'il devait ou non confier ce que venait de lui avouer la guerrière à son ami. Mynocia vouait une confiance sans borne au chef de guerre, il le savait. Lui, il aurait confié sa vie sans une once d'hésitation à Tom.
     
    « Myn pense que l'on peut annuler la légende, résuma-t-il. Selon l'indice de Sean, c'est l'expression "vaincre l'ennemi" l'erreur, ce qui nous permettra de vaincre la prophétie. »
    Tom regarda de plus près la feuille raturée qu'il tenait entre les mains. Mynocia avait décortiqué les mots avec une patience étonnante. Il tourna son regard vers Black dont les yeux souriaient. Les mots se coincèrent dans sa gorge. L'air empli d'espoir et de joie du justicier se fana légèrement.

    « Tom ?
    — Black, je ... »

    Les mots ne voulaient pas venir. Il fallait qu'il trouve la force de lui dire, de le mettre dans la confidence. Il reprit son souffle et tenta de nouveau sa chance.
    « Mon prince ! La Reine demande un rassemblement d'urgence du peuple dans l'arrière-cour ! »
    Le messager elfe au parfait timing déguerpit aussi vite qu'il était rentré et le courage de Tom disparut à sa suite. Il balaya ses essais d'un geste de main et Black laissa filer, préférant s'engager derrière son ami dans les couloirs. Le silence tenta Tom de nombreuses fois sur le trajet jusqu'aux jardins, mais ses lèvres demeurèrent closes.
     
    L'arrière-cour grouillait déjà de monde lorsque Black et Tom y parvinrent. Les elfes continuaient d'arriver et se rassemblaient face au château, parlant à voix basse. Les deux guerriers rejoignirent Mynocia qui s'était isolée dans un coin, a priori lancée dans un féroce combat de regards avec Mihaje. L'elfe blanche la fixait étrangement, entre la colère et l'inquiétude, mais l'arrivée des deux amis l'interrompit immédiatement. Black s'assit au moment même où Jhi-Laim et Clia apparaissaient. Les Reflets de Lune et les grands généraux suivirent et bientôt, l'intégralité du peuple se retrouva regroupée dans l'arrière-cour.
    « Est-ce que vous êtes tous là ? Demanda la Reine, détaillant chaque elfe des yeux. »
    Elle laissa chacun vérifier la présence de ses amis. Black jeta un regard en biais à Mynocia et Tom à ses côtés, qui se chamaillaient avec des brins d'herbe. Pour lui, ils étaient au complet.
    « Bien, commença Clia. Asseyez-vous. »
    Le peuple tomba silencieusement dans l'herbe. Tous savaient que quelque chose de grave allait leur être livré d'une seconde à l'autre. La dernière fois que la souveraine avait ainsi réuni son peuple, l'Empire avait perdu son roi dans les flammes.
     
    Sans un bruit, Clia s'assit à son tour sur une petite butte de terre.
    « J'imagine que vous vous doutez pourquoi je vous ai réunis ce soir. »
    Sa voix douce et calme résonnait étrangement jusqu'à l'orée de la forêt. Mihaje, Jhi-Laim et Leïnae s'assirent à leur tour. A l'horizon, les derniers rayons du soleil projetaient des ombres rosées sur les pierres du château.
    « La guerre est à nos portes depuis de trop nombreux mois. Il est temps pour nous de mettre fin à l'horreur, de frapper une fois pour toutes au cœur de ce mal qui nous ronge. L'Armée de Feu est en train de hisser de nouveau à sa tête le monstre qui a volé nos proches et nos enfants, ce serpent qui a tué votre Roi il y a de cela presque cent ans. Si nous le laissons reprendre le contrôle de son armée, nos vies seraient damnées à l'enfer. C'est pour cela que je souhaite que nous l'attaquions maintenant, à l'heure où il tente encore d'asseoir son pouvoir. »
    Le silence revint. Même les oiseaux dans la forêt semblaient écouter la Reine et s'être tus quelques instants. Black n'entendait plus que le martèlement assourdissant des battements de son cœur.
    « Dans trois jours, déclara la souveraine, nous marcherons vers une vie plus libre, vers le dernier combat qui nous délivrera du joug d'acier de Combustor. »
     
    Trois jours. Trois minuscules jours avant la bataille. Dans trois jours, pensa Black, il serait mort. Il serra ses mains moites l'une contre l'autre. Il ne voulait pas y croire, refusait de prendre conscience de cette réalité trop violente.

