• Utopie - Le Royaume de Tupeio

     

    [ Tronche du projet final ... en vrai c'est mieux, et ça sent le café ! ]

    Utopie - Le Royaume de Tupeio

     
    A LIRE ABSOLUMENT
    AVANT D'ALLER PLUS LOIN

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    Ce texte a été réalisé dans le cadre d'un travail scolaire. Le sujet était de créer une utopie, soit un monde isolé qui dénonce de manière implicite et par un effet de "miroir" certains points de notre société. Par exemple, si dans mon monde utopique les gens sont tous aimables et serviables, c'est que je regrette que les gens de la vraie vie ne le soient pas. Bref, si je le poste ici, c'est avant tout parce que j'ai utilisé pour ce sujet le monde des elfes que vous connaissez, en le transformant un peu pour l'occasion. Vous connaissez donc les personnages et leurs histoires, seulement, attention, j'ai modifié quelques trucs pour que leur histoire colle au travail demandé. Vous trouverez aussi à l'inverse des éléments de la réécriture de MC, soit la présence du fallendi de Black, les occupations de la Reine et Jhi-Laim développées ... Clia et Tom portent d'ailleurs leurs futurs noms, qui font plus elfique et royal pour Clia et plus Prince adopté pour Tom, selon moi. En ce qui concerne les Sertiart, lisez le nom à l'envers !
    Cette utopie et sa fin contiennent aussi une future idée de projet d'écriture, une sorte de séquelle de MC. Bref, j'ai pensé que ce texte pourrait vous intéresser !
     
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       De l'eau.

                La sensation d'une vague sur ses doigts fut la première à lui revenir distinctement quand enfin le monde entier cessa de tourner. Black Anderson tenta de se relever péniblement, chutant à plat ventre dans ce qui semblait être un petit bassin, incitant sa mémoire à lui rappeler ce qui l'avait conduit dans cette délicate situation. Il se souvenait de la guerre, de la mort tragique et précipitée de sa grand-mère, sa seule famille encore restante, de sa rencontre avec sa nouvelle coéquipière, des longs mois passés ensemble ... Puis était survenue cette étrange mission, deux ans après le début des violences, alors que le pays entier nageait dans le sang jusqu'aux mollets et pataugeait allégrement dans les cadavres.

    En tant que duo d'espion le plus singulier et surtout le plus efficace, sa partenaire et lui-même s'étaient trouvés convoqués par l'ordre très spécial du très grand caporal en chef très gradé. Leur tâche était grande et ardue : un couple de scientifiques travaillant pour l'armée, les Sertiart, avaient disparu mystérieusement en laissant derrière eux le simple message :

    « Nos recherches ont porté leurs fruits. Dernier test cet après-midi. La fin de la guerre est peut être là. Helen et Max. »

    Evidemment, tous deux avaient été mis sur l'affaire de leur recherche dès que la disparition avait été validée par les services de police. En quelques heures, ils avaient scellés leurs bagages et partaient pour les confins de la Roumanie, en direction du laboratoire des deux scientifiques.
    Black se massa les tempes, toujours à plat ventre dans l'eau, les yeux clos. Il se revoyait pénétrer dans la vieille cave souterraine et être étonné d'y trouver encore un régiment de machines toujours en état de marche, crépitant et grésillant.  Il se surprenait de nouveau à laisser trainer ses doigts sur un bout de fer particulièrement scintillant, se rappelait de l'étrange sensation qu'avait laissé le métal en se dérobant sous ses doigts, puis de l'immense lumière qui avait jailli devant lui et les avaient englouti tous deux.

    Black gémit doucement sous la douleur de son crâne. Il avait la désagréable impression d'avoir été poussé de force à travers un tuyau trop fin.
    « Bon sang ma tête ... Mynocia, ça va ? »

    Redressé sur les coudes, le jeune homme osa ouvrir un œil dans la direction de la jeune femme et tomba face à son propre reflet à la surface de l'eau claire.
    Son premier réflexe fut de penser que la guerre l'avait transformé. La dernière fois qu'il avait pu apercevoir son propre visage, il vivait encore dans sa chambre d'enfant, heureux et innocent aux côtés de sa grand-mère. Aujourd'hui, ses dix-huit ans en paraissaient dix de plus, ses cheveux d'un rouge ardent tombaient en une masse désordonnée et emmêlée sur ses épaules couvertes de cicatrices et de brûlures, ses yeux bleu roi avaient vus la mort et son corps subit les outrages des combats. Il retint malgré lui un frisson en examinant, à travers ses haillons trempés, la fine brûlure qui naissait sur sa nuque et remontait sous son oreille droite.