    « Cette bataille sera dure, et nous n'en reviendrons pas tous, je ne vous le cache pas. Mais nous aurons l'avantage d'être organisés, imprévus, et unis. Les élémentaires ne comprendront jamais ce lien qui fait notre force, et notre attaque surprise ne leur laissera pas le temps de s'organiser. Dans trois jours mes amis, l'Ombre tombera et nous serons vainqueurs. »

    Jhi-Laim se rapprocha de la Reine et elle reprit.

    « Si je vous appelle au combat ce soir, ce n'est pas pour vous enrôler. Vous aurez jusqu'au moment du départ pour prendre votre décision et choisir de venir conquérir ou non la liberté avec nous. Toutefois, sachez que je refuserai que les enfants nous suivent. En ce qui me concerne, vous le savez, la maladie me ronge. Ma magie ne m'obéit plus aussi fidèlement et ce malgré les bons soins de Jhi-Laim. C'est pourquoi je souhaite que cela soit Mihaje qui mène l'armée ce jour-là, et que vous la traitiez comme vous me traitez moi. »

    A l'autre bout de l'arrière-cour, Mihaje se releva, fit quelques pas en direction de sa souveraine et posa un genou à terre, le poing fermement serré contre le cœur.
    « Je vous ferai honneur, Altesse, jura-t-elle. »

    Jhi-Laim suivit et Tom s'arracha aux liés pour s'incliner à son tour. Les Reflets de Lune s'avancèrent et se courbèrent d'un même mouvement, en même temps que les généraux. Mynocia saisit la main de Black et les liés jurèrent allégeance à leur tour. Le peuple entier tomba devant sa Reine. La magie de Clia se déploya sur eux et releva leurs yeux.
     
    « Ces trois jours à venir, nous aurons besoin de l'aide de tous ceux qui seront volontaires. Nous sommes prêts à livrer pareille bataille depuis de longues semaines, mais il n'est pas de prudence excessive, ajouta-t-elle, sa magie caressant toujours les elfes. »
    Tom revint aux côtés des liés. L'herbe sous leurs pieds se faisait fraîche et sombre. Le soleil était en train de disparaître derrière les tourelles du château.
    « Cette nuit, si vous le souhaitez, j'aimerais veiller avec vous ».
    Des murmures parcoururent la foule. Black jeta un regard perdu à Tom dont le regard s'était soudainement voilé. La question inquiète qui lui brûlait les lèvres lui échappa lorsque son ami saisit ses doigts entre les siens et attrapa la main d'un elfe qui se tenait près d'eux. Mynocia, dont la main gauche était restée serrée contre la sienne, saisit à son tour les doigts d'un elfe à sa droite. Clia, Jhi-Laim et Mihaje disparurent parmi le peuple, offrant leurs deux mains. Le royaume ne forma bientôt plus qu'une seule grande chaîne. Tom et Mynocia tombèrent en arrière dans l'herbe et Black suivit le mouvement.
     
    Le silence tomba et la magie surgit. La terre sous leurs corps scintilla, dégageant une étrange chaleur. Black leva le menton et se retrouva nez à nez avec les étoiles. Par intermittence, les astres étaient obstrués par une étrange vague de magie qui montait au-dessus d'eux et disparaissait dans le bouclier. Sans qu'il ne s'en rende compte, ses doigts se mirent à tracer des arabesques au creux des paumes de ses deux amis qui semblèrent perdre leur souffle mais transmirent la caresse aux mains tendues des autres elfes. Black ferma les yeux. Il sentait le mouvement se déployer, les elfes le répéter et le faire voyager. Il se concentra sur la danse de ces milliers de doigts et envoya à Mynocia et Tom une petite pulsion qui se voulait douce et apaisante.
     

    Chapitre 36

     
    Elle traversa le peuple en un battement de cœur et migra vers les cieux en un million de fragments de soleil. Chacun hurlait aux étoiles une promesse de victoire. Sa magie retomba en une pluie fine de cristaux dorés. Les elfes brandirent leurs mains liées et sans comprendre pourquoi, Black sut que sa véritable place serait toujours parmi eux.
    Au milieu de l'arrière-cour, la voix d'un elfe s'éleva, et un par un, d'autres chants se greffèrent au sien. Black jura avoir aperçu une étoile danser. Le chant des elfes perça son âme, le cloua contre la terre qui vibrait sous son dos et fit surgir les larmes. Dans trois jours, il serait mort, se répéta-t-il. Cette fois-ci, son cœur l'accepta. Il mourrait au combat, pour défendre un peuple qui était devenu le sien, pour sauver les âmes qu'il avait senties tournoyer autour de ses doigts. Ce soir-là, pour la première fois, Black songea à la mort sans peur.
     
     
    La nuit s'allongea dans l'ombre des chants qui ne se tarirent pas un seul instant. Il s'étonna de ne pas avoir froid puis comprit que la magie de la Reine, diffuse dans toute la terre, devait elle aussi lui tenir chaud. La nuit était pourtant noire et seule la lumière de la lune les éclairait. Il ne ressentait plus les effets du temps ou du vent. L'univers semblait s'être arrêté quelques heures pour contempler l'espoir et la détermination de la petite civilisation elfique, pourtant si grande et si puissante. Pour une nuit, il oublia la guerre, le sang et la terreur à venir. Il serra les mains des deux êtres qu'il aimait plus que tout au monde et autorisa l'espoir à s'installer au plus profond de son cœur. L'armée de feu, l'Ombre et la bataille ne valaient plus rien face à la force de l'amour qui ébranlait son âme. Lorsque les premiers rayons de soleil apparurent entre deux nuages et que le ciel s'emplit soudain de haillons orangés, Black eut l'impression que le temps avait de nouveau été projeté dans la réalité. Il ouvrit les yeux pour ne plus jamais les refermer.
     

    Chapitre 36

     
    Les trois jours suivants se déroulèrent dans une sorte de brouillard emmêlé. Le temps semblait s'éterniser et filer à toute allure dès qu'il cessait de le surveiller. Le royaume tout entier était en effervescence, chacun courait après ses armes, son armure, une pièce manquante, profitait des dernières heures pour parfaire une technique de combat ou profiter des chaudes heures de juillet. Tom dormait à peine, déchiré entre toutes les réunions de stratégie et de préparation de la bataille et les sessions où il retrouvait ses troupes pour les préparer et les rassurer. Il courait sans cesse entre les entraînements de l'arrière-cour, la salle de réunion, les appartements de la Reine et la bibliothèque.
    Mynocia était retournée aider les Reflets de Lune avec les armures, au grand dam d'Ellyre qui avait fui sa présence et préférait alors le contact des guerriers. L'élémentaire avait ajouté des accessoires et autres suppléments aux armures des guerriers qui le demandaient. Ream et Nelween avaient trouvé de quoi se rendre utiles auprès de Jhi-Laim qui empoisonnait à la chaîne les dagues des soldats qui le souhaitaient entre deux réunions stratégiques. Clia et Mihaje passaient parmi le peuple pour vérifier leur équipement et Black ... Se sentait clairement inutile.
     
    Il avait circulé comme une balle de ping-pong entre tous les groupes, cherchant à se rendre utile, mais il n'avait aucune compétence de stratège ou de forgeron et Jhi-Laim avait refusé de le laisser seul avec Nelween un après-midi entier. Depuis leur mission catastrophe pour tenter de sauver Yaël, ses relations avec la princesse étaient devenues désastreuses. Black s'était alors retrouvé seul, immobile au milieu d'une agitation croissante à laquelle il ne parvenait pas à s'incorporer. Ses pas l'avaient mené aux petits jardins secrets sans qu'il n'en sache véritablement la raison. Il tomba dans l'herbe et écouta le son de sa respiration de longues minutes jusqu'à ce qu'une queue touffue n'apparaisse subitement devant son nez. Un écureuil à l'air indigné lui grimpa sur le torse. Le petit rongeur avait l'air d'avoir perdu quelque chose. Black se redressa et, ravi de se rendre un peu utile, passa l'après-midi à courir après un bébé écureuil qui s'était trompé de branche.
     