    « Ca irait cent fois mieux si tu arrêtais de mettre tes doigts de partout, Blacky. A ce rythme, tu ne vas pas arrêter la guerre mais en déclencher une autre ... Et puis je ne sais pas dans quel pétrin tu nous as collé cette fois, mais ça m'a l'air d'être pas mal du tout. »

    Le dénommé laissa un sourire franchir la barrière de ses lèvres en dévisageant la guerrière. Au moins, tous deux étaient sains et saufs cette fois-ci. La jeune femme, trempée des pieds à la tête elle aussi, rejeta ses longs cheveux violets en arrière et se redressa dans la petite fontaine dans laquelle tous deux venaient d'atterrir, dévisageant d'un regard critique l'étrange monde qu'ils venaient de découvrir, les deux mains collées sur les hanches.

    A ses côtés, toujours imbibé d'eau comme une vieille éponge, Black se redressa à son tour, la bouche entre-ouverte.

                Il se trouvait à cet instant debout dans une ample fontaine de pierre de cinq mètres de haut sur au moins sept de large, composée de trois grands bassins qui se jetaient chacun dans deux autres petites coupoles, puis laissaient la voie à de fugaces ruisseaux qui courraient à travers les bois. Sous ses yeux barbotaient joyeusement grenouilles, poissons, algues, et des nénuphars roses peuplaient la surface.

                Face à eux s'étirait une immense forêt, grouillante de vie et de soleil, protégée par des séquoias si hauts qu'ils semblaient pouvoir rivaliser avec les gratte ciel de New York, entourant la grande fontaine d'une aura protectrice et sécurisante. Levant les yeux, Black remarqua les petites bâtisses enroulées en escargot autour des arbres, descendant des troncs en colimaçon, liées les unes aux autres par des passerelles de bois. Sur les murs, la végétation s'épanouissait, tombait joyeusement des coins des maisons de toutes formes et de toutes tailles, dégringolait follement sur des dizaines de mètres. L'eau de la fontaine-mère qui s'échappait de la source était contenue par des canaux creusés dans la pierre, serpentant entre les troncs, fuyant à travers les bois.
    « Je vous souhaite la bienvenue à Tupeio, voyageurs ! Votre voyage semble avoir été mouvementé. Êtes-vous blessés ? Désirez-vous quelque chose ? »

    Black détourna le regard du splendide paysage qui s'étalait sous ses yeux pour fixer l'homme qui venait de les aborder dans un anglais parfait. Absorbé qu'il l'était par cet étrange monde, il n'avait pas pris garde que bon nombre de ses habitants s'étaient regroupés autour de la fontaine pour s'assurer de leur santé, intrigués et inquiets. Face à lui, l'homme lui tendit la main dans un sourire pour l'aider à se redresser. La peau pâle, les yeux d'un bleu clair, les cheveux d'un brun mat coupés courts, l'homme aurait pu lui paraître parfaitement banal s'il n'avait pas eu les oreilles pointues et d'étranges runes gravées sur son front. Il écarquilla les yeux en dévisageant rapidement le reste de la population attirée par leur remue-ménage : tous semblaient posséder eux-aussi ces étonnantes caractéristiques.

    « Je ... Non, nous n'avons rien, balbutia Black sans parvenir à détacher son regard des symboles sur la peau de l'homme. »
    Etrangement, il ne se sentait pas en danger ni sur la défensive, alors que la guerre s'était chargée maintes fois de lui rappeler de ne faire confiance à personne et encore moins à des inconnus. Sans réfléchir, il saisit la main de ce qui lui semblait être un elfe,  s'étonna de trouver sa paume douce et tiède, et se laissa trainer hors de la source. Mynocia suivit, aidée par un second elfe, et tous deux se regardèrent, ébahis.