    Chapitre 36

    Chapitre 36

    Chapitre 36

    Deux jours après la veillée, Tom se rendit à la bibliothèque dans l'espoir de continuer ses propres recherches. Il rangea soigneusement les plans qu'il avait sortis le matin même pour la réunion de l'après-midi et entreprit de classer les livres qu'il avait ramenés. Il s'installa à une autre table et déploya toute une autre pile de grimoires. Crayon à la main, le cœur serré dans la gorge, il reprit sa lecture. La nuit tomba sans qu'il n'y prête guère attention. Soudain, alors qu'il se perdait dans les mots et les théories d'un autre âge, une main entra dans son champ de vision et ferma l'ouvrage. Il suivit des yeux le mouvement de la reliure qui claqua dans un bruit sourd et releva les yeux.
    Mynocia, une main sur le dos du livre, lui souriait doucement. Tom bondit hors de sa chaise et se retrouva le souffle court face à elle sans trop savoir pourquoi. Elle n'était pas maquillée, ses cheveux détachés glissaient de ses épaules et son regard était fatigué mais ferme et assuré.
     
    Tom la regarda comme si c'était la première fois. Elle fouilla ses yeux et il ne s'en détourna pas. Il n'osa rien dire. Elle posa sa paume sur sa main restée appuyée sur le bois de la table et le contact de leurs peaux sonna comme un coup de canon. Tom se rua sur elle et la serra contre lui. Ses mains agrippèrent immédiatement son dos et elle enfouit sa tête dans son cou, encourageant Tom à faire de même. Leurs cœurs battaient à toute allure et ils se serrèrent encore plus fort dans la chaleur de l'autre, respirant son odeur, sa chaleur. Le chef de guerre se retrouva plongé dans les mèches violettes à l'odeur de cannelle. Il voulait graver en lui la force de sa présence, la puissance de son âme qui pulsait si près de la sienne. Elle le poussa contre les bibliothèques. Tous deux roulèrent contre les livres. Ils se retrouvèrent front à front, le souffle court et le cœur lourd.
    Le rubis plongea dans l'océan et refusa d'en sortir. Leurs regards se soudèrent en même temps que leurs âmes. Ses mains se posèrent sur ses joues, traçant le contour de ses pommettes. Elle l'imita en contournant l'arrondi de ses oreilles du bout des doigts. Ils respiraient d'un même souffle.
    « Dans mon cœur, Mynocia, chuchota Tom en retraçant l'angle de sa mâchoire, il n'y a pas leur loi, pas de destin. »
    Ses lèvres tremblèrent en recevant ses mots.
    « Et une place pour toi. »
    Il l'embrassa. Les livres derrière eux tombèrent des étagères.
     

    Chapitre 36

    Chapitre 36

    Chapitre 36

    Chapitre 36

    Le dernier jour, le château tomba dans le silence. La Reine instaura le départ aux premières lueurs du soleil et les guerriers rentrèrent dans leurs appartements en espérant vainement attraper quelques heures de sommeil. La nuit se glissa sur le château comme un manteau de soie. Les liés avaient passé l'après-midi dans les bras l'un de l'autre, à s'aimer encore et encore, tant que le temps le leur permettait. Lorsque les derniers rayons du soleil disparurent, ils étaient toujours serrés l'un contre l'autre sur le grand lit bleu. Les minutes s'écoulèrent, rythmées par le battement de leurs souffles. Tous deux étaient épuisés et incapables de laisser le sommeil les séparer. Black tira les couvertures d'un geste de bras et se lova contre Mynocia, appréciant le contact de leurs peaux l'une contre l'autre, la chaleur de son corps, le doux rythme de son cœur qui pulsait dans sa poitrine. Elle lia de nouveau leurs âmes et tous deux écoutèrent de longues minutes la vie battre en l'autre.

    Deux coups résonnèrent soudain contre la porte et ils sursautèrent de concert.
    « C'est moi, fit la voix mal assurée de Tom de l'autre côté du battant. Est-ce que je peux entrer ? »
    Mynocia fut la première à reprendre ses esprits et sauta dans son pyjama en un temps record.
    « Une seconde Tomi, on arrive. »
    Black se débattit un instant avec son pantalon mais finit par se retrouver décent en moins d'une minute. Il alla ouvrir à leur ami. Derrière la porte, le chef de guerre se tenait droit comme un « i », les yeux rouges et cernés.
    « Je suis désolé, je voulais pas vous déranger, je n'ai pas pensé que, bredouilla-t-il, je voulais juste ... »
    Black posa gentiment son index sur ses lèvres. Tom le regarda sans ciller.
    Le justicier tira sur son poignet et le fit entrer. La porte se ferma derrière Tom.

    Chapitre 36

    « Vous devriez venir voir ça. »
    La voix de Mynocia venait du balcon et les deux amis l'y rejoignirent. La guerrière était accoudée à la balustrade, le regard perdu au loin, sur l'orage qui grondait à l'horizon. Un éclair déchira la nuit face à eux, projetant sa lumière folle sur les cimes des grands monts blancs. Leurs regards restèrent rivés contre les silhouettes des montagnes, à l'endroit où la lumière avait jailli quelques instants auparavant. Au-dessus du royaume, le ciel étoilé était pourtant clair. Le tonnerre qui leur parvenait ne pouvait pas encore les atteindre.
    Black serra la main de Tom qui était restée dans la sienne et saisit celle de Mynocia. Il ignorait s'il serait capable d'être à la hauteur de ce que les elfes attendaient de lui. S'il serait ce héros en lequel Mynocia et Tom avaient foi.
    « Tu n'es pas un héros, sourit Mynocia. »
    Elle l'avait entendu. Sa voix était pourtant emplie d'espoir.

    « T'es un pauvre gars. Un type aux pouvoirs surpuissants élevé dans l'idée qu'il était normal. T'as cru pendant des années que tu allais pouvoir rentrer dans la norme, t'y faufiler, t'y glisser. Puis t'as laissé tomber. T'as enfilé un costume ridicule, ramassé une ville qui tombait en cendres, et t'as fui comme un lâche dès que la légende t'a rattrapé. Un pauvre gars. T'es qu'un pauvre gars. Un pauvre gars qui porte sur ses épaules le sort de trois nations. Tu sais quoi Blacky-bear ? Tu seras jamais un héros, costume rouge ou pas. Les héros, ça se dresse devant mille hommes, ça dirige les siens en s'oubliant dans la bataille, ça tue sans compter et ça meurt au combat. Toi, tu es un pauvre gars. Pas un héros. Et demain, au fond, peut-être que tu le deviendras.Pour nous en tout cas, tu demeureras le pauvre gars le plus extraordinaire que la terre n'ait jamais pu porter, l'homme de toute une ère. Le pauvre héros de toute notre vie. »

    Chapitre 36

    Black perdit son souffle entre deux étoiles. La tête de Mynocia tomba sur son épaule. La guerrière saisit le poignet de Tom qui s'enroula à son tour autour de Black. Il ferma les yeux un instant. Par tous les dieux, qu'il les aimait. Il voulait faire de cet amour qui ébranlait son cœur son arme, renoncer au sang et aux larmes, pour se fondre dans ces deux âmes.
    « On triomphera comme ça, promit Tom. Pas avec des armes, des sorts, des malédictions ou des dagues. Pas comme eux, pas comme lui. On ne vaincra pas la haine par la haine. »
    Tom était entré dans le lien. Leurs âmes liées promirent de se suivre, de s'unir jusque dans la mort.
    « Je crois en toi. En ton innocence, ta force naïve et ta pureté. Alors non, notre mort ne sonnera pas la fin ou la défaite. »
    Face à eux, l'éclair surgit de nouveau et éclaira le visage du chef de guerre.