    Une petite fille s'approcha d'eux, leur sourit, et leur tendit à bout de bras un panier trop grand pour elle dans lequel s'entrechoquaient de délicieuses oranges de toutes tailles.
    « Vous en voulez ? Maman dit qu'il faut toujours partager ! »
    Les deux soldats se jetèrent un second regard, sans savoir que faire ou que dire, puis, poussés par les deux elfes qui les avaient tirés de la fontaine, ils se saisirent chacun d'une orange et le sourire de la jeune elfe s'illumina de ravissement. Black ne put rien faire d'autre que de lui sourire en retour, attendri par le bonheur si simple de l'enfant. Il y avait trop longtemps que son monde ne lui avait plus laissé le droit de profiter de plaisirs aussi simples. Les fruits avaient perdu leurs saveurs, noyés sous les engrais et pesticides, répondaient tous à une taille et un poids conforme, comme interdits de naturel. Sous ses doigts, l'orange juteuse était un peu biscornue et pas très ronde, mais son goût sucré et frais aurait valu n'importe quel fruit prototypé.

                Soudain, l'attroupement des elfes se scinda en deux, laissant passer un homme portant deux grandes serviettes de laine dans ses bras. La stature droite et confiante, il paraissait plutôt jeune, les traits fins et détendus, les cheveux d'un noir de jais nattés sur son épaule. Vêtu d'une grande robe de lin beige, ses pieds nus tapaient sur la terre au rythme de ses pas. S'il semblait aussi elfe que les autres, ses oreilles étaient rondes et aucune rune ne tatouait sa peau.
    «  Prince Soren !
    - Oh, bonjour Ream ! Je vois que nos invités surprise sont entre de bonnes mains ! »
    Le dénommé Ream, l'elfe qui avait sorti Black de l'eau, adressa un sourire à son prince et invita le reste de la population à reprendre le cours de ses occupations. Avec Soren, les nouveaux arrivants étaient entre de bonnes mains.

    Black, perdu, fixait le nouvel arrivant avec fascination. Avait-il rêvé ou venait-il vraiment d'apercevoir un éclat rouge dans le marron clair des pupilles de cet homme ? Avant qu'il ne puisse s'épancher plus sur la question, Mynocia le tira à terre et le plaqua à genoux à ses côtés.
    « Mon prince, nous nous excusons pour cette arrivée impromptue et non intentionnelle au sein de votre royaume. Nous espérons ne pas avoir troublé votre tranquillité et requérons votre clémence. »

    A leur grande surprise, le dénommé Soren tomba à genoux devant eux, leur saisissant la main pour les forcer à se relever. Cette fois-ci, Black fut certain d'avoir aperçu un éclat vermillon dans les prunelles de l'homme. Celui-ci les enroula dans les deux serviettes de laine qu'il tenait contre son bras, et Black soupira de contentement. Trempé des pieds à la tête, ses vêtements commençaient à lui coller à la peau et à lui donner froid.
    « Je n'ai de prince que le titre, et ici, ma vie vaux autant que celle de mon peuple. Relevez-vous, et traitez moi comme ce que je suis : votre égal.»

    Les deux soldats obtempérèrent, confus, resserrant les couvertures chaudes contre leurs peaux gelées. Dans quel monde étrange venaient-ils d'atterrir ? Leur vie à tous deux leur avaient appris à se plier conformément aux règles et protocoles sans jamais s'en éloigner d'un iota.
    « Vous n'êtes pas les premiers à débarquer dans notre monde, sourit le prince en voyant leurs airs étonnés, il y a de cela vingt ans, deux humains sont venus à nous par un curieux hasard scientifique. »
    Mynocia tiqua. Deux humains, deux scientifiques ?
    « Que sont-ils devenus, mon prince ? Demanda-t-elle, réalisant par la même occasion qu'il ne pouvait pas s'agir des Sertiart puisque le couple n'avait disparu que depuis une semaine. 
    - La femme est morte en couche peu après son arrivée et l'homme a été emporté par un hiver trop rude trois ans plus tard, soupira Soren d'un air mélancolique. »
    Les deux soldats gardèrent le silence un instant, chacun perdu dans ses propres pensées.
    « Et l'enfant ? Se risqua doucement Black.
    - Devant vous, en pleine santé et recueilli par la Reine, sourit le jeune prince. 
    - Attendez ... Comment s'appelaient ces deux humains ? »
    La question de Mynocia resta en suspend quelques instants. Soren jouait distraitement avec une mèche noire de ses cheveux, semblant réfléchir.