    « Si nous tombons à l'aube, fit Tom
    — Nous tomberons unis, promit Mynocia
    — Liés, s'entendit-il jurer. »


    Tous trois se regardèrent. Les mots apparurent sur leurs lèvres comme une délivrance.

    « Et invaincus. »

    Le lien accepta Tom. Mynocia les attira contre elle et ils se retrouvèrent bientôt chacun serré dans la chaleur des deux autres. Black ferma de nouveau les yeux, le nez plongé dans le cou de Mynocia, les lèvres de Tom caressant sa clavicule. Il n'aurait jamais pensé pouvoir aimer autant.

    « Nous tomberons vainqueurs, comprit-il enfin. »

    Leurs âmes se mêlèrent. Petit à petit, ils retournèrent aux étoiles, sans un mot.
     

    « C'est l'heure, murmura le Temps. »
     
     

    Chapitre 36

    Chapitre 36

    Chapitre 36

    Chapitre 36

    L'éclat de la Lune guida les pas de Kulilaahn alors qu'il sortait de ses appartements, une petite fiole à la main. Le souverain s'accorda quelques instants de pause et tourna les yeux vers les étoiles. L'orage grondait toujours à l'horizon. Il inspira profondément, seul sous le regard du manteau étoilé de l'univers, à nu sous les astres qui le dévisagèrent. Il sourit aux constellations, confiant sans être serein. Le résultat de plus de onze ans de stratégie serrée trouverait son apogée dans les jours à venir et il ne pouvait pas se permettre la moindre erreur. A présent, le moindre faux-pas, le moindre mot pourrait lui coûter la vie ou pire, lui arracher Siànan.
    Les yeux toujours perdus dans le ciel étoilé, il se revit un instant à ses seize ans, lorsqu'il avait dû monter sur le trône et succéder à l'Ombre à la tête de la plus puissante de toutes les armées. A cette époque, sans Siànan, jamais il n'aurait pu dompter Wïane et s'assurer de rester en vie. Jamais il n'aurait trouvé la force de se battre, la foi en lui et en ses hommes.

    Chapitre 36

    Sans Siànan, jamais il n'aurait cru en son rêve. Jamais il n'aurait osé déchirer ses voiles, exiler Kaën ou recueillir Ashes. Combustor sourit de nouveau aux étoiles. La jeune femme n'avait eu de cesse de le surprendre ces dernières années. Elle avait su dépasser son handicap, tenir tête à Wïane, magnifier sa douleur et sublimer ses peurs. Dans les rangs de l'armée, les soldats chuchotaient encore qu'Ashes avait fui, trahi puis déserté l'Empire. Mais les guerriers n'avaient pas vu que l'Armée de Feu était en train de lui briser les ailes. Si Ashes était restée, elle aurait été incapable de voler. Elle aurait été condamnée à la pesanteur, à la terreur, et à la cage de fer. La jeune femme méritait bien mieux que Wïane, mieux que l'horreur du nom qu'elle traînait de sa naissance. Elle méritait la liberté, l'envol, pas la prison, pas les mensonges et les secrets de l'Ombre. Au fond de lui, il espérait que leurs chemins se recroiseraient un jour.

    Kulilaahn s'arracha au ciel et reprit sa route. Il pénétra sans crainte dans les appartements de l'Ombre et s'inclina respectueusement lorsque l'autre roi le salua.
    « Votre potion, Maître, présenta-t-il en tendant le petit flacon au souverain. »
    L'autre la but d'une traite et invita d'un geste de main son petit-fils à prendre place à ses côtés. Kulilaahn obéit et s'assit respectueusement face à lui, reprenant la petite fiole.
    « Je t'en prie, mange, fit l'Ombre en désignant les mets abondants face à eux. »
    Il le remercia d'un signe de tête et saisit délicatement une tomate entre ses doigts. Fuxan émit un drôle de bruit, entre le rire et le grognement.
    « Ta mère avait la même manie, la même retenue avec les aliments, expliqua-t-il, une étincelle triste au fond des yeux. »
    Son petit-fils ne répondit rien. L'Ombre ne s'était jamais remis de la perte de sa fille.
    « Mes fidèles sont bien installés, de ce que j'ai entendu, enchaîna-t-il, changeant de sujet.
    — Je l'espère, en tout cas, répondit Kulilaahn. J'ai accordé beaucoup d'attention à leur arrivée. »

    « Tu as été particulièrement efficace, il est vrai. »
    Il se perdit de longs instants dans la contemplation des vagues dansant dans son verre de vin.
    « Cela m'amène à te faire une proposition. Comme tu le sais, dans quelques jours, je serai de nouveau couronné face au peuple afin d'asseoir mon pouvoir. Bien évidemment, tu garderas ton statut de prince héritier, mais je souhaiterais aussi que tu deviennes mon second. J'ai ouï dire de Wïane que tu étais très bon pour les exécutions. Cela te convient-il ? »
    Kulilaahn demeura silencieux, une autre petite tomate dans la main.
    « Je l'ignore, maître. Vous savez comme il m'est délicat de mener des hommes ...
    — Oh, ne t'inquiète pas, tu n'auras personne à mener ! S'amusa l'Ombre en le regardant comme s'il était à peine capable de marcher seul. »
    L'autre homme soupira de soulagement et donna son accord. L'Ombre parut ravi et avala une autre gorgée de vin.

    Son verre claqua un peu fort contre la table et Kulilaahn releva les yeux de son assiette. L'Ombre fixa le vide d'un air perdu.
    « Maître ? »
    Fuxan se massa les tempes, la mine soudainement pâle. Kulilaahn fourra une autre tomate dans sa bouche. Le souverain glissa de sa chaise et se retrouva étalé sur les dalles froides du sol. L'autre homme le regarda dégouliner de son fauteuil sans broncher.
    « Dormez, maître, dormez, susurra-t-il en se penchant vers la silhouette. Demain, vos mensonges seront en cendres. »
    Il se releva et abandonna Fuxan, seul, inconscient sur les dalles. Kulilaahn pressa une dernière fois sa paume contre la lame de l'épée qui brillait à sa taille. Il sortit et verrouilla les appartements du Grand Roi derrière lui. Il disparut sous l'éclat de la lune.

    Chapitre 36

     
    Les nuits d'été étaient toujours les plus longues. Il n'y avait rien à voir, rien ne se passait et une chaleur atroce en journée empêchait de se reposer correctement. Et bien évidemment, ils étaient censés ouvrir l'œil pendant huit heures d'affilée sans moufter.
    « Tu as fini de râler, un peu ? Si le Maître t'entendait, tu serais flagellé ! »
    L'élémentaire pouffa et envoya un regard amusé à son camarade.
    « Depuis quand on se fait fouetter quand on aime pas être de garde sur la foutue tourelle Est toutes les foutues nuits d'été ? 
    — Depuis que Combustor a remplacé Combustor.
    — La logique des nobles, moi, j'y capte rien. »
    Son camarade pouffa à son tour. C'était encore une nuit atrocement calme. L'aube approchait et comme d'habitude, leur plus grosse menace avait consisté à se battre avec une chouette et quelques chauves-souris.

    L'autre élémentaire reprit ses râleries et son compagnon de galère soupira.
    « Au moins, on profite d'une vue imprenable sur le lever de soleil, positiva-t-il en voyant les premiers rayons apparaître au loin.
    — Si seulement il ne nous empêchait pas de pioncer la journée, ce foutu soleil ! pesta l'autre. En plus on nous répète sans arrêt qu'il faut qu'on ...
    — Attends, l'interrompit son camarade.
    — Quoi encore ?
    — J'ai cru voir briller un truc en face ...
    — Quoi, sur ce tas de cailloux ? Tu vois, on a besoin de sommeil !
    — Mais tais-toi ! Je te dis que j'ai vu un truc ! »


    Comme pour lui répondre, une silhouette blanche surgit de nulle part sous leurs yeux. Elle portait une grande armure blanche et se dressa sans crainte face à l'immense château.
    « Je suis la Reine Blanche, cria-t-elle, et je réclame vengeance ! »
    Elle brandit son poing en l'air.
     
                                                                                         L'armée apparut derrière elle.

     

    Chapitre 36

     

    Chapitre 36

    FIN DU CHAPITRE 36

     


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