    « Helen et Max, il me semble. 
    - Et vous dites qu'ils sont arrivés il y a de cela vingt ans ? »
    Le jeune prince hocha la tête, un petit sourire indescriptible pendu à ses lèvres fines.
    « C'est exact. Mais notre monde se situe dans une dimension différente de celle d'où vous venez. La réalité y est comme distordue, modifiée, et le temps ne s'y écoule pas de la même manière. Je n'ai pas les connaissances nécessaires pour vous expliquer précisément comment et pourquoi l'univers se tord ainsi, mais je connais nombre de mes amis qui pourraient le faire avec passion. Souhaitez-vous les rencontrer ? »

    Black et Mynocia se jetèrent un regard et décidèrent d'un accord tacite de hocher négativement la tête. L'astrophysique, comme la physique quantique ou la déformation de la matière, ce n'était pas leur domaine. Le prince ne s'en offusqua pas et leur proposa gentiment de les guider à travers le royaume, ce que tous deux acceptèrent avec entrain. Ainsi, les Sertiart avaient réussi à ouvrir un passage entre deux dimensions, et avaient même eu un fils ... Intrigués et curieux, les deux soldats-espions suivirent Soren à travers les arbres.

                Black Anderson n'en revenait pas, persuadé de nager dans un rêve des plus fous. Leur visite n'avait démarré que depuis quelques minutes et ses yeux brillaient déjà d'étonnement.
    Le Royaume Elfe était bâti au cœur d'une immense forêt, enroulé autour des cours d'eaux et enchevêtré dans les conifères. Réputé introuvable, une pierre magique protégeait l'Empire de Tupeio de toute découverte, nichée au sommet de la grande fontaine-mère.
    Les elfes ne transformaient pas la nature pour s'y installer : ils s'en inspiraient, la laissaient gambader selon son bon vouloir, et s'y blottissaient avec une facilité déconcertante. Ils consentaient à la laisser infiltrer les habitations, les détruire lors de grandes tempêtes, et s'unissaient sans mot dire pour bâtir à nouveau des abris une fois l'orage passé. Le contrat entre chaque elfe et son environnement était inné et élémentaire : ils cohabitaient dans le respect mutuel et la symbiose était complète.

                Les animaux partageaient l'endroit en bonne intelligence. Des oiseaux profitaient des angles des maisons pour bâtir leurs nids, les lièvres creusaient leurs terriers en bordure des arbres, confiants de ne jamais être piétinés. Tout être vivant était libre de s'établir où bon lui semblait, et quand il gênait trop le passage ou perturbait la bonne santé du peuple, les princes se chargeaient de discuter avec lui et de trouver un point d'entente. Black avait été étonné d'entendre pour la première fois Soren à ses côtés parler une étrange langue faite de sifflements et de petits bruits de gorge, mais d'après les dires du prince, tout être vivant pouvait en reconnaître les phonèmes, et la maîtrise de ce langage leur assurait donc un point d'unité inaliénable.

                Les elfes semblaient ne pas comprendre la notion de propriété : un animal s'attachait à eux parfois, les accompagnait au quotidien, partageait leur vie pour un temps, mais n'était jamais considéré comme un familier ou un acquis. Les bâtisses de bois semblaient aussi obéir à cette étrange règle : un elfe s'établissait quelque part, changeait avec son voisin parfois, et ouvrait sa porte à tout être vivant qui le nécessitait, allant parfois même jusqu'à lui céder.

    Ni les terres, ni les animaux, ni les elfes ne pouvaient être considérés comme la propriété de quiconque. Toute vie se valait, se respectait et s'entretenait au même prix, qu'elle soit animale, végétale ou elfe. Les pieds restaient nus contre la terre, et toute vie qui devait être prise était remerciée par les plus grands honneurs. Les vers à soie, les plans de cotons et même les arbustes porteurs de baies renfermaient la survie du peuple et méritaient donc une pleine attention. La viande ne se mangeait que lorsqu'un animal se donnait de son plein gré à l'offrande.

                Black sursauta lorsqu'un écureuil lui sauta sur l'épaule, s'appuyant sur lui pour se propulser dans un grand arbre, disparaissant de sa vue en quelques secondes. Fasciné par tant de promiscuité avec une nature qu'il connaissait mal, il suivit le rongeur des yeux un moment jusqu'à le perdre entre deux branchages. Le trio venait de traverser à pieds une bonne partie de la forêt, sous les explications de Soren qui connaissait bien leur monde et donc comprenait ce qui pouvait les interpeller. Tous trois approchaient à présent d'une petite clairière dans laquelle dansaient les rayons du soleil. D'après les dires de Soren, la nuit allait bientôt tomber et le peuple se réunissait pour accueillir les étoiles sous la musique et le chant.

                Mynocia fut la première à se laisser tomber dans l'herbe humide et s'allonger aux premières notes de musique. Un son provenant d'un instrument à bec fin s'apparentant à une flûte de pan perça le silence calme qui s'était installé et le reste de l'orchestre suivit. Des chants s'élevèrent, portant les voix au sommet des arbres, voguant vers les étoiles.
    Couché dans la verdure fraiche, balloté par une odeur apaisante de sapin, Black ferma les yeux et se laissa emporter par la magie de la mélodie. A ses côtés, le petit écureuil revint, escaladant son torse, se perchant sur son épaule lorsqu'il se redressa, faisant tomber de sa poitrine une petite réserve de glands.

                Le petit animal toujours perché sur sa clavicule, Black admira avec fascination le spectacle qui se déroulait au dessus de sa tête : les voix se firent plus fortes, chaque elfe tendit ses paumes, les offrant au ciel, et une grande lumière orangée en jaillit, se ruant vers les étoiles, redessinant le bouclier magique qui entourait Tupeio. Une brise tiède caressa ses joues, et de petites sphères lumineuses tombèrent du ciel, propageant leur lumière au plus profond du royaume. Comme ensorcelé, il contempla les danses des elfes sous les lueurs chaudes, l'esprit bien loin du son des bombes et de l'odeur du sang. Cet empire devenait sa bouffée d'air, la preuve vivante que l'espoir n'était pas vain, que la vie coulait dans ses veines et que le pouvoir de se battre habitait encore son cœur.

                A ses côtés, Mynocia semblait s'être perdue dans la contemplation des étoiles. Le ciel se reflétait dans ses yeux turquoise, sur son visage d'apparence fermé cachant, Black le savait, les mêmes doutes que les siens. Au bout de quelques minutes, Soren revint vers eux, accompagné d'un elfe aux cheveux bruns et d'une femme que Black reconnut comme la Reine, mère adoptive de Soren, que le prince leur avait longuement décrit.

                Gaenia, Reine de Tupeio, était une femme plutôt grande, les cheveux d'un noir de jais portés très longs tâchés de orange aux pointes par l'usage de sa magie. Le visage fin, d'une grande beauté, ses runes descendaient jusqu'à son menton et ses yeux brillaient de clairvoyance et de bienveillance. Figure très maternelle, elle assurait son rôle de Reine-mère auprès de ses deux fils et de son peuple : nombreux étaient les elfes à voir en elle un symbole de paix, de confiance et de chaleur. De sa première union avec Hibean était né Jhi-Laim, son unique fils de sang, mais la maladie avait saisit l'ancien Roi sous ses yeux impuissants. Le peuple avait pleuré son Roi aussi longtemps que la Reine et avait été soulagé de découvrir, quelques années plus tard, que Gaenia avait trouvé refuge dans les bras d'une elfe soigneuse, Leïnae. Lorsque Black avait cerné la relation qui liait les deux femmes, il avait haussé les sourcils, mais Soren avait recadré les choses : ce pays acceptait l'amour. Le reste n'était que futilités. Pour le peuple, l'important était que la Reine soit en bonne santé et épanouie. En tant que première soigneuse, elle passait le plus clair de son temps à guérir les blessés, discuter avec les enfants et leur enseigner son savoir en magie médicinale. 

                Aux côtés de Soren et Gaenia, se tenait Jhi-Laim, premier prince de l'Empire de Tupeio, frère adoptif de Soren. L'homme, qui paraissait d'une trentaine d'année, avait la peau claire, les cheveux bruns tirés en arrière, et les mêmes yeux rayonnant de magie que sa mère. Chargé de veiller à la bonne santé du peuple comme tout membre de la famille royale, il passait le plus clair de son temps à seconder sa mère dans les écoles. Chaque enfant elfe pouvait disposer d'un même enseignement, constitué de découvertes du monde, des autres et de soi, mais aussi d'apprentissages techniques comme la lecture et l'écriture, la reliure, la couture ... Les jeunes elfes apprenaient à découvrir leur potentiel magique, à l'exploiter, à l'utiliser pour protéger et créer. Leurs tuteurs les éduquaient au respect, à la tolérance, et leur contaient l'histoire de leur nation. Depuis la venue des Sertiart, ceux qui le souhaitaient pouvaient même apprendre l'anglais, nommée « langue de l'autre monde ».

    « Bienvenue à vous ! S'exclama joyeusement Jhi-Laim en serrant rapidement Black puis Mynocia contre lui. »
    Peu habitué à tant de familiarité, de surcroit venant d'un membre d'une famille royale, Black resta statufié quelques secondes, n'osant rendre son étreinte au prince. La Reine se contenta quant à elle d'un salut amical de la tête, son éternel sourire maternel plaqué sur ses lèvres.
    « Mais vous êtes en haillons ! remarqua soudainement Jhi-Laim en saisissant la manche de Black, Soren, mon frère, pourquoi ne leur as-tu pas proposé du rechange ? »

    Le prince ne laissa même pas le temps à son frère de se défendre et se saisit des poignets des deux soldats pour les tirer à sa suite à travers un séquoia immense qui semblait abriter nombre d'habitations. Tous deux se laissèrent mesurer, amusés par l'entrain de Jhi-Laim, observés par Soren qui s'était adossé contre le mur, bras croisés, un sourire attendri aux lèvres.

                Black se retint de demander ce qui leur valait de tels élans de générosité. Lors de leur visite du royaume, certains elfes les avaient salués aimablement, d'autres les avaient invités à leur table sans qu'ils ne puissent rien faire, et d'autres encore avaient simplement continué leur tâche du moment sans plus se soucier d'eux. Or, le jeune homme avait toujours eu le sentiment d'être différent. Trop en marge pour un monde qui n'était pas le sien. Souvent, autour de lui, on se moquait de sa candeur, de ses cheveux rouges, de son corps fin et de sa sensibilité. Mynocia n'était pas en reste : avec ses cheveux violets, son maquillage prononcé et son goût pour les habits colorés, les têtes se tournaient toujours sur son passage. Son caractère très affirmé et presque masculin n'aidait pas non plus la jeune femme qui balayait toujours les insultes par l'ironie, le sarcasme et une froideur polaire. Pourtant, depuis que tous deux étaient à Tupeio, aucun regard dégouté ou moqueur de les avait suivi. Ils étaient acceptés en tant qu'êtres vivants, et les elfes ne cherchaient pas plus loin.
    Pour la première fois depuis très longtemps, Black eut le sentiment d'avoir droit à sa place.

                Enfin, quand Jhi-Laim décréta qu'ils étaient suffisamment vêtus et parés, ils reprirent part à la fête qui continuait à l'extérieur. Plusieurs fois, tous deux furent entraînés contre leur gré dans une danse féérique qui les laissa les jambes tremblantes. Continuant de discuter avec Soren qu'il appréciait de plus en plus, Black apprit que le royaume ne possédait aucune monnaie : le peuple s'entraidait, se disputait de temps en temps, mais finissait toujours par trouver un point d'entente, avec ou sans l'aide d'un médiateur. Le jeune homme en avait été très étonné. Lui était né dans un monde de violence, avait grandi dans la peur et la crainte de rester le plus faible, de rentrer tard le soir par les ruelles de la capitale et de se faire agresser par des voleurs. Pour Soren, la violence suprême se réduisait à devoir tuer un animal pour abréger ses souffrances. Le peuple de Tupeio en général était pacifiste, préférait le dialogue aux poings, et considérait comme impossible l'idée même de la torture sur un autre être vivant. Pourtant, le jeune prince n'était pas crédule pour autant : il savait, par ses parents, de quelles horreurs les hommes se rendaient capables et coupables, et voulait lutter pour les ramener à la raison. Black, mis en confiance par sa proximité avec le jeune homme, lui narra, un peu hésitant, ce que la guerre lui avait donné à voir. La mort de sa grand-mère, la haine et la détresse d'être seul, l'idée de vengeance qui s'était emparé de son esprit et l'avait poussé à rentrer dans l'armée. Le sang lui avait giclé sur les mains avant même qu'il n'ait le temps de le réaliser. Au fond du gouffre, perdu dans les limbes de la souffrance, sa délivrance lui était apparue sous les traits de Mynocia. Détruits, souillés par la guerre, ils s'étaient relevés à deux et leurs mains tâchées de sang s'étaient jointes en une promesse muette.

                La nuit s'était terminée et les deux soldats avaient rejoints Soren qui les accueillait dans sa maison aménagée pour l'occasion de deux lits de plume supplémentaire. Black avait laissé le sommeil s'emparer de lui d'un seul coup, rejoignant Morphée et ses bras salvateurs, le cœur apaisé.

                Les jours avaient passé, apportant avec eux une douce saveur de repos pour Black et Mynocia. Rassurés par l'écart temporel entre Tupeio et leur propre monde, les deux soldats profitaient égoïstement de cette halte de violence, persuadés qu'ils ne devaient avoir disparu que depuis quelques minutes dans leur réalité. Le royaume était salutaire, un îlot perdu de paradis dans la guerre qui les rongeait depuis de si longues années.

                Pourtant, après un mois, tous deux commencèrent à discerner dans leurs cœurs apaisés une once de culpabilité pour les hommes et les femmes qu'ils abandonnaient dans la douleur derrière eux pour ce monde meilleur. Après de longues discussions avec Soren et Jhi-Laim, avec qui Black et Mynocia s'étaient beaucoup liés, ils décidèrent d'un commun accord et d'une lourde décision de rentrer  dans leur monde d'origine et de sceller le passage derrière eux. Jamais personne ne devait pouvoir troubler la douce quiétude qui régnait depuis des millénaires sur Tupeio. Eux-mêmes, inconsciemment, influaient déjà sur le peuple. En effet, voyant le maquillage de Mynocia, certaines femmes avaient tenté de l'imiter, entrant dans la spirale infernale du regard des autres, du mensonge de l'apparence et du paraître. Le royaume ne possédait ni or, ni pierreries, ni bijou, et malgré-eux, les deux soldats finiraient par influer sur les elfes. Conscients de cela, leur décision n'en avait été que confortée : ils devaient partir. Bien qu'idyllique, ce monde n'était pas le leur et la guerre n'était pas terminée.

                Le premier problème s'était posé quand Soren, un beau matin, avait déclaré les suivre dans leur périple, d'une voix claire et assurée. Bien évidemment, tous deux avaient refusé net, repoussant le jeune homme de la violence de la guerre et de ses conséquences. Cela n'avait pas freiné le jeune prince, qui avait même obtenu l'accord de son frère et sa mère.
    « Je suis l'arme que vous cherchiez, avait-il déclaré sans présomption, je suis un humain par le sang et pourtant je maîtrise la magie élémentaire. Laissez-moi venir avec vous, et je vous promets de trouver le moyen de mettre fin à cette guerre. »

                Les jours avaient de nouveau filé, et le jeune prince n'avait pas faibli, si bien que lorsque Black et Mynocia se retrouvèrent de nouveau les pieds dans la fontaine, prêts à naviguer d'un monde à l'autre, Soren se tenait avec eux, sûr de lui. L'eau serait leur guide, seule matière sacrée dans le royaume de Tupeio. Tous trois s'étaient alors immergés complètement dans la fontaine, entendant au loin les enchantements de Gaenia et des autres elfes, gardant derrière leurs paupières closes les visages souriants et sereins de leurs amis.

    L'eau trembla. Black retint sa respiration, le cœur lourd.
    La lumière jaillit. Tous trois disparurent.   

     

     


     

